Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes

Part 13

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Cependant, la colonne Vallière a emporté d’assaut le village de Saroudian et les deux colonnes ont fait leur jonction à Sanoundi. Les cavaliers du capitaine Fortin sont arrivés à temps pour poursuivre les fuyards et ramener quelques prisonniers qui, après avoir été interrogés, furent laissés, à leur grand étonnement, en liberté.

La route de Dianna était libre. Sans perdre de temps, par une marche forcée, on arrive le lendemain sous les murs de ce fort village, où le marabout avait passé la plus grande partie de l’hivernage. Mais tout est calme. Mahmadou-Lamine s’est enfui précipitamment la veille, dans la soirée, à la nouvelle de la prise de Saroudian. On le disait réfugié à Safalou, son village natal, à 50 kilomètres environ vers le sud. Le 25 décembre 1886, les troupes françaises entrèrent dans Dianna, où l’on trouva dans le logement même du marabout sa peau de lion, ses sandales, son coran et une grande couverture provenant de Djenné. Après avoir mis en lieu sûr les approvisionnements considérables en mil, maïs, etc., etc., que Lamine y avait entassés, Dianna fut incendié.

Le lendemain de la prise de Dianna, une petite colonne volante, composée de 200 tirailleurs environ, des spahis et des cavaliers du Bondou, était lancée, sous le commandement du capitaine Robert, à la poursuite du marabout. Elle arrive rapidement à Safalou, où elle trouve un petit détachement que le marabout y avait laissé pour couvrir sa retraite et l’en déloge aisément. Par une marche de nuit remarquable de hardiesse, elle arrive au marigot de Kagnibé, après avoir traversé le Niéri-Kô à la nage. Là elle est attaquée par le gros des troupes de Mahmadou-Lamine et par ses meilleurs talibés. La petite colonne eut à soutenir à Kagnibé l’effort le plus sérieux de cette campagne ; mais, grâce à l’énergie du capitaine Robert, du lieutenant de spahis Guérin et d’Ousman-Gassy, elle résista victorieusement à toutes les attaques, et défit complètement et définitivement l’ennemi. Quant au marabout, il avait encore échappé et fuyait à toutes brides vers Toubacouta. Le 30 décembre, la colonne Robert, épuisée de fatigue, rentrait victorieuse à Dianna, et peu après, les troupes françaises reprenaient la route de Kayes et de Diamou. Le combat de Kagnibé est un de nos plus glorieux faits d’armes coloniaux, et la campagne de Dianna peut être considérée, à juste titre, comme un des modèles les plus parfaits de la tactique militaire à suivre dans les régions à peine explorées du Soudan français.

Durant le combat de Kagnibé, Mahmadou-Lamine se trouvait à environ 8 kilomètres au sud-ouest, à Simbanou. Alarmé par les fugitifs et croyant avoir affaire à toute la colonne française, il prit aussitôt la fuite et se dirigea vers le Ouli, escorté par les contingents du Diaka, du Niéri et d’une partie du Tiali. Ces rebelles, qui naguère avaient une si grande confiance en leur prophète, le suivaient maintenant en désespérés et surtout parce qu’ils craignaient de tomber entre les mains des Français. Ils accusaient le marabout d’être l’auteur de leurs malheurs, et un chef du Niéri l’invectiva même un jour en plein palabre en ces termes : « Prophète de malheur, le jour où tu as apparu dans notre pays a été pour tout le monde un jour néfaste. »

Dans cette fuite désespérée, la frayeur du marabout et de ses hommes était telle que le moindre bruit qui se produisait dans la forêt les glaçait d’épouvante. Ainsi un jour, à peu près à mi-chemin entre Bamba-Diaka et Mountoungou, sur la route de Soudouol à Nétéboulou, un arbre mort vint à tomber tout à coup à quelques pas des fugitifs. Ils furent tellement effrayés que tous se sauvèrent dans toutes les directions, abandonnant leurs bagages et leurs femmes. Mahmadou-Lamine lui-même, affolé, piqua des deux, se sépara des siens et s’enfuit à bride abattue. Une demi-heure après seulement, on reconnut que c’était une fausse alerte. Aussitôt Sourakata, son homme de confiance, et Kissima, son cousin, se mirent à sa recherche pour le rassurer. Ils ne le trouvèrent que 5 ou 6 kilomètres plus loin, le tranquillisèrent et le décidèrent à attendre la tête de la colonne des émigrés qui marchaient à sa suite.

Le surlendemain matin, Mahmadou-Lamine arrivait avec tout son monde près de Nétéboulou, dans le Ouli. Dès la veille, il avait, dans la soirée, envoyé des émissaires au chef de ce village, Malamine-Diamé, pour lui demander l’hospitalité. Celui-ci ne voulut même pas les recevoir dans le village. Il en fit fermer les portes devant eux et leur enjoignit de retourner auprès de leur maître et de lui dire que, si jamais il mettait les pieds dans la plaine de Nétéboulou, il l’attaquerait coûte que coûte. Quelques mois auparavant, le colonel Frey, alors commandant supérieur du Soudan français, avait rencontré à Bakel un des frères de Malamine-Diamé, Mody-Moussa, et l’avait chargé de le prévenir que, pendant la campagne suivante, les Français ne manqueraient pas de marcher contre Dianna. Le marabout ne les y attendrait certainement pas et prendrait la fuite à son approche. Il pourrait donc se faire qu’il se présentât alors dans le Ouli. En conséquence, il invitait Malamine et le massa (roi) du Ouli à l’attaquer, afin de prouver aux Français que l’alliance qu’ils avaient conclue avec eux était sincère.

Repoussé de Nétéboulou, le marabout envoya auprès du massa du Ouli un cavalier pour lui demander l’hospitalité. Immédiatement un grand palabre fut tenu de nuit à Sini ou Sine, capitale du Ouli, et on hésita longuement à prendre une détermination. Les uns voulaient ouvrir les portes au marabout qui, malgré ses défaites, était encore redoutable. Les autres, au contraire, voulaient marcher à sa rencontre et le chasser du Ouli, _manu militari_.

Sur ces entrefaites, un des princes de la famille régnante, nommé Dally-Nianama, qui n’avait encore pris aucune part à la discussion, se leva tout à coup et, dans une courte harangue, leur démontra qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de l’indépendance du Ouli : « Que ceux qui sont prêts à mourir avec moi pour la défense du pays, dit-il, se lèvent donc. Je suis décidé à aller attaquer immédiatement Mahmadou-Lamine. Je le vaincrai ou périrai, mais qu’on sache bien que les membres de la famille royale qui craindront de prendre part à ce combat seront à jamais exclus du trône du Ouli, si nous sommes assez heureux pour remporter la victoire. » Ces paroles hardies relevèrent le courage des assistants, et tous, sans exception, jurèrent de courir sus au faux prophète. Aussi quand, vers minuit, Dally-Nianama monta à cheval et sortit de Sini, fut-il suivi par tous les guerriers du village, commandés par Sarra-Baly, fils aîné du massa, et auxquels s’étaient joints ceux de Makadian-Counda, que commandait en personne le chef de ce grand village, Penda-Mahmady.

Dally-Nianama vint alors camper avec ses hommes dans la plaine de Faro-Talel. Réveillés de bonne heure, le lendemain matin, par le tabala (tam-tam de guerre) du marabout qui avait passé la nuit dans la plaine de Nétéboulou, les guerriers du Ouli se levèrent rapidement et, au son de leurs tams-tams de guerre, marchèrent hardiment à sa rencontre, pendant que les hommes de Nétéboulou, sous la conduite de Malamine-Diamé, attaquaient l’ennemi par derrière. Le combat dura une heure et demie environ. Les bandes du marabout furent complètement défaites. Ses guerriers s’enfuirent dans la brousse en laissant 150 des leurs environ sur le champ de bataille et à peu près autant de blessés. Le nombre des captifs qui tombèrent entre les mains des guerriers du Ouli fut énorme, et chaque homme n’en eut pas moins de 10 pour sa part.

Mahmadou-Lamine n’avait pas attendu l’issue du combat pour prendre la fuite. Escorté par quelques cavaliers qui protégèrent sa retraite, il chercha un refuge sur la montagne que l’on voit au sud-ouest de Nétéboulou, et de là assista en simple spectateur à la défaite de ses troupes. Il y resta la plus grande partie de la nuit, et ce ne fut qu’au point du jour qu’il quitta sa retraite. Il longea alors la rive droite de la Gambie, passa entre Biroufou et Passamassi et alla chercher un refuge à Toubacouta auprès de son ami, le chef de ce village, Dimbo, fils du marabout Simotto-Moro, le fondateur de Toubacouta.

L’histoire de ce marabout est assez curieuse et mérite d’être racontée ici.

Vers 1869 ou 1870, le marabout Simotto-Moro (Moro en mandingue veut dire marabout) avait émigré de la rive gauche de la Gambie, du marigot de Simotto-Ouol, qui se jette dans ce fleuve près du village de Oualiba-Counda, dans le Fouladougou, situé à environ 3 kilomètres au sud-ouest de Gabou-Teguenda. Il avait acquis une grande renommée dans le village qu’il venait de quitter, et beaucoup d’adeptes lui étaient venus des autres villages du Ghabou. Aussi ne tarda-t-il pas à éveiller la méfiance du roi du pays, Alpha-Molo, père de Moussa-Molo, le souverain actuel du Fouladougou. Alpha-Molo résolut d’en finir avec cet agitateur et de s’emparer de sa personne ; mais le marabout, instruit de ce qui se tramait contre lui et ne se sentant plus en sûreté dans son village, traversa la Gambie à la tête de 5 ou 600 de ses compatriotes et vint demander au massa du Ouli de lui donner l’hospitalité. Celui-ci l’autorisa à s’établir là où il lui plairait sur le territoire auquel il commandait. Depuis longtemps déjà le vieux marabout avait remarqué de fertiles terrains sur les bords du marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou. Ce fut là qu’il résolut de construire son village, et le Massa-Ouli lui envoya même son frère Penda-Mahmady avec 400 hommes pour l’aider dans ce travail. Durant quinze jours environ, les hommes du massa et ceux de Simotto-Moro travaillèrent avec acharnement à édifier un solide sagné, pour lequel ils furent obligés d’abattre une quantité considérable d’arbres dans les environs. Ce sagné fut entouré d’un fossé extérieur et d’un fossé intérieur, larges de 3 mètres et d’une profondeur de 2 mètres à 2m50 environ.

En sûreté à l’abri de cette solide enceinte, le vieux marabout continua à recevoir des populations des pays riverains de la Gambie des cadeaux de toutes sortes, et partout il n’était connu que sous le nom de Simotto-Moro, du nom du marigot de Simotto-Ouol, dont il venait de quitter les bords. Sa renommée s’étendait au loin et son influence était grande. Aussi ne tarda-t-il pas à profiter de ces avantages pour chercher en maintes occasions à en imposer à son trop confiant suzerain, le massa du Ouli. Celui-ci, d’ailleurs, comme tous les idolâtres, avait pour le marabout un grand respect mélangé d’une crainte profonde. Il n’osa jamais l’évincer ni contrecarrer sa propagande. Ce fut une grande faute, comme on le verra plus loin.

Les choses restèrent cependant ainsi jusque vers 1875, époque à laquelle Ousman-Gassy organisa dans le Ferlo-Bondou une petite colonne et marcha contre le village du vieux marabout. En arrivant dans la plaine de Toubacouta, quand il se fut rendu compte de l’importance des défenses du village, il reconnut, mais trop tard, que ses forces étaient insuffisantes pour s’en emparer. Il se contenta donc, par bravade, de faire caracoler ses chevaux jusque sous les murs de la place, échangea avec les défenseurs quelques coups de fusil et se retira en emmenant une vingtaine de prisonniers qui, à son approche, n’avaient pas eu le temps de regagner le village. Il traversa alors la Gambie et alla dans le Fouladougou offrir ses services et ses guerriers à Moussa-Molo, qui avait à réprimer une grave révolte de presque toute la partie ouest de son pays.

De son côté, Massa-Ouli envoya des émissaires à Sénoudébou pour se plaindre à Boubakar-Saada, à l’instigation de Simotto-Moro, du préjudice qui avait été causé par Ousman-Gassy à Toubacouta, et pour lui demander une juste réparation. Boubakar n’accorda rien, et de ce moment Simotto conçut pour l’autorité du massa un profond mépris, et pour l’almamy du Bondou une haine profonde. Il n’eut plus dès lors qu’une seule pensée, qu’un seul désir : c’était de tirer une vengeance éclatante de l’affront qu’il venait de recevoir. Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés.

Vers la fin de 1876 ou au commencement de 1877, les marabouts Mour-Seïny et Biram-Cissé, lieutenants de Mahmadou-Dadi, roi du Saloum, qui venait de soumettre à son autorité la plus grande partie du Niani-Mandingue, levèrent une colonne de 2 à 3,000 hommes et marchèrent contre le Ouli, et si le marabout Simotto-Moro ne leur donna pas de guerriers pour les seconder, du moins il leur donna tous les renseignements nécessaires pour faciliter leurs entreprises. Et, en effet, grâce à ses indications, Médina, qui était alors la capitale du Ouli, tomba dans les mains des envahisseurs. Le massa ne put s’enfuir et échapper au massacre qu’avec une faible partie de la population. Malgré cet échec, ses guerriers ne perdirent pas courage. Pendant la nuit, alors que les vainqueurs se livraient à la joie de la victoire, Penda-Mahmady et Dally-Nianama, frères du massa, réussirent, non sans peine, à rallier 200 ou 300 de leurs hommes avec lesquels ils allèrent s’embusquer au gué de Paqueba, sur le Sandougou, afin de couper la retraite à l’ennemi. Le surlendemain matin, Mour-Seïny et les siens se présentèrent au gué. Au moment où ils allaient prendre leurs dispositions pour le traverser, les guerriers du Ouli se levèrent vivement et les reçurent par une fusillade bien nourrie. Les hommes de Mour-Seïny se remirent promptement de leur surprise et purent reprendre l’offensive. Ils engagèrent alors avec les troupes du Ouli un combat meurtrier qui dura près de trois heures. Le Ouli, accablé par le nombre, ne put résister plus longtemps. Ses guerriers lâchèrent pied et s’enfuirent en laissant sur le terrain un grand nombre des leurs tués ou blessés. Dans la journée, ces derniers furent exterminés sans pitié par les Ouolofs de Mour-Seïny.

Le Ouli, dans cette journée, perdit plusieurs de ses meilleurs guerriers, au nombre desquels se trouvaient 6 princes de la famille régnante, environ 10 ou 12 captifs de la couronne et 50 à 60 hommes.

Mour-Seïng rentra triomphalement à Koussalan, après avoir ravagé tout le Ouli et satisfait ainsi la vengeance du marabout du Simotto.

A la nouvelle de la défaite du massa, on fit de grandes fêtes à Toubacouta, et l’on s’y réjouit ouvertement des malheurs qui venaient de fondre sur les infidèles, comme le marabout avait l’habitude d’appeler ses bienfaiteurs. Mais la reconnaissance n’a jamais été, comme on le sait, le fait des dévots, et des musulmans en particulier.

A la mort de Simotto-Moro, survenue en 1880 ou 1881, son fils aîné, nommé Dimbo, lui succéda comme chef de Toubacouta. Il avait hérité de son père de la haine que ce dernier avait vouée aux Oualiabés du Ouli et aux Sissibés du Bondou. Jusqu’en 1887, il n’y eut aucune hostilité ni d’un côté ni de l’autre. Après la prise de Dianna, lorsque le marabout Mahmadou-Lamine s’enfuit devant la colonne du colonel Gallieni et les troupes du Ouli, Toubacouta était le seul village où ce rebelle pût se réfugier. Aussi, malgré nos conseils et nos avis, y fut-il reçu à bras ouverts par son chef Dimbo.

Du jour où le marabout se fut retiré à Toubacouta, ce village devint le refuge de tous les brigands et de tous les rebelles du Niani, du Sandougou et de tous les pays mandingues riverains de la Gambie et du Saloum. Cet état de choses ne pouvait durer ainsi sans exposer les pays qui s’étaient rangés sous le protectorat de la France à devenir encore la proie des attaques des bandes de Mahmadou-Lamine.

Le colonel Gallieni comprit bien la situation. Mais il lui était impossible d’y remédier pour le moment, car il avait besoin de toutes les troupes dont il disposait pour se rendre sur les bords du Niger où sa présence était devenue indispensable. Il dut donc remettre à la campagne suivante l’expédition qui était devenue nécessaire pour débarrasser le pays d’un agitateur aussi dangereux que Mahmadou-Lamine. Mais il fallait, avant tout, mettre nos alliés à l’abri de ses attaques, et leur permettre de cultiver, pendant l’hivernage qui approchait, leurs lougans en toute sécurité. Il décida donc, en conséquence, qu’une colonne volante serait concentrée en un point qui serait ultérieurement choisi, pour surveiller de près les menées du marabout.

Il expédia, à cet effet, le lieutenant indigène de tirailleurs sénégalais Yoro-Coumba dans les pays riverains de la Gambie, avec la mission de nouer des relations avec les habitants et de tenter de les détacher de la cause du marabout, que beaucoup d’entre eux, surtout les Mandingues, musulmans fanatiques, avaient embrassée avec enthousiasme.

Yoro-Coumba s’acquitta avec soin et succès de cette délicate mission, et il put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda, sur les bords de la Gambie à une journée de marche de Toubacouta, après avoir parcouru le pays de Gamon, le Tenda et la plus grande partie du Ouli. Dans ce voyage dangereux de reconnaissance, le brave lieutenant n’était accompagné que de 10 tirailleurs et de quelques cavaliers du Bondou qu’Ousman-Gassy commandait. Le prince sissibé Abdoul-Séga, le chef actuel de Koussan-Almamy, lui avait été adjoint comme secrétaire. Quant à Saada-Ahmady, l’almamy du Bondou, il n’avait cru devoir accompagner la petite colonne que jusqu’à Nétéboulou, à une étape de Sini, capitale du Ouli. Il commençait déjà à pratiquer cette politique à double face dont un an plus tard sa déposition devait être la conséquence inévitable.

Yoro-Coumba revint à Sini dans la dernière quinzaine d’avril 1887, et là, il reçut du commandant supérieur du Soudan français l’ordre de se replier sur le Bondou, où il devait choisir, non loin du Niéri-Kô, l’endroit où serait concentrée la colonne volante qui devait, pendant l’hivernage, opérer dans la région et surveiller le marabout. Il devait, en plus, y accumuler le plus de mil et de riz possible pour pourvoir à la nourriture des troupes indigènes qui allaient y séjourner plusieurs mois. S’inspirant des instructions qui lui avaient été données, il choisit dans ce but le village important de Bani-Israïla, dans le Diaka, situé à peu de distance du Niéri-Kô, dans une position exceptionnelle, et dont les habitants, musulmans fanatiques, avaient pour la plupart suivi le marabout dans sa fuite.

Au cours de sa mission, Yoro-Coumba était arrivé à y faire revenir la plus grande partie de ceux qui s’étaient réfugiés dans le Tenda, le pays de Gamon et à Damentan où ils n’attendaient qu’un moment opportun pour rallier à Toubacouta le drapeau du marabout.

Dans la première quinzaine de mai 1887,1e capitaine Fortin, de l’artillerie de marine, fut nommé par M. le Commandant supérieur du Soudan au commandement de la colonne volante du Diaka, avec mission de s’établir à Bani-Israïla et d’y construire un poste provisoire, afin de pouvoir donner à ceux des habitants qui y étaient revenus une sécurité complète et d’y attendre paisiblement le moment où les chemins seraient redevenus praticables pour exécuter l’expédition décidée contre Toubacouta et en finir avec le marabout.

Fortin se rendit donc à Bani-Israïla et procéda immédiatement à la construction d’un camp retranché dont on voit encore les vestiges et qui se trouvait situé à 5 ou 600 mètres environ au sud-est du village, sur une petite éminence d’où on pouvait aisément surveiller la plaine entière. Ce camp était assez vaste pour pouvoir abriter la garnison et, en cas d’attaque, donner refuge à la population du village.

La garnison de ce petit fort se composait de la 3e compagnie de tirailleurs sénégalais, commandée par le lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Yoro-Coumba qui venait de terminer sa mission. Une pièce de canon servie par des tirailleurs la défendait. Dans l’intérieur, on avait élevé des cases en pisé pour loger les officiers, les soldats européens, les chevaux et les mulets et pour servir de magasins et de poudrière. Le parc à bestiaux et le village des tirailleurs étaient placés sur le plateau en arrière de la gorge de l’ouvrage.

A défaut de médecin, la direction de l’ambulance fut confiée à M. le pharmacien de 2e classe Liotard. Deux interprètes, dont l’un était notre ami Abdoul-Séga, devaient seconder le capitaine dans ses rapports avec les populations voisines.

Le séjour de Bani-Israïla pour des Européens arrivés depuis peu de France était loin d’être bienfaisant. Ils ne s’y acclimataient que difficilement. Aussi la petite garnison blanche y paya-t-elle un large tribut aux fièvres et aux maladies auxquelles nous sommes si souvent sujets dans les pays chauds. Néanmoins, il n’y eut pas à déplorer de décès pendant cette période si insalubre de l’hivernage.

Pas un arbre ne protégeait de son ombre le campement. Un marigot voisin l’empestait, pendant les pluies, de ses miasmes pernicieux. Ce marigot, c’est celui de Goundiourou, qui coule dans la direction est-ouest, à 1 kilomètre environ au nord du poste, et vient se jeter dans le Niéri-Kô, à 7 ou 8 kilomètres environ à l’ouest de Bani-Israïla. Enfin, si cet endroit malsain était bien choisi au point de vue de la défense, il présentait encore d’autres avantages sérieux en pareille circonstance. On se trouvait aussi loin des cases des Diakankés, et les tirailleurs du poste ne pouvaient fréquenter que rarement avec le village. Ainsi furent évités tous les ennuis si fréquents au Soudan à la suite des rapports des tirailleurs avec l’élément civil.

A ce moment-là, le Bondou offrait peu de ressources pour subvenir aux besoins de la garnison de Bani. Le Diaka et le Niéri étaient presque complètement dépeuplés, et le capitaine fut obligé d’aller chercher au loin ce qui lui était nécessaire pour nourrir ses animaux et pour approvisionner ses troupes.

Fortin profita de son inaction forcée à Bani pendant la saison des pluies pour entamer et entretenir des relations suivies avec les chefs des différents pays riverains de la Gambie. Nous verrons plus loin comment il parvint ainsi à rendre toute fuite du marabout impossible au moment où la colonne française viendrait à marcher contre Toubacouta.

Le capitaine savait que dans la dernière quinzaine de juillet, le Niéri-Kô n’est plus guéable. Grossi par l’apport de nombreux cours d’eaux du Niéri, du Bondou et du Diaka, il déborde alors, et comme il n’y avait ni pont ni embarcations pour le traverser, le moment approchait où on ne pourrait plus le franchir. Il serait alors absolument impossible à la garnison de Bani de se porter vers l’ouest si, par hasard, le marabout venait à attaquer quelques-uns de nos alliés de cette région. Fortin remédia à cet état de choses qui pouvait devenir grave, selon les circonstances, en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec une centaine de cavaliers et 200 fantassins auxiliaires pour prêter main-forte au massa en cas de besoin. Ousman alla camper à Sini, la capitale de ce petit état malinké.