Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes

Part 15

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Avant l’arrivée d’El-Hadj-Oumar dans le Bondou, l’administration de ce vaste pays s’exerçait d’une façon régulière. Il y avait du moins, sinon de fait, mais en pratique, une organisation politique et administrative complète. Mais depuis que le prophète, en le dépeuplant, a entièrement tout détruit, le gouvernement a passé par deux phases bien distinctes : absolu sous Boubakar-Saada, il disparut absolument sous Oumar-Penda et Saada-Ahmady pendant les guerres contre le marabout Mahmadou-Lamine, pour redevenir absolu sous Ousman-Gassy.

Avec Malick-Touré, l’almamy actuel, on peut dire que le Bondou, tout en conservant ses lois et coutumes anciennes, est en réalité gouverné par l’administration française. Il n’est pour ainsi dire plus qu’une simple province de notre vaste empire soudanien, qui s’administre elle-même, il est vrai, mais sous le contrôle et l’autorité du représentant de la France.

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons faire autrement que d’exposer ici quels étaient le gouvernement et l’administration du Bondou avant les bouleversements qui ont suivi El-Hadj-Oumar et notre installation définitive dans ce pays. Comme nous l’avons dit plus haut, sa constitution est bien encore dans la forme ce qu’elle était autrefois ; mais en fait, il serait bien difficile de dire là où s’arrête l’autorité de l’almamy et là où commence celle de nos agents.

Le gouvernement du Bondou est une monarchie héréditaire. Le plus âgé de la branche mâle monte sur le trône, mais il lui faut assez d’influence pour être couronné par les Sissibés, sinon il court les chances d’une guerre ou d’un bannissement perpétuel. Aujourd’hui, cet article fondamental n’est plus observé. L’almamy est nommé par l’autorité française et reconnu ensuite par les Sissibés. Il n’est plus tenu aucun compte du principe d’hérédité. Ainsi, l’almamy actuel Malick-Touré n’arrive qu’en sixième ligne dans l’ordre de succession régulier. Certes, nous ne pouvons nier que cette façon de procéder n’ait de grands avantages pour notre politique générale dans le pays. Mais aussi, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu’elle pourrait, à un moment donné, avoir de graves conséquences. Car, il ne faut pas se le dissimuler, le noir est essentiellement routinier et très attaché à ses traditions. Aussi serait-il puéril de croire un seul instant que les Bondounkés soient partisans des modifications que nous avons apportées dans leur constitution. Bien au contraire, elles blessent profondément leur amour-propre national. Sans doute, ils tolèrent bien l’almamy que nous leur donnons : ils ne peuvent faire autrement ; mais il ne jouit d’aucune autorité et il n’est absolument considéré que comme un simple intermédiaire par les politiques et comme un véritable _captif des Français_ par les intransigeants. En réalité, il ne se maintient sur le trône que parce que nous le couvrons de notre protection.

Almamy (le puissant), tel est le titre que prend l’élu des Sissibés. La cérémonie du couronnement se fait aussitôt que l’assemblée a prononcé. Elle se fait remarquer par des danses et des chants continus, accompagnés de fréquentes décharges de fusils.

L’almamy perçoit comme impôts la dixième partie de la récolte de chaque village. Autrefois, il était loin de se contenter de ce revenu, et il imposait à ses sujets des redevances extraordinaires, parfois exorbitantes. Son bon vouloir en fixait le chiffre. Aussi se livrait-il à de véritables exactions dont les conséquences étaient la ruine et l’émigration de villages entiers. Si nous ajoutons à cela que les princes de la famille royale en faisaient tout autant, s’il n’avait pas assez d’autorité et d’énergie pour modérer leurs appétits, on conviendra aisément avec nous que c’était là un état de désordre et d’anarchie administrative absolument déplorable et dont le résultat a toujours été d’entraver le développement normal de la richesse du pays. Il n’en est plus ainsi actuellement, et l’almamy ne perçoit que l’impôt qui lui est dû.

De même, les caravanes qui traversaient le Bondou étaient obligées de payer au souverain une contribution proportionnelle à la quantité de marchandises qu’elles avaient. Elles circulent aujourd’hui librement. Les traitants français eux-mêmes devaient donner à l’almamy un vêtement complet de belle étoffe.

L’almamy était souverain absolu, sans conseil aucun. Cependant, dans les grandes circonstances, telles que déclaration de guerre ou autres, il réunissait les Sissibés et se concertait avec eux sur les moyens d’entreprise.

Les assemblées ont encore généralement lieu dans la grande cour de la maison de l’almamy ou sur la place du village. Les étrangers en étaient rigoureusement exclus, à moins qu’ils ne fussent eux-mêmes chefs de distinction ou qu’on ne voulût leur faire honneur.

L’almamy, assis sur une peau de mouton à laquelle sont cousus de nombreux gris-gris qu’il doit toucher des pieds, afin de ne pas permettre que de mauvaises pensées s’emparent de son esprit, préside l’assemblée qui forme cercle autour de lui. A sa droite se tient son ministre, qui prend souvent la parole pour lui. Ce ministre est choisi ordinairement en dehors de la famille des Sissibés. Il a toute la confiance du souverain et loge tous les étrangers de distinction qui viennent le visiter. Il reçoit pour cela une part des impôts perçus.

L’almamy est obligé de fournir les chevaux à ses courtisans, aux princes sissibés et aux captifs de la couronne. Ceux qui n’en ont pas sont dispensés d’aller à la guerre.

Les chefs de province étaient toujours de la famille des Sissibés. C’était le plus âgé des princes de chacune des deux branches royales qui était le chef de la province qui appartenait à sa famille. L’un des deux était de ce fait toujours ou presque toujours almamy.

Chaque province était, comme nous l’avons dit plus haut, divisée en cantons. Chaque canton était commandé habituellement par un Sissibé ; mais ce n’était pas là une règle absolue, car le chef de canton ne tenait son autorité que de l’almamy qui pouvait le révoquer à son gré et le remplacer par qui bon lui semblait, pourvu que ce fût un homme libre et notable.

Les villages étaient et sont encore commandés par un chef relevant du chef de canton. A la fondation du village, le premier chef était nommé directement par l’almamy. C’était toujours celui qui l’avait fondé ou bien celui qui avait creusé le premier puits, si l’endroit où il s’élevait se trouvait sur une hauteur. Dans le cas contraire, si l’emplacement se trouvait sur les bords d’un marigot, d’un lac ou d’une rivière, la dignité de chef était conférée à l’homme qui, le premier, avait procédé au débroussaillement. Ses successeurs étaient toujours choisis dans sa famille, et on peut dire, d’une façon générale, que le commandement se transmettait par voie d’hérédité collatérale. L’almamy conservait, toutefois, le droit de révoquer le chef qui lui déplaisait. Le nom donné au village était presque toujours celui de son fondateur, à moins qu’il n’en eût lui-même choisi un autre.

Dans le cas de minorité d’un chef, l’almamy nommait des notables pour gérer les affaires du canton ou du village jusqu’au moment où l’héritier serait devenu majeur.

Si à la mort d’un chef de canton ou de village, il n’y avait pas d’héritier légitime, l’almamy nommait parmi les habitants un conseil de notables chargé de l’administration des affaires jusqu’au moment où les habitants ou lui-même eussent choisi un nouveau chef.

Les chefs de villages et de cantons pouvaient être, par mesure de discipline, révoqués par l’almamy. Il pouvait aussi, selon la gravité de leurs fautes, les traduire devant le conseil des marabouts et leur infliger des amendes.

Les chefs de provinces percevaient dans leurs commandements respectifs des amendes pour fautes légères. Ils étaient chargés de percevoir les dîmes dues à l’almamy, et quand tout était concentré dans leur chef-lieu, ils allaient avec les chefs de cantons et de villages porter à l’almamy ce qu’ils avaient pu faire rentrer.

En cas de guerre, l’almamy informait les chefs de provinces d’avoir à rassembler leurs guerriers. Ceux-ci agissaient de même à l’égard des chefs de cantons et de villages placés sous leurs ordres. Quand la concentration des contingents de chaque province était faite, les chefs se mettaient à la tête de leurs hommes et se rendaient au lieu fixé par l’almamy, qui prenait alors le commandement en chef ou bien le déléguait à un de ses lieutenants.

Enfin, outre l’impôt qui était dû à l’almamy, les chefs de provinces, de cantons et de villages en percevaient encore pour leur propre compte sur les habitants soumis à leur juridiction. Aussi se commettait-il partout de tels abus de pouvoir, que, si l’almamy n’avait pas assez d’autorité pour y mettre ordre, des villages entiers émigraient pour se soustraire à des exactions intolérables et qui les ruinaient complètement.

Dans le Bondou, la justice est rendue en premier ressort par les marabouts et en dernier par l’almamy, dont le jugement était autrefois souverain. Actuellement, on en réfère également au représentant de l’autorité française et, en dernier lieu, au gouverneur du Sénégal, depuis que le pays a été placé sous sa juridiction.

Les marabouts se divisent en quatre classes : talibés, cadis, tamsirs et imans. Les talibés ne possèdent aucune autorité en matière de justice. Ce sont plutôt des élèves marabouts que des marabouts proprement dits, enseignant et récitant les prières. Ils tiennent des écoles où ils enseignent aux enfants la langue arabe et les versets du Coran.

Les classes ont lieu le matin de quatre à six heures et le soir de deux heures à sept heures. Les jeunes élèves, assis autour du marabout professeur, épellent et récitent les versets écrits sur une petite planchette à cet usage.

Après la classe, les jeunes talibés se dispersent dans le village où ils vont implorer la charité des habitants. Le produit des aumônes recueillies sert à leur nourriture et à celle de leur maître d’école.

Les talibés qui ont une connaissance assez approfondie du livre saint peuvent être quelquefois consultés, mais leurs jugements ne portent jamais que sur des procès de peu d’importance. Ce sont, pour ainsi dire, des juges de paix.

Les cadis forment le tribunal de première instance et les tamsirs les tribunaux d’appel. Ils sont aussi chargés de présider la prière. Les imans président au partage des successions, même de celles des almamys. Le code suivi au Bondou est le Coran approprié aux mœurs et à l’esprit des habitants.

La justice ne se fait généralement sentir que dans les cas de vols ou d’actes contraires aux lois de la pudeur. Tout voleur est sévèrement puni, suivant la gravité de sa faute, soit de plusieurs coups de corde, soit de la perte de la main gauche, soit de la perte totale de ses biens s’il est riche.

Le viol sur une jeune fille vierge est puni de la privation totale des biens du coupable, si celui-ci est un homme libre. Si, au contraire, il est captif, c’est la peine de mort. Si la jeune fille a été consentante, elle entraîne pour cela pour ses père et mère la perte totale de leurs biens.

L’adultère est puni de mort ou de la perte des biens.

Ces lois sont très rigoureusement exercées et fournissent ainsi une partie des revenus de l’almamy, à qui reviennent de droit toutes les amendes.

Les enfants nés d’unions illégitimes sont traités en véritables parias, et le plus souvent bannis du village et du pays quand ils sont en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Les mères coupables peuvent dans la suite contracter union, mais elles ne sont pas en droit d’exiger de dot.

Les ordres de l’almamy sont strictement exécutés, sous peine d’une forte amende. Dans le cas où un village contreviendrait à ses instructions, il serait imposé d’une forte contribution dont le chef est responsable de sa personne et de ses biens.

Un captif pris en fuite appartient à l’almamy, auquel le propriétaire est tenu de payer une pièce de guinée pour rentrer en son bien.

Tout étranger mettant le pied sur le sol du Bondou doit se conformer aux lois et coutumes de ce pays, dont il serait passible dans le cas contraire. Ceci n’est plus applicable maintenant aux Européens, qui ne relèvent absolument que de la justice française.

Il serait trop long de faire ici une étude complète de la religion, des mœurs et des coutumes du Bondou. Cela nous conduirait, vu la diversité des peuplades qui l’habitent, à faire un traité complet d’ethnologie et de sociologie soudaniennes. Nous nous contenterons de dire que la religion qui y est pratiquée est l’islamisme mitigé de superstitions grossières. Les mœurs et les coutumes y sont celles des peuples musulmans de la côte occidentale d’Afrique ; enfin la famille et la société y sont constituées d’après les préceptes du Coran appliqués au génie particulier de chaque race. Dans un ouvrage prochain nous reviendrons plus longuement sur ces intéressantes questions.

POPULATIONS ACTUELLES DU BONDOU. — Le Bondou est, relativement à son étendue, très peu peuplé. Il nous est absolument impossible de donner un chiffre quelconque, même approximatif, de ses habitants.

Cette dépopulation est due à deux causes principales : 1o les guerres perpétuelles auxquelles, depuis El Hadj-Oumar, il a été en proie ; 2o les exactions des Sissibés. Hâtons-nous, toutefois, de dire que depuis que nous avons pris en main la gestion des affaires bondoukées, il commence sensiblement à se repeupler. La chute de l’empire toucouleur d’Ahmadou y a puissamment contribué ; car beaucoup de familles qu’El Hadj-Oumar avait entraînées à sa suite à Nioro et à Ségou sont revenues dans leur mère-patrie. Enfin les habitants qui s’étaient réfugiés dans le Niani et le Niocolo pour échapper à la rapacité des almamys commencent à reconstruire leurs anciens villages, certains que, sous l’administration française, leurs biens seront respectés par leurs chefs naturels.

D’une façon générale, on peut dire qu’on trouve dans le Bondou des représentants de toutes les races du Soudan français. Toutefois, la race peulhe et les rameaux qui en dérivent y sont de beaucoup en majorité. Nous ne nous occupons, bien entendu, ici que des peuplades sédentaires, laissant de côté la population flottante. Sous cette réserve, on rencontre dans le Bondou des Fadoubés, des Malinkés, des Bambaras, des Ouolofs, des Sarracolés, des Diakankés, des Peulhs et des Toucouleurs.

1o _Fadoubés._ — Nous avons parlé plus haut de cette peuplade à demi sauvage, lorsque nous avons traité de l’ethnographie des habitants primitifs du Bondou. Nous ne les citons que pour mémoire, car ils tendent chaque jour davantage à disparaître et se fondent avec les peuplades environnantes.

2o _Malinkés._ — Ils ont été en partie chassés du Bondou par la guerre impitoyable que leur ont faite les almamys. Refoulés vers l’est et vers l’ouest, ils n’y sont plus représentés que par un petit nombre d’individus disséminés dans quelques rares villages des bords de la Falémé et du Do-Maïo.

3o _Bambaras._ — Après la destruction du royaume bambara du Kaarta, quelques Massassis, qui avaient échappé au massacre ordonné par El Hadj-Oumar, vinrent avec leurs familles et leurs captifs chercher asile dans le Bondou. Ils y construisirent les deux villages d’Allahina et de Kidira. Mais, depuis la prise de Nioro par M. le colonel Archinard et la dislocation de l’empire toucouleur du sultan Ahmadou, la plupart d’entre eux sont retournés dans leur mère-patrie, et le jour est proche où il ne restera plus dans le Bondou qu’un petit nombre de représentants de cet important rameau de la race mandingue.

4o _Ouolofs._ — Les Ouolofs étaient autrefois assez nombreux dans le Bondou. Ils formaient de beaux et riches villages. Originaires du Oualo, du Djoloff, du Cayor et du Saloum, ils y avaient été attirés par la fertilité du sol et par la protection que leur promettaient les almamys. Mais leurs beaux lougans, leurs riches greniers et leurs nombreux troupeaux ne devaient pas manquer d’exciter la cupidité des Sissibés. Aussi furent-ils toujours pressurés à outrance. Les exactions dont ils ont toujours été victimes de la part des chefs du pays les ont poussés à émigrer vers le Ouli, le Niani et le Sandougou. Les guerres de Boubakar-Saada et celles de Mahmadou-Lamine ont achevé de les chasser du Bondou. Aussi y sont-ils actuellement peu nombreux. Ils commencent cependant à revenir un peu, surtout depuis l’avènement de Malick-Touré et depuis que nous dirigeons les affaires du pays. On ne saurait trop faire pour les y attirer de nouveau. Le Ouolof est, en effet, une race intelligente et surtout la plus laborieuse de toutes celles qui habitent nos possessions de la Sénégambie et du Soudan. Ce sont, de plus, d’excellents éleveurs et des agriculteurs consommés.

5o _Sarracolés._ — Les Sarracolés du Bondou sont originaires du Guoy, du Kaméra, du Guidimakha et du Kaarta. Ils habitent particulièrement le Ferlo, c’est-à-dire le pays compris entre Safalou et Kerkité.

Le Sarracolé, comme son nom l’indique d’ailleurs (Sarracolé veut dire homme blanc), est une des races d’origine blanche qui habitent l’Afrique occidentale. Du reste, le type sarracolé pur ne peut laisser aucun doute sur son origine sémitique. Le visage est, en effet, ovale, les yeux grands, le nez droit et souvent même aquilin, les lèvres généralement minces ou peu lippues, le teint moins noir que chez les peuples de race mandingue, les membres supérieurs n’ont pas enfin cette longueur démesurée qui est la caractéristique du nègre proprement dit. La femme offre encore plus prononcés les caractères de la race blanche que l’homme. Le visage est régulier, le prognathisme insignifiant, le nez petit, nullement épaté, les cils et les sourcils abondants et bien dessinés. Les jambes ne présentent pas ce caractère masculin que l’on trouve si prononcé chez la femme malinkée et la femme bambara. Les cuisses sont bien faites et les bras bien modelés. Enfin les extrémités sont d’une finesse remarquable et les attaches élégantes. Le teint est plutôt fortement bronzé que noir.

Cependant on comprend que, vivant au milieu de populations noires, le Sarracolé, par suite de croisements multiples, ait dégénéré et qu’il ait fini par prendre à ses voisins quelques-uns de leurs caractères anthropologiques. Néanmoins, avec un peu d’habitude, il est facile de ne pas se méprendre et de distinguer rapidement un Sarracolé d’un Toucouleur, d’un Ouolof ou d’un Malinké.

Ce qui surtout nous permet de le considérer comme bien supérieur aux autres races africaines, à part la race peulhe, bien entendu, c’est son intelligence éveillée, son aptitude toute particulière pour le commerce et son âpreté au gain. Je ne sais qui a dit que le Sarracolé était le _juif du Soudan_. Jamais comparaison ne fut plus exacte. Ce sont, en effet, les Sarracolés qui sont les colporteurs de l’Afrique occidentale. Chaque année, après l’hivernage, dès que la saison des pluies est terminée et que les sentiers sont devenus praticables, ils quittent leurs villages et de cultivateurs deviennent _dioulas_ (marchands ambulants). Ils vont à domicile porter aux populations sédentaires tout ce dont elles peuvent avoir besoin.

Au début de ses opérations, la pacotille du dioula est des plus modestes : quelques pièces de guinée, du sel, de la poudre, des pierres à fusil, des fusils de traite, des kolas, de la verroterie, et voilà tout. Toutes ces marchandises sont soigneusement emballées et portées par un de ces vaillants petits ânes qui sont le plus précieux auxiliaire, le compagnon de fortune du dioula. Mais peu à peu, grâce à son instinct du lucre et à une sévère économie, sa petite fortune ne tarde pas à augmenter. Avec les bénéfices qu’il a réalisés, il achète un, deux, puis plusieurs captifs, et il ne cesse son métier de dioula que lorsqu’il a pu en acquérir un assez grand nombre pour faire cultiver ses lougans. Il reste alors dans son village et devient un notable plus ou moins influent. Il a réalisé son rêve : il est maintenant propriétaire et chef de case.

D’autres Sarracolés, qui n’ont pas un goût aussi vif pour les pérégrinations ou qui ne possèdent pas les ressources nécessaires pour la première mise d’une pacotille de dioula, emploient d’autres moyens pour arriver à cette situation tant désirée de chef de case.

Dès l’âge de quinze ans ils se rendent à Saint-Louis, dans nos postes, à nos escales. Là ils accaparent les emplois indigènes les plus lucratifs, les places les mieux rétribuées, et aussi, autant que possible, celles qui exigent le travail le moins pénible. La presque totalité des matelots indigènes, des laptots, qui composent au Sénégal les équipages de nos avisos et l’armement des chalands des négociants sont Sarracolés. Les meilleures places de domestiques, de maîtres d’hôtel, d’employés indigènes de commerce à Saint-Louis sont occupées par des Sarracolés. En revanche, on n’en trouve pas un seul parmi les spahis et à plus forte raison parmi les tirailleurs sénégalais. Le service y est trop pénible et la solde trop faible.

Dès que, dans ces diverses situations, il a acquis une certaine aisance, il rentre dans son pays et devient à son tour propriétaire et chef de case.

Chez lui, le Sarracolé est bon agriculteur. Maître impitoyable, il exige un travail considérable de ses captifs et sait en tirer tout le rendement dont ils sont capables. Comme le Peulh, il possède toujours de grands troupeaux et est un éleveur de première force.

Le peuple sarracolé a eu son heure de puissance et de gloire ; il formait, paraît-il, il y a quelques siècles, un vaste empire au cœur du Soudan occidental. Les débris de cet empire sont aujourd’hui épars sur le continent africain sous les noms de Soninkés, Markankés, Sarracolés, à l’état tantôt de familles, tantôt de confédérations plus ou moins importantes. Musulman convaincu, il est, par suite de sa vie nomade, un des plus fervents propagateurs de l’islamisme en Sénégambie. Aussi embrassa-t-il avec enthousiasme la cause de son compatriote Mahmadou-Lamine. Les plus fidèles talibés de ce faux prophète étaient Sarracolés.

Ceux du Bondou furent des premiers à aller se ranger sous sa bannière. Le pays qu’ils habitaient est aujourd’hui presque complètement désert. Mais on peut être certain que quelques années de paix seulement suffiront pour les y ramener.

6o _Diakankés._ — Les Diakankés, si l’on en croit la légende, peuvent être considérés comme une des races les plus anciennes du Soudan. On fait remonter leur origine aux temps les plus reculés. Il nous a paru curieux de recueillir quelques-unes des opinions qui ont cours à leur sujet dans le Bondou. On pourra voir, en lisant les quelques lignes qui suivent, que l’imagination est loin de faire défaut aux griots et aux marabouts.

Donc, d’après certains griots et marabouts, leur origine remonterait jusqu’au temps des patriarches. Le tamsir Bodéoul disait même qu’ils avaient été des captifs d’Abraham, qui leur aurait donné la liberté peu avant sa mort, et qu’ils auraient embrassé l’islamisme dès la fondation de cette religion par Mahomet. D’autres soutiennent qu’ils descendent de captifs de Moïse ou de Salomon. D’autres enfin prétendent, et ceci serait plus vraisemblable, que leurs ancêtres auraient été simplement des captifs de Mahomet ou des califes qui lui ont succédé.

Quoi qu’il en soit, les Diakankés, comme les Sarracolés avec lesquels il convient de ne pas les confondre, présentent d’une façon absolument certaine des caractères indiscutables d’une race sémitique quelconque. Ainsi ils ne sont pas aussi noirs que les indigènes de race mandingue ou ouolove. De même leurs caractères anthropologiques se rapprochent sensiblement de ceux de la race blanche. Nous serions, pour nous, assez tentés de les considérer comme une race de mélange, analogue à la race toucouleure, mais chez laquelle l’élément peulh dominerait davantage.