Part 20
Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne pour son enfance? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent, l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier?... Jalousie, terreur, pudeur... tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si violente sincérité!... «Ah! elle ne m’aime pas... Et Ogier, non plus, ne m’aime pas... Qui donc m’aimera?...» pensa désespérément Toquette. Toute la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres... toute la pitoyable explosion d’un pauvre cœur qui se brise.
--«Ah! je veux mourir!... Je veux mourir...
--Non, ma petite Toquette... Non... Tu ne mourras pas. Assez... assez!... Ne pleure pas ainsi... Mignonne, écoute... Tu m’as appelée à ton secours... Tu as bien fait... Me voilà. Je t’aiderai... Le miracle est aisé, je t’assure... L’époux de ta jeunesse sera à toi...»
Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent. Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé... Quoi donc?... La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une résurrection délicieuse... On la caresse, on la console, on lui restitue les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie, tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières convulsions de sa souffrance qui s’éteint.
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Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre, retournait prendre le train pour Paris.
--«Pars,» lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte singulière,--comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement raidi du début, mais une insoutenable oppression. «Pars sans inquiétude. Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé... Un scrupule de délicatesse... Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout maintenant... J’ai vu combien tu l’aimes... Je crois... je suis sûre que vous serez heureux l’un par l’autre. Va... rentre... et sois tranquille. Tu peux avoir confiance en moi.»
Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu, radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait effleuré.
VII
NICOLE HARDIBERT À OGIER SÉRÉNIS.
«Georget, mon cher Georget,
«Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom... Aujourd’hui encore... Et puis... jamais plus!... Oui, vous lisez bien... C’est un adieu que je vous envoie.
«J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos vouloirs.
«Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures, de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez que ce n’est pas moi, hélas! qui pourrais vous en préserver. J’en aurais trop grand’peur... Je vous le suggérerais rien qu’à trembler toujours de le lire dans vos yeux.
«Ah! Georget... L’amour m’est apparu... Et il n’est pas entre nous. Il est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui sera votre femme.
«Moi, je me suis trompée... Je ne vous aime pas comme cette enfant, puisque je ne sais pas dire, comme elle: «Je suis sûre de le rendre heureux!» Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est pas le devoir...--Hélas! je l’oubliais.--Ce n’est pas la crainte de l’au delà... Mon salut--(ce blasphème me soit pardonné!)--me semblait moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir. Appelons-le la pitié... à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible pitié pour Elle... qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que moi--oui, mieux que moi!--et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi... Je l’ai bien vu... J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres, et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.
«Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires, de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez pas... Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux! Vous me le devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma vie.
«NICOLE.»
VIII
Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que lui importait?... Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins,--car elle ne s’en faisait pas accroire,--il se rendrait compte des impérieuses nécessités morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de scandale et de désastre.
--«Mon ami,» lui dit Nicole, «j’ai absolument besoin d’isolement physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon? Et le secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes vues, au point de cacher à tout le monde...--tu entends bien, à tout le monde,--l’adresse de ma retraite?... Tu dirais, par exemple, qu’on m’a ordonné une cure dans le Midi...
--Et tu irais dans le Nord?» demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de son habituelle ironie.
--«Oui, j’irais dans le Nord.»
Le son de voix de sa femme le fit la regarder mieux. Il distingua, sur ce doux visage, beaucoup de noblesse et beaucoup de résignation. Comment s’y tromper?... Ce qui se passait derrière cette pâleur pouvait attrister un sentimental, mais non donner de l’ombrage à un époux orgueilleux. Il prononça, doucement, avec une nuance d’égards:
--«Et où séjournerais-tu?
--Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dans le Béguinage de Bruges. Ces bonnes recluses acceptent des pensionnaires. J’y ai été, comme tu sais... Je suis restée en correspondance avec quelques-unes d’entre elles.
--Ce sera gai, par le froid qui vient,» remarqua Raoul.
--«Je n’ai pas besoin de gaîté.
--Sentirais-tu poindre la vocation religieuse?» railla-t-il.
--«Non, Raoul. Ton esprit philosophique ne m’a que trop détachée de toute croyance. Je ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous pouvons être. Si nous devons rencontrer un juge, il ne pèsera sûrement à sa balance que notre sincérité.
--Hé, Niclou... Prépares-tu un traité de morale?
--La morale?... Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché sa force en moi, bien souvent, sans la rencontrer, et qu’il m’est arrivé de la suivre quand je ne comptais plus sur son secours, et parce qu’une puissance imprévue de mon être s’est trouvée d’accord avec ses lois.
--Parbleu!... Elle n’a d’efficacité que dans ce cas-là,» s’écria le maître de la Martaude.
--«Berthe aurait donc raison de dire que nous sommes des fleurs, qui donnons nos parfums et notre beauté suivant la qualité de la sève, indépendamment de la culture immédiate.»
Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.
--«Et quel serait donc ton parfum, petit Niclou?... Car, pour ta beauté, on la voit de reste.»
Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et sa voix trembla tandis qu’elle répondait:
--«Le parfum n’est pas seulement dans la fleur, mais dans la sensibilité sympathique de qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne m’aime pas.»
Hardibert eut un ricanement léger:
--«Femme incomprise!...
--Tout est là,» dit Nicole. «Le mot est ridicule peut-être. Mais comme la chose est amère!...»
Une douceur attendrissante émanait d’elle, dont s’impressionna même le scepticisme blasé de son mari. Le parfum montait, avec une suavité sans précédent, de la fleur meurtrie, ouverte jusqu’au fond par des souffles d’orage. Parfum de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis. L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait sentir le plus tragiquement dans la vie, c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait résister. Avec une pareille nature, il faut renoncer à conquérir le bonheur, à le prendre de force là où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir lorsqu’il s’offre de lui-même et sans lutte... faible chance! Celui qui, dans le combat sentimental, redoute de faire couler des larmes, est destiné à la défaite, comme le serait, sur un champ de bataille, le chef qui redouterait de faire couler le sang.
Cependant Hardibert demandait à sa femme:
--«Et alors... Pour combien de temps, cette retraite?...
--Mais... Quelques semaines.
--Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule?...»
Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. Elle gardait une défiance d’elle-même qui la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était encore, mais atténuée, la même loyale imprudence d’il y avait six ans. Tant il est vrai que, sous le fleuve mouvant de notre sensibilité, demeure toujours le fond immuable de notre caractère.
Chez Raoul, les ondes superficielles avaient quelque peu transformé leur rythme. Jugeant de même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému de la même façon. Ayant cessé d’être amoureux de Nicole,--amoureux à sa manière,--il ne conservait que le souci de sa fierté conjugale. Donc il approuverait une démarche qui la sauvegardait. L’intention ironique venait de s’envelopper d’une espèce de bonhomie, extraordinaire chez cet homme, et dans un tel propos!--lorsqu’il avait demandé:
--«Jusqu’au mariage de Sérénis?...»
Nicole le regarda, d’un long regard humble, presque reconnaissant, et ne répondit pas.
Aucune explication ne suivit. Tout de suite, Hardibert commença d’envisager les conditions de ce voyage. Il le voulait aussi agréable que possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne pouvoir l’accompagner, en ce moment, où sa présence était indispensable à l’usine, se préoccupait d’un séjour moins lugubre que ne serait Bruges en novembre. Pourquoi cette ville de mélancolie?... et chez des béguines, encore!... Mieux valait, à cette époque,--précisément celle de la chasse,--accepter l’invitation souvent renouvelée de parents qu’ils avaient en Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer d’une très joyeuse animation jusqu’à la Saint-Sylvestre.
--«Merci, Raoul,» prononça Nicole d’une voix pénétrée. «Merci... non... je préfère mon premier projet. Mais cela me touche infiniment de te trouver si bon.»
En elle-même, elle ajouta: «Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été?...» Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le charme, en ouvrant la voie aux récriminations.
D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de séparation. Oui, l’amour... ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel atroce,--d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le poursuit parmi les caresses,--il n’y a pas de milieu. Être incompris, être incomprise... «Mot ridicule, chose amère,» comme l’avait si bien dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit: «Tout est là.»
Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui, probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser mutuellement.
Extrémité tragique! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que deux solutions: ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre,--car le divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement, fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs.
Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel, au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force?... Mais peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de tant souffrir!...
Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit:
«J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même l’illusion, de l’amour.»
IX
La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire, entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en blancheurs sonores sur une blancheur sans écho.
Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume.
Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur lumineuse et pure de la neige, à côté de laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir intense, les silhouettes en cloche des béguines. Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers leurs pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient conserver de souplesse et de sveltesse féminines. Pourtant, rien n’est laid ni grotesque dans le glissement de ces êtres désexués et sombres sur le suave tapis du jardin glacé. Le hasard, ou quelque instinct secret, leur a fait prendre, précisément, la forme symbolique des cloches, et comme la même livrée de bronze, ténébreusement oxydée par le temps. Tandis que leurs sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane de ce jour d’hiver, leur chapelet de perles mélodieuses, elles vont, les béguines, d’une cadence plus humble, à ras du sol, égrenant, non moins mystiques et ferventes, les perles silencieuses de leur rosaire.
Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure se détache, bien différente. Elle marche d’un pas leste et ferme, se dirige vers l’entrée, passe sous le fronton triangulaire où se dresse l’image de la Vierge. La voilà dehors... Elle suit le quai, s’en allant vers les remparts. Et, dans la grande paix sereine de ce jour, où le blanc, le rose et l’azur font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce moment perceptible, c’est le craquement léger de la neige sous les fins talons de la promeneuse.
Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance indécise comme ce tendre ciel, il n’y a pas de tristesse, mais un infini de réflexion et de songe. Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son refuge, elle a trouvé ce qu’elle cherchait pour son cœur: la résignation et le détachement, avec le charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, en une heure décisive, a découvert en elle-même le ressort d’une force inconnue, s’interroge avec stupeur. Son devoir... Elle a fait son devoir... Mais non... Faire son devoir, c’est mettre en balance le mal et le bien, la vertu et le péché, et fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le sentiment d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au plus profond de l’être, elle n’y peut surprendre la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression d’épouvante et de faiblesse. Après tout, ce qui l’a retenue, c’est la peur... Peur du désastre qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait naître, et peur plus terrible, plus secrète, plus décourageante, de n’être pas assez aimée. Elle ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante dans une modestie pensive, et, considérant les femmes simples et pieuses, ses compagnes d’aujourd’hui, elle envie leur foi naïve, qui, du moins, donne une cause, et promet une récompense, à l’abnégation.
Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, tandis qu’elle s’en va, ce matin, dans la solitude blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. Sa délicieuse beauté, son visage d’une jeunesse touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance si sûre et si simple de ses précieuses fourrures sur un costume de drap tout uni, sont des trésors perdus pour la volupté humaine. Tout ce charme fleurit dans le froid paysage comme une rose au désert.
Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. Elle veut revoir, sous la poésie de la neige, la place où Georget et elle s’arrêtèrent jadis, éblouis par leur amour et par l’enchantement indéfinissable de ce lieu.
Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis poudré de givre. Ses yeux cherchent d’abord, sous ce voile immobile, l’ondulation vivante, qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. Hélas! aucune palpitation ne soulève les tiges, emprisonnées aux mailles de cristal. Son regard franchit alors la surface torpide du canal, scintillante comme une cuirasse d’acier. Là-bas, Bruges se fond dans une vapeur qui semble la glaciale émanation de toute cette neige, qu’on voit ou qu’on devine, au long de ses rues, sur les pentes de ses toits, au bord de ses croisées, aux broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette masse confuse, des formes précises s’élancent, que la lumière hivernale fait étinceler, flèches de vermeil dans la douteuse perspective... Ce sont les clochers de ses sanctuaires.
Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne volonté qui s’élargit à ce spectacle. Ame de la femme moderne, que l’Amour sollicite et que la Religion ne défend plus assez. La libre pensée rejette à l’instinct cette créature impulsive. Mais l’instinct, ce n’est plus seulement, comme au temps de la primitive ignorance, la voix de la Nature. L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, superstitieux ou sublimes, que les générations successives ont adoptés comme leur raison d’être et la règle de leurs actions. Surtout, la beauté du rêve chrétien, l’effort démesuré hors de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, même effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, de sacrifice. L’Humanité, qui se veut libre, rougit des suggestions de sa liberté, parce que sa nature, découronnée du signe divin, lui semble à présent trop au-dessous de l’idéal dont elle essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se résigner à être l’animal humain,--si noble et perfectible qu’on l’imagine,--quelle déchéance! Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la vérité, règlent inconsciemment leur conduite sur des formules supérieures,--sur ces formules que nos ancêtres trouvèrent précisément pour surgir hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent toujours plus haut... jusqu’à la cime qui croule aujourd’hui sous nos pas.
Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne à ce qu’on appelle: la Vie, la Nature, l’Amour--parce qu’on ne veut pas dire: à l’instinct...--et qui découvre dans cet instinct, modifié par des siècles de foi, mille impulsions plus hautes dont elle rejette en vain le principe, le pire conflit se passe au secret des consciences, dans la solitude individuelle.
Le tragique de la lutte n’est pas entre le croyant qui reste sur la brèche et le rationaliste militant. Le fanatisme exclut la souffrance morale. Et si, du choc de tels antagonistes, résultent des malaises sociaux, la pitié du penseur s’en détourne, par dégoût des violences, des insultes échangées, de l’inepte et odieuse assurance des partis.
Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, et cherche avec des larmes, par des chemins de doute, la raison d’un sacrifice dont il n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni dans l’autre, et que pourtant il ne peut point ne pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.
Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant et délicieux, quand le cœur assez noble pour connaître une si altière angoisse est celui d’une femme!...
En face de Bruges, noyée dans un brouillard de nacre, d’où jaillissent les aiguilles aériennes des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de passé. Ame complexe et trop chargée de souvenirs séculaires, vainement elle se cherche en de subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle ne brille là-haut, par delà sa conscience d’elle-même, que grâce aux flèches étincelantes des sanctuaires abandonnés.
Achevé d’imprimer le cinq mars mil neuf cent trois PAR ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DES BERGERS, 6 A PARIS
3.--3915.