Le Cœur chemine

Part 18

Chapter 183,528 wordsPublic domain

--«Ah! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie!... Quelle exaltation de sentiments et de pensée! Quel rêve entraînant et sublime!... J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent. Oui, l’argent... auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me reste, Nicole. Chaque jour, je me dis: «Après cette pièce, après ce roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire... et qui sait?... un peu d’immortalité.» Mais le temps passe, ma résolution s’affaiblit... la difficulté de l’exécution m’accable... Le doute me prend... L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre?... A quoi bon me tourmenter?... puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les camarades me jalousent,--même, et surtout peut-être, ceux qui valent mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.

--Oh!» s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, «ne vous calomniez pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous ferez de la beauté.»

Il la regarda, comme ébloui.

--«Avec eux?... Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant et un repu... Et je veux, oui... je veux un triomphe littéraire, l’éclat de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à contester cruellement...»

Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà en lui-même, et bien réfléchi point à point.

--«La fortune?... Pourquoi?... Ses satisfactions ne dépassent qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le bonheur, la vaillance et l’inspiration... voilà ce qu’il me faut, pour remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos chères petites mains, ma Nicole.»

S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure, d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.

Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs. Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse. Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en elle, tandis que lui parlait,--si proche, si délicieusement son maître déjà,--celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que faisaient-ils tous deux?... Ne détruisaient-ils pas quelque chose de merveilleux, de sacré?... Une pointe aiguë de regret la perçait dans son délire même. Ah! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé par trop de résistance et de raisonnements?... Idée horrible!... Serait-elle maintenant impuissante à le goûter?...

Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes...

--«Ne parlez plus... n’ajoutez rien...» dit-elle soudain à Georget, dans une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion, c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile s’ouvrit... entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant quelques secondes, elle y resta blottie... Mais une émotion tellement profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir, d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite impatience.

Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle voyait une chose: des feuilles tombaient, détachées par un souffle de mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée?... Ah! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte si soumise?... Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils s’ouvriraient... Non... non!... Elle ne pouvait pas... Ah! qu’ils la gardent encore!... qu’ils la gardent toujours!... Combien son amour était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux qu’elle devinait chez Ogier!... Elle ne voulait plus éprouver cela. Son doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre, lutter encore?... N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur répondait à son cœur?... Oui, seul avec elle dans l’univers. Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses? Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher front?... Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu? Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si douces, qui la berçait dans une extase inconnue?...

--«Nicole... ma chérie...

--Georget...

--A quoi réfléchissez-vous?...»

Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et enivrée...

Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire. Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.

--«Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour n’est pas encore à nous.

--Que voulez-vous dire?

--Que nous devons conquérir, non pas le droit,--hélas! nous nous en passerons,--mais la liberté, de nous aimer sans mensonge.»

Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.

--«Quel espoir? Viendriez-vous à moi, toute?... O mon aimée!...»

Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme.

--«Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir.

--Mais alors?...

--Que puis-je vous dire?... Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici que je trouverai le sang-froid d’une résolution... Ici!...»

Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière retombée à la solitude, entre les arbres fauves.

--«Ah!...» soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la grâce inoubliable de ce lieu.

Cependant Georget relevait son dernier mot.

--«Une résolution?... La mienne est prise. Je vais rompre mes fiançailles.»

Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait de dire. Pensait-elle au divorce?... Mais lui-même, quelle situation lui créerait un pareil coup de théâtre?... Hâtivement, il envisageait l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un instant songé.

Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol naturel de la forêt.

A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien!...

Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances. Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des compromis mondains ni de la morale des _five o’clock_.

Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient. Ogier dit:

--«Nous sommes imprudents.»

Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice, ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura:

--«Quittons-nous. Adieu, Georget.»

Il prit sa main.

--«Quand vous verrai-je?

--Bientôt.

--Vous m’écrirez, ma Nicole?

--Oui.

--Vous m’aimez... Vous êtes bien à moi?...

--Je vous aime... Je suis bien à vous.»

Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très bas:

--«Quand serons-nous heureux?...»

Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice:

--«Toujours...

--Méchante chérie!... Quand commencera-t-il, ce «toujours»-là. N’oubliez pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience et d’espoir...»

Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées, qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté, d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne purent s’attarder ensemble plus longtemps.

Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus ensemble, la désolation de ne plus se voir...

Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.

VI

Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente la mythologie grecque,--cette religion de la nature humaine, où règne souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains.

Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un seul désir... Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh!... être là encore!... S’y retrouver bientôt!... Comme elle avait été lâche, hésitante et froide!... Pouvait-il se douter combien elle l’aimait?... En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de soif de toutes les fibres. Oh! goûter cela encore!... Il existe donc, entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles?... Elle en demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables. Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence incompréhensible de sa conscience.

Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses!... Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre!... vivre!... C’était la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche, une clameur monotone, un long cri sans fin de passion.

Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps, persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant, avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies, elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme contenait de perversité.

Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au monde.

Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui, pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres, exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi!... pour s’assurer la propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent «leurs faveurs», il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès?... Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer: pas même le mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse?... Le malheur voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain, l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants, mais plus énervants, par la répétition.

Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la «dame» qu’elle était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme vacillante en eût-elle trouvé la ressource?... Victime, comme ces humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux, désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps, puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères, toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse tressaillir la périssable argile humaine.

Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger?... «Où donc est la vérité?...» pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent, dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait pas de se les poser.

D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies des horizons lointains; quand des ciels tragiques, semblables à des champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient à l’issue d’une allée déjà ténébreuse; quand des souffles crépitaient parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se demandait: «Où vais-je?... Que faire?...» elle entendait sa question tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas le sens.

Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude. L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux. Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son hésitation durait encore.

Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins.

«Georget ira d’abord la trouver,» pensait Nicole, supposant à l’homme qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas aviser directement Hardibert.