Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes

Part 14

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Cependant, Mahmadou-Lamine à Toubacouta recrutait sans cesse de nouveaux partisans. D’abord accueilli avec méfiance, il n’avait pas tardé à fanatiser absolument ses hôtes. Son titre de pèlerin, les miracles qu’il ne cessait de faire pour les besoins de sa cause lui attirèrent rapidement la vénération des naïves populations dont il exploitait sans vergogne la crédulité. Donc, en peu de temps, Toubacouta devint à la fois un véritable repaire de bandits et un centre fanatique de prosélytisme musulman. Il se passa alors sur la Gambie ce qui s’était passé dans le Haut-Sénégal. De même que les populations sarracolées s’étaient levées à la voix de Mahmadou-Lamine, de même les populations mandingues accoururent en foule se ranger sous sa bannière. C’est ainsi que l’on vit accourir la plupart des chefs du Niani-Padjine et du Niani proprement dit, entre autres Fodé-Gadially, Sountoukoma, chefs de County ; Birahima-Tendy, chef de Iona, et le plus puissant de tous, Mahmadou-Fatouma, qui avait déjà combattu à ses côtés et qui venait de s’installer en maître dans le Sandougou après en avoir chassé les souverains légitimes. Il lui vint même des partisans du Rip et du Saloum qui lui furent amenés par Biram-Cissé et Mour-Seïny, dont la colonne du colonel Coronnat venait de disperser les bandes. En peu de jours enfin, il se vit à la tête de 4 ou 5,000 hommes. Ce n’était plus le tremblant fugitif de Dianna qui était venu implorer l’hospitalité de Dimbo, chef de Toubacouta, à la tête des quelques talibés sarracolés qui lui étaient restés fidèles. C’était un véritable chef de guerre avec lequel il faudrait compter et qui pourrait nous causer de sérieux embarras.

Voyant ainsi ses forces augmenter sans cesse et son étoile briller d’un nouvel éclat, Lamine ne tarda pas à vouloir essayer sa puissance. Il n’était pas homme à avoir oublié la réception qu’il avait reçue dans le Ouli, et son premier soin fut d’en tirer une vengeance éclatante. Donc il se met de nouveau en campagne. Dans les premiers jours d’octobre il quitte Toubacouta avec une colonne de 7 à 800 hommes, longe le Sandougou qu’il traverse à Paqueba, passe à Colibentan, campe pendant quelques jours à Makacoto, retraverse le Sandougou, séjourne quelque temps à Licounda et de là, par une marche de nuit, vient tomber, vers sept heures du matin, sur Nétéboulou qu’il investit aussitôt. On se rappelle que le chef de ce village, Malamine-Diamé, n’avait pas voulu le recevoir lors de sa fuite de Dianna, et c’est de ce refus dont le marabout avait à cœur de se venger.

De sept heures à onze heures du matin il tenta de prendre Nétéboulou d’assaut. Les défenseurs, conduits par leur chef, repoussèrent vaillamment toutes ses attaques. Mais le feu ayant pris dans le village, les habitants sortirent en foule par la porte de Sini. Beaucoup de défenseurs avaient été déjà mis hors de combat. Antioumané, frère de Malamine, avait reçu quatre blessures et gisait inanimé dans la cour de sa maison. Quarante-cinq captifs du chef avaient été mortellement frappés. Enfin, au moment où les habitants s’enfuirent pour échapper aux flammes, Malamine, courant après eux pour les retenir et pour ranimer leur ardeur, tomba frappé à mort après s’être courageusement défendu. Peu après, le village tomba aux mains de l’ennemi. Une des femmes de Malamine, Diénéba-Ahmady, sœur de Saada-Ahmady et nièce de Boubakar-Saada, fut faite prisonnière par les hommes du marabout. Contrairement aux coutumes du Soudan, il la fit égorger ainsi que ses trois enfants, le soir même de la prise de Nétéboulou.

Mahmadou-Lamine, sa vengeance accomplie et satisfaite, rentra alors à Toubacouta, qu’il quitta de nouveau une vingtaine de jours après pour venir attaquer Sini, la capitale du Ouli, où se trouvait Ousman-Gassy avec ses guerriers.

Informés par leurs espions de la marche du marabout, Ousman et le massa prirent en toute hâte leurs dispositions pour se défendre vigoureusement. Dès le lendemain du jour où ils avaient été ainsi prévenus, vers onze heures du matin, un homme qui veillait du haut des murs du village signala la présence de l’ennemi. Le tam-tam de guerre fut aussitôt battu et les chevaux sellés en un instant ; les fantassins descendirent en hâte dans le fossé qui entourait le sagné et l’on attendit tranquillement. L’ennemi ne tarda pas à se présenter devant la face ouest du village. Quelques hommes d’Ousman-Gassy et ceux du Massa-Ouli sortirent alors à sa rencontre et dirigèrent sur ses colonnes un feu bien nourri qui fut couronné de succès. Les assaillants, après avoir échangé avec eux une vive fusillade qui dura environ une demi-heure, lâchèrent pied et se sauvèrent en toute hâte en laissant bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Les blessés furent achevés par les assiégés, qui rentrèrent en grande pompe et au son du tam-tam dans leur village.

Cependant Mahmadou-Lamine ne se découragea pas, et quelques jours après il quittait de nouveau Toubacouta avec 8 à 900 guerriers, cavaliers et fantassins et marchait de nouveau contre le Ouli. Il vint camper à Canapé, qui était alors en ruine, et s’avançait jusque sous les murs de Sini, qu’il n’osa pas attaquer. Revenant alors sur ses pas, il vint attaquer Makadian-Counda où se trouvait alors Penda-Mahmady, frère du Massa-Ouli. Pendant cinq heures le village se défendit de son mieux. Mais les hommes du marabout, ayant défoncé une des portes du sagné, pénétrèrent dans l’enceinte, et le village fut sur le point d’être emporté. Croyant la situation désespérée, Penda-Mahmady fit ouvrir les barils de poudre qui lui restaient et en versa le contenu devant lui, bien décidé à se faire sauter plutôt que de tomber vivant entre les mains du marabout. Les hommes de ce dernier avaient déjà fait sortir 200 prisonniers du village et tout enfin semblait absolument perdu, quand tout à coup on entendit un sourd roulement dans le lointain. C’était Ousman-Gassy qui arrivait au secours du village assiégé avec ses guerriers et ceux de Sini et qui faisait battre le tam-tam de guerre. Mahmadou-Lamine allait être cerné par les cavaliers d’Ousman lorsqu’il s’enfuit à toutes brides vers Canapé. Ses hommes le suivirent en désordre. Quant à ceux qui étaient parvenus à pénétrer dans le village, ils y furent tous massacrés ou faits prisonniers. Ceux qui furent pris vivants furent amenés devant Ousman-Gassy, qui se trouvait devant la face est du village, et par son ordre immédiatement fusillés. Ce fut une épouvantable tuerie, et aujourd’hui encore on peut voir non loin de Makadian-Counda, à quelques portées de fusil des remparts, à l’est, les ossements des talibés du marabout que le temps a blanchis. Mahmadou-Lamine perdit plus de 500 hommes dans cette affaire.

Quant au marabout et aux guerriers qui l’accompagnaient, ils furent poursuivis jusqu’à Soutouko, village qui se trouve à 35 kilomètres environ au sud de Makadian-Counda. Ousman-Gassy rentra le soir même à Sini, vers neuf heures, après avoir pris à l’ennemi une vingtaine de chevaux et fait encore une cinquantaine de prisonniers.

Lamine rentra à Toubacouta, heureux d’avoir échappé à un ennemi dont il savait ne devoir jamais attendre aucune pitié. Quelques jours après il expédia, dit-on, un émissaire au gouverneur du Sénégal, à Saint-Louis, afin d’entamer des négociations ; elles n’aboutirent pas.

Pendant que ces événements se passaient dans le Ouli, le capitaine Fortin négociait avec le roi du Fouladougou, Moussa-Molo, et arrivait à le décider à établir des postes militaires tout le long de la rive gauche de la Gambie, depuis le Kantora jusqu’à Mac-Carthy, afin de couper toute retraite au marabout dans le cas où Toubacouta pris, il parviendrait à s’échapper. Il écrivit au chef de Dougousine, Silly-Penda ; au chef de Diambour, Massa-Ali, et à celui de Coutia de réunir leurs guerriers au premier signal afin de barrer la route à Mahmadou-Lamine s’il venait à s’enfuir vers le Kalonkadougou. Enfin il donna les mêmes instructions à Ousman-Celli, à Oualia, à Maka-Cissé, chef de Dinguiray, à l’alcati de Koussalan et à tous les chefs torodos et ouolofs du Niani dans le cas où l’ennemi se dirigerait vers l’ouest.

Après avoir pris toutes ces dispositions, Fortin n’attendit plus pour agir que d’avoir reçu les renforts qui lui étaient annoncés de Kayes et les instructions du commandant supérieur.

Le 25 novembre, la colonne de la Gambie était complètement concentrée et formée à Bani. Elle était composée de deux compagnies de tirailleurs sénégalais, commandées par les lieutenants Chaleil, Poitout, Pichon et Renard, et formant un total d’environ 250 hommes armés de kropatscheks avec 200 cartouches par homme, et d’une section d’artillerie de 80 millimètres, commandée par le lieutenant Le Tanhouëzet. Enfin le Dr Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, était nommé médecin-major de la colonne expéditionnaire, et le lieutenant Levasseur était attaché à l’état-major du commandant. Quant à la cavalerie, elle était constituée par les guerriers du Bondou, sous les ordres d’Ousman-Gassy.

Le 28 novembre, à quatre heures du soir, la colonne partait de Bani pour Toubacouta. Il s’agissait maintenant de marcher rapidement et dans le plus grand secret afin de surprendre l’éternel fuyard et d’arriver devant Toubacouta avant que l’éveil fût donné. On savait que le marabout, sur des bruits vagues de mouvements de troupes dans le Bondou, avait aussi concentré tout son monde à Toubacouta où, comme à Dianna, l’année précédente, il avait été élevé d’importantes fortifications.

Une garnison de quelques hommes seulement est laissée à Bani pour établir les communications avec Sénoudébou et Bakel.

Le soir, on bivouaque à Bentenani. Le surlendemain on arrive à Goubaïel, sur les bords du Niéri-Kô, que l’on traverse sur un pont qu’il fallut faire de toutes pièces et qui existe encore. Le 1er décembre on est à N’Garioul, le 2 à Godjieil, le 3 à Tambacounda, le 4 à Baricounda, le 5 à Sini, le 7 on tourne le gros village de Barocounda qui est occupé par un contingent d’environ 300 hommes, presque tous talibés du marabout. Enfin le 8, par une marche hardie et remarquable en tous points de tactique militaire, on arrive devant Toubacouta qui est immédiatement investi à sept heures du matin. Le bombardement commence aussitôt, et dès que le feu de l’ennemi est éteint et que Fortin juge le moment opportun, il donne le signal de l’attaque. « L’attaque, dit le colonel Gallieni dans son remarquable livre : _Deux Campagnes au Soudan français, 1886-1888_, est brillamment conduite par Ousman-Gassy qui se montre le digne fils du roi Boubakar-Saada. La colonne pénètre dans le village, accueillie par le feu nourri des derniers défenseurs de Toubacouta. Ceux-ci luttent avec acharnement, et en moins de quelques minutes les assaillants ont une vingtaine de tués et autant de blessés. Mais cernés et acculés par l’incendie, les talibés finissent par jeter leurs armes et se rendent à discrétion. On s’informe de suite du marabout. Hélas ! cet éternel fuyard avait encore échappé. »

Voici ce que, d’après le même auteur, on apprit au capitaine Fortin : Mahmadou-Lamine avait reçu avis de la marche de la colonne le 7 décembre vers six heures du soir. La nouvelle lui était parvenue par un courrier du village de Gamon qui avait fait un grand détour par le Tenda. Toutefois ce renseignement n’avait pu lui indiquer la position exacte des troupes françaises. Il savait seulement qu’une colonne était partie de Bani pour l’attaquer. Vers huit heures du soir, le même jour, il sut que des mouvements de troupes étaient signalés du côté de Oualia et de Paqueba, le long du Sandougou, mais qu’aucun blanc n’avait encore paru dans cette direction. Le 7 au soir le marabout ignorait donc que le capitaine Fortin était campé à une dizaine de kilomètres à peine, entre son poste avancé de Barocounda et Toubacouta. Mais il préparait sa fuite, croyant d’ailleurs avoir beaucoup de temps devant lui. Toutefois, comme il s’était engagé par serment à défendre sa place d’armes, dans le cas où les Français viendraient l’attaquer, il avait peur, s’il dévoilait la vérité, d’être retenu de force. Aussi avait-il réuni tous les notables du village pour leur annoncer qu’il allait combattre les Torodos du Niani, qui venaient de s’installer dans les villages du Sandougou. Il ne prit avec lui que 100 de ses talibés, alla camper sur la rive droite du marigot de Douga, à 500 mètres à peine de Toubacouta. Là, il avait passé la nuit et avait dû s’enfuir par la route de Oualia au premier coup de canon. Les blessés et prisonniers interrogés n’en savaient pas plus long.

Les pertes subies par le marabout à Toubacouta étaient énormes ; le village et ses abords, le marigot et les pentes de la rive droite étaient jonchés de cadavres. Beaucoup de blessés étaient, en outre, allés mourir dans la brousse à 2 ou 3 kilomètres de là. Presque tous les lieutenants de Mahmadou-Lamine avaient été tués : son cadi, Ahmady-Boré, qui avait organisé et présidé le premier palabre secret de Balou, où les Sarracolés avaient décidé de se soulever contre les Français ; son ministre, Sourakata-Diawara, qui avait surpris, avant toute déclaration d’hostilité, la garnison de Bakel sortie pour aller surveiller le village insoumis de Yaféré, sur le Sénégal ; les principaux chefs talibés qui avaient pris la part la plus active au siège de Bakel et au pillage de nos comptoirs, etc.

De notre côté, nous comptions une cinquantaine de victimes, presque toutes parmi les auxiliaires du Bondou et du Ouli. Nos tirailleurs avaient trois ou quatre hommes hors de combat. Pas un soldat européen (il est vrai qu’ils se réduisaient à quelques canonniers et aux gradés des compagnies de tirailleurs) n’avait été atteint.

Le frère du chef de Toubacouta, Fodé-Bâ, fut tué par un homme de la suite de Malick-Touré, l’almamy du Bondou.

Le désastre était complet, il est vrai, pour le marabout ; mais il fallait à tout prix s’emparer de lui, car il aurait fallu recommencer la lutte la campagne suivante. Toubacouta pris, Fortin, bien que Lamine eût déjà plus de cinq heures d’avance, lança à sa poursuite tous les cavaliers auxiliaires dont il disposait.

Le 9 décembre, à six heures du soir, Moussa-Molo, roi du Fouladougou, débouche sur le champ de bataille de Toubacouta avec une armée de 2,000 guerriers. Fortin le lance à la poursuite du marabout, sachant bien que celui-ci n’échapperait pas et que, mort ou vivant, Moussa-Molo s’en emparerait.

Mahmadou-Lamine, en quittant Toubacouta, s’était sauvé à bride abattue vers le Sandougou. Il espérait bien, grâce à ses 100 talibés, en forcer les passages. Il se présente devant Oualia ; notre allié, Ousman-Celli, l’en chasse à coups de fusil. Il continue alors sa route vers le nord et veut forcer le gué de Paquéba ; mais là Maka-Cissé, avec les Torodos du Niani, l’oblige à rebrousser chemin. Toutefois, les hommes chargés de garder la route de Colibentan ont fait défection. La route est libre. Lamine franchit le Sandougou et se renferme dans le village de Maka, où il va attendre les événements et essayer de se défendre. Ce retard le perd. Le 9 au soir, les contingents du Ouli et du Bondou sont dirigés sur Maka, pendant que Moussa-Molo est lancé sur la rive droite de la Gambie pour lui couper la retraite.

Cependant, dans la soirée du 9, les auxiliaires du Bondou et du Ouli, arrivés devant Maka, en sont chassés par les talibés. Mais le chef du village ne veut pas garder un hôte aussi encombrant plus longtemps, et le chasse aussitôt de ses murs. Il prend alors la route du sud. Repoussé successivement de Cissé-Counda, de Countiao, Carantaba, Counting, Iona, il arrive, exténué de fatigue, dans le petit village de N’goga-Soukota. A peine y est-il installé qu’arrivent Moussa-Molo et ses cavaliers. Le village est cerné et les talibés, attaqués à la fois par les habitants et les contingents du Bondou, du Ouli et du Fouladougou, vendent chèrement leur vie. Enfin, Mahmadou-Lamine, blessé à la cuisse d’un coup de sabre par un Bondounké, est fait prisonnier. Porté en civière, il succombe à Counting de ses blessures. Les habitants de ce village qui, en secret, tenaient pour lui, réclament son corps, qu’ils veulent soustraire aux profanations de ses ennemis. Moussa-Molo refuse. Il fait laisser le cadavre sur la civière, et ordonne à son griot de confiance de le transporter jusqu’au camp français. Lui-même prend les devants pour annoncer l’heureuse nouvelle.

Mais ce cadavre entre bientôt en putréfaction ; le griot ne pouvant plus le faire transporter, et pour accomplir la mission qui lui a été donnée, tranche la tête du marabout, dont il abandonne le corps aux oiseaux de proie. Il accroche le trophée sanglant à l’arçon de sa selle, et rentre au camp le lendemain matin. Devant lui marchait le cheval blanc du marabout, portant ses armes et sa robe couverte de gris-gris. « Ainsi finit l’homme, dit le colonel Gallieni, qui rêva un moment la fortune des El-Hadj-Oumar et des Samory. Il eut tort de s’adresser trop tôt à la puissance française. »

La prise de Toubacouta et la capture du marabout Mahmadou-Lamine sont peut-être les deux faits d’armes les plus glorieux que nous ayons à enregistrer au Soudan français. Ils font le plus grand honneur au colonel Gallieni et au capitaine Fortin, qui ont su organiser cette victoire sans rien laisser à l’imprévu.

Dans cette courte campagne, le capitaine Fortin fit preuve d’une connaissance approfondie du pays, des mœurs et des habitudes militaires des indigènes. D’une énergie sans égale, il montra les qualités les plus précieuses d’un véritable homme de guerre, et le succès qui couronna ses efforts démontra d’une façon évidente combien était parfaite la tactique qui présida à ses opérations.

Aujourd’hui Toubacouta appartient aux Anglais. Nous le leur avons cédé par le traité du 10 août 1889, qui règle la situation réciproque de la France et de l’Angleterre dans le bassin de la Gambie.

Quelques semaines après, la colonne victorieuse rentrait à Kayes, où il lui fut fait une réception digne de ses travaux.

Peu après, Saada-Ahmady, l’almamy du Bondou, qui n’avait pas cru devoir marcher avec nous contre le marabout, et qui, s’étant déclaré ouvertement contre notre politique, s’était enfui avec son frère Yssaga-Ahmady dans le Bosséa, auprès d’Abdoul-Boubakar, fut déposé par le colonel Gallieni. Sur la proposition du capitaine Fortin, Ousman-Gassy fut placé sur le trône du Bondou.

Juste récompense du zèle et du dévouement dont il n’avait cessé de faire preuve pour la cause française.

OUSMAN-GASSY (1888-1891).

Ousman-Gassy fut nommé almamy du Bondou par la France, en dépit de toutes les lois d’hérédité en vigueur. Il fut néanmoins reconnu par les Sissibés. Les qualités dont il avait fait preuve faisaient espérer qu’il pourrait faire beaucoup pour le relèvement du Bondou. Il en fut malheureusement tout autrement. Dès qu’il fut investi du pouvoir suprême, il s’endormit littéralement à Sénoudébou dans un paresseux _far niente_. Entouré de ses femmes et de ses griots, il devint apathique et absolument incapable d’énergie. Il ne fit jamais rien pour donner à ses sujets une bonne administration, et son autorité ne se fit plus sentir que pour exiger des villages des redevances exorbitantes, destinées à subvenir aux dépenses de sa maison et à calmer la rapacité de ses parents. Aussi le Bondou continua-t-il, comme par le passé, à se dépeupler. Des villages entiers émigrèrent, particulièrement dans le Niani et le Niocolo, pour se soustraire à ses exactions et aux exigences des princes sissibés.

En 1889, il fit aux frais du budget de la colonie du Soudan un voyage en France resté célèbre. Mais il n’en tira aucun profit ni aucun enseignement. Les merveilles de la capitale ne lui causèrent pas la moindre émotion et les principales villes de France ne furent jamais pour lui que des villages à peine plus grands que Bakel ou que Kayes. Non seulement il ne ressentit aucune émotion, mais encore il éprouva, au contraire, de profonds regrets d’avoir laissé à Sénoudébou son sérail et les chantres de sa gloire militaire. Les grosses flatteries des griots lui manquaient, et il en souffrit visiblement.

Quoi qu’il en soit, il demeura toujours notre fidèle allié, et en 1890, quand le colonel Archinard fit appel à tous nos alliés du Soudan pour marcher contre Nioro, il vint un des premiers se ranger, avec ses cavaliers, sous notre drapeau. Mais il était bien changé, mou, sans entrain et sans autorité sur ses hommes ; il n’avait plus rien du vaillant guerrier qui combattit si brillamment le marabout Mahmadou-Lamine et qui plusieurs fois lui fit éprouver de sérieux échecs. Ce fut au cours de cette campagne qu’il mourut dans le Nioro, à Touridda, d’une fièvre pernicieuse, dans la nuit du 13 janvier 1891.

L’almamy Ousman-Gassy était chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre royal du Cambodge.

Il a laissé un fils, Ahmady-Ousman, âgé de cinq ans environ aujourd’hui.

MALICK-TOURÉ.

Malick-Touré, fils d’Ahmady-Saada et frère de Saada-Ahmady, l’almamy déposé par le colonel Gallieni, succéda à Ousman-Gassy et règne encore sur le Bondou. Jusqu’à ce jour, il s’est prudemment contenté de rester sous la tutelle des autorités françaises. Il semble avoir compris que le temps n’est plus aux pillages et aux exactions de toutes sortes. Il se déclare satisfait de l’impôt que lui payent ses sujets. De goûts modestes et peu aventureux, il vit tranquillement à Gabou, qu’il a choisi pour résidence. Aussi le Bondou commence-t-il à se repeupler. Il semble n’avoir qu’un désir, celui de voir augmenter sans cesse les cultures dans ce pays et se développer les transactions commerciales.

=Historique de l’administration et du gouvernement du Bondou.=

Avant la fondation des deux capitales qui ont donné chacune leur nom à une branche des Sissibés, la ville principale du Bondou était Dioumcoum, sur la rive droite de la Falémé.

Ce fut sous le règne d’Ahmady-Gaye, chef de la première branche, que fut construit le village de Koussan-Almamy pour protéger le Ferlo contre les attaques des Malinkés du Ouli et du Bambouck. Son fils Toumané-Mody vint y établir sa résidence, et dispersa ses courtisans et ses captifs dans les environs, afin de surveiller un peu les alentours.

Après la mort d’Ahmady-Gaye, le chef de la seconde branche régnante qui résidait à Dioumcoum, aujourd’hui Gatiari, vint élever un tata à Boulébané, qui était alors désert. Sur le rapport que lui fit un chasseur, qui trouva l’endroit très fertile et pourvu de gibier, il se décida à venir y habiter avec sa famille et ses captifs.

On donna au village le nom de Boulébané à cause d’un petit puits creusé probablement par des sangliers au pied d’un arbre appelé en poular _Boulé_. Puits, dans la même langue, se dit _Bané_. De là _Boulébané_.

Chacune des deux branches ayant alors sa ville principale, les Sissibés convinrent de diviser le Bondou en deux provinces, et chaque province en cantons. Une ligne partant de Famira à l’est, passant par Soumourdaka, Diamwéli, Bay-Bay, Andiari, Dioéré, Dioum, et aboutissant à Naoudé à l’ouest, formait la séparation. Tout ce qui se trouvait au nord de cette ligne appartenait à la province de Boulébané, et les régions qui s’étendaient au sud composaient le territoire de la province de Koussan-Almamy. Chacune de ces provinces fut divisée en cantons, et à mesure que la puissance territoriale du Bondou augmenta, les conquêtes formèrent de nouveaux cantons qui, suivant les régions, furent compris dans l’une ou l’autre province.

Ainsi, de nos jours, tel que le Bondou est constitué, il ne comprend pas moins de onze cantons, qui se répartissent de la façon suivante :

Au nord la province de Boulébané, comprenant cinq cantons : Lèze-Bondou, Lèze-Maio, Ferlo-Balignama, Ferlo-M’Bal, Ferlo-Niéri.

Au sud la province de Koussan-Almamy, formée par six cantons : Nagué-Horé-Bondou, Do-Maïo, Tiali, Niéri, Diaka, Ferlo-Maodo.