Part 17
La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle, laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même, prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif dont Ogier s’attendait à la trouver armée!
Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu: un battement des cils, un tremblement de la lèvre, et ce regard... tellement involontaire, aussitôt détourné!...
--«Je vous laisse refaire connaissance,» dit Toquette. «Je me dois aux invités de papa.»
Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille. Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait.
Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée.
--«Je suis un homme bien malheureux!...» dit-il.
--«Vous?...»
Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur d’où elle ne pouvait être absente.
--«Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même?» reprit le jeune homme. «Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait pas.»
La terre oscilla sous les pieds de Nicole.
--«Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari,» balbutia-t-elle.
--«C’eût été votre écriture... J’y aurais lu en profondeur... comme dans vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et cependant!...
--Qu’osez-vous me donner à entendre? Je vous interdis de continuer. Vous êtes le fiancé de ma filleule.
--Tant pis pour elle!...» fit Ogier d’un air sombre.
--«Comment?
--Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la haïr.»
Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne lui échappât pas tout de suite,--comme un fauve étourdit sa proie pour lui paralyser les ailes.
D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des réalités immédiates.
Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner.
--«Il faut... il faut...» prononça Ogier, dont l’agitation devenait dangereusement visible, «que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir une explication franche...»
Éperdue, elle secouait la tête.
--«Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous... Promettez-le-moi... Autrement, je fais un esclandre... Je vous en donne ma parole!... Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle Mériel pourra juger définitive.»
L’aurait-il fait?... Peut-être... étant un de ces nerveux dont la volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui, par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie.
Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet instant, eût été au-dessus de ses forces.
--«Soit, j’y consens.
--Êtes-vous à Paris demain?
--Je puis y rester.»
Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville, car elle s’y était habillée.
--«Voulez-vous,» reprit Ogier, tout bas et précipitamment, «être dans ce Bois demain matin, vers dix heures... Entre les deux lacs.
--J’y serai,» murmura-t-elle.
Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage, Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche acidité qu’était l’excitante Toquette.
Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang, fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas, Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se sentait belle... Si elle avait su combien!... Jamais elle ne l’avait été davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard!...
Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle. Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient le cœur. Georget l’aimait toujours!... Il la préférait à Toquette, à la fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire!... Certes, elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui... elle y était résolue. Mais n’importe!... elle avait la victoire... Et toute sa féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement tendre de son amour déchiré de scrupules.
Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir examinée, lui dit:
--«Allons... Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te faire accepter même son mariage.
--Son mariage... Un signe de moi peut l’empêcher!» s’écria Nicole.
Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.
Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu de passion.
Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée:
--«Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir troublé pour jamais un cœur comme le tien.»
Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire: que le soi-disant arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un enthousiasme bien dangereux pour sa cousine:
--«Ah!» s’exclama-t-elle, «il y en a donc un, capable, comme dit Musset, de déraisonner d’amour!... C’est gentil, ça!... La race en est bien perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait!... Nicole, ma petite... Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils... Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à l’extravagance... La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un, ou de pouvoir lui plaire... Sans cela, je ne réponds pas... ou plutôt je ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé.»
Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois garçons, une conversation suivie n’était guère possible.
Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit Berthe lui dire:
--«Vois-tu... Moi, j’ai ma part...»
D’un ton qui signifiait: «Prends la tienne où tu croiras la trouver, pauvre cœur en peine... Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer.»
Comme, ensuite, la soirée parut longue!
A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà reçus.
--«Moi,» dit-elle, «je n’accepterai pas de diamants quand je me marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des bijoux d’art.»
Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux des joies humaines.
Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une signification suggestive et tentatrice. «Je n’ai souhaité qu’une chose sur la terre,» se disait Nicole. «C’est un grand amour. La destinée me l’accorde. Vais-je dire: «Non»?... Non, à ce qui comble si merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en moi, et autour de moi. Quelle leçon!... Et aujourd’hui, quel mystérieux retour!... Ah! je le sens bien... Je n’ai plus la force austère de ma jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je?... Le sort, qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y résister.»
Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être obscur et inexprimé.
La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les yeux de Georget... Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit: «Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas.» Puis, un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.
V
Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses, nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu d’amour.
Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances secrètes.
Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne, sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient, brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères curiosités.
Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé.
--«Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre.»
En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique.
--«Vous ne prendrez pas froid?» demanda Ogier.
Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle, il la regardait.
Que se dirent-ils tout d’abord?... Et bientôt après, quand il eut mis un genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains?...
De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore, parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne s’exprime pas: le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient.
--«Ah! Nicole, nous avons perdu six ans... Six belles années de notre jeunesse!... Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu!...
--Nous aimer...» dit-elle avec un divin sourire. «Mais nous n’avons fait que cela.
--C’est vrai... C’est vrai... Que vous êtes bonne de le reconnaître!...»
Elle devint grave.
--«Bonne?... Oh! non... Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre, contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre?...
--Quelle vilaine action?...
--La rupture de vos fiançailles.»
Il dit avec feu:
--«Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement?...»
Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta:
--«Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque puisse nous séparer encore? Ce que vous avez fait il y a six ans, aurez-vous le courage de le refaire?»
Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse:
--«Le courage, non... Et pas même le droit... Puisque je suis venue à vous, ce matin, puisque je vous ai dit: «Je vous aime... je n’ai pas cessé de vous aimer...» Comment reprendrais-je mon rôle si fier d’autrefois?... Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur... Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis... Je ne suis qu’une pauvre femme qui vous supplie...»
Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée.
--«Oh! Georget...» murmura-t-elle en se dégageant. «Que faisons-nous?... Et la pauvre Toquette!...»
Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer: «Georget,» qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson de volupté tendre. Et quand elle dit: «Toquette,» ce fut comme le son d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement.
--«Toquette!» s’exclama-t-il sur un tout autre ton. «C’est une fille fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais par quel caprice... Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la première femme qui jouerait au polo. Aimer?... Sait-elle seulement ce que c’est? Elle ne souffrira que dans sa vanité...» (Il se reprit:) «Pas même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse... Mais dans sa fantaisie contrariée... dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible. D’ailleurs,» continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion s’insinuait en Nicole, «Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain.»
Nicole eut un léger rire.
--«Eh!... quelle confiance vous inspirez!...
--Ne soyez pas méchante... Vous savez bien que, pour les femmes, nul serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète.»
Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes... détachées par on ne sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et vivante encore?... D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui l’avait condamnée?... Toutes descendaient de la même chute égale, abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait jamais.
--«Mais,» reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce qu’elle voulait dire, «ce n’est pas seulement Toquette...»
Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner ce qui la préoccupait.
Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences... Puis, brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui qu’elle aimait.
Sérénis eut un mouvement de révolte.
--«Oh! comprenez-moi,» implora-t-elle. «Je n’ai pas la pensée de mêler à nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès!... La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune nécessité en dehors de l’art... de faire jouer vos pièces quand vous voudrez, comme vous voudrez... Que vous dire, mon ami?... Pardonnez-moi... Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice?...»
Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait de ses précautions oratoires.
--«Voilà donc le grand mot lâché!» s’écria-t-il. «Et si je vous prouvais que je n’ai même pas ce pauvre mérite! Si je vous démontrais qu’en me préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste.»
Elle le regarda, sincèrement étonnée.
--«Oui... Écoutez-moi, Nicole... Ma chérie... Ma chère inspiratrice retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas?... Daignez me voir en la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts...»
Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce pressentiment?... Une inflexion de voix, peut-être, un changement de visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc, malgré tout, accompli leur œuvre?... Et, si pareil que semblât le Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté, qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même, beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie. Brusquement,--sut-elle pourquoi?--à cette seconde précise, sa méditation de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée terrible: «Mais alors... lui aussi!...» Et voilà qu’un frisson glacé lui hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la contraction d’une irrésistible inquiétude.
Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit l’écho de son amère et si secrète expérience! Oui, lui aussi s’avouait désennobli, matérialisé par le travail des jours.