Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes
Part 12
» Son audace et son ambition croissant avec le nombre de ses partisans, il veut alors grandir l’importance de son rôle, étendre le théâtre de ses exploits. Il lui vint à l’idée de mettre à profit cette surexcitation générale des esprits, pour provoquer autour de lui une explosion de fanatisme religieux, qui gagnerait successivement toutes les autres provinces de la Sénégambie et produirait un soulèvement général contre la domination étrangère.
» Dans l’exécution de ses projets, Lamine se décerne le premier rôle : il prend le titre de mahdi de l’Occident. Déjà, se comparant à Mahomet, il avait raconté aux Noirs qu’il avait couché aux côtés du prophète, et que Mahomet n’avait que deux doigts de plus que lui, insinuant par là que son rôle serait aussi grand que le sien. Mais pour provoquer ce soulèvement, il fallait, à l’exemple du grand El-Hadj-Oumar, affirmer sa puissance par un coup d’audace, celui d’attaquer un poste français.
» Lamine sonde les esprits ; mais lorsqu’on connaît ses intentions téméraires, un mouvement de recul se produit et le nouveau prophète est abandonné par un assez grand nombre de partisans.
» Cependant il ne perd pas courage et demande encore au merveilleux de l’aider dans ses projets. Il exploite la naïveté de ses crédules adeptes. Il se procure des images d’Épinal représentant des soldats français ; il les fait voir dans une calebasse pleine d’eau : « Voilà les troupes du colonel, disait Lamine, vous allez voir ce que nous en ferons. » Il souffle sur l’eau qui se ride, s’agite fortement ; les images se brouillent, puis tout disparaît. « C’est ainsi que s’évanouira la colonne française en ma présence, » s’écrie-t-il.
Il proclame que les canons ne partiront pas et que nos fusils ne lanceront que de l’eau. Enfin, pour confirmer cette dernière prophétie, raffermir les cœurs ébranlés et achever de fanatiser ses guerriers, il imagine le miracle suivant : Il se rend un soir à la mosquée, à l’heure habituelle du salam, y récite la prière avec un profond recueillement ; après une dernière prosternation, il se retourne vers la foule et montre un baril de poudre qu’il avait fait apporter. Levant alors une torche enflammée qu’il tenait à la main, Lamine demande : « Qui veut monter au ciel ? » Un guerrier s’avance, saisit la torche et la plonge sans hésiter dans le baril qui était ouvert devant lui ; mais quelle ne fut pas la stupéfaction des assistants lorsqu’ils virent que la poudre ne prit pas feu ! Il n’en fallut pas davantage. Le bruit du nouveau prodige se répandit dans le pays. On proclama partout que, par sa puissance divine, le marabout empêcherait la poudre des canons des toubabs (blancs) de s’enflammer.
» Ces faits se passaient dans les premiers jours de mars 1886.
» Lamine se sentant à l’apogée de son prestige, n’ayant plus besoin de dissimuler, leva le masque et emmena ses contingents au pillage des environs de Bakel. » L’éloignement de la colonne française, qui opérait alors sur le Niger contre Samory, favorisait singulièrement ses projets ambitieux.
Mais le jour est proche où il va avoir à se mesurer avec les troupes françaises.
Nous ne ferons pas ici l’historique de cette lutte célèbre d’une poignée de braves au milieu des steppes soudaniennes. Nous ne pourrions que rééditer ce que le colonel Frey, qui commanda en personne cette glorieuse première campagne contre le marabout Mahmadou-Lamine, a écrit dans son remarquable livre avec une netteté et une précision de faits surprenantes. Nous ne parlerons absolument que de ce qui touche de près à l’histoire du Bondou, en rappelant autant que possible à leurs dates les événements militaires qui ont marqué cette page de notre gloire militaire coloniale.
Dès qu’il fut absolument certain du fanatisme et du dévouement à sa cause de ses partisans, Mahmadou-Lamine forma à Sénoudébou une colonne d’environ 1,200 hommes qu’il envoya le soir même à Bordé pour attaquer Ousman-Gassy qui, sur les conseils du commandant de Bakel, s’était fortement retranché dans ce village. Il lui fallait la tête du vaillant fils de Boubakar-Saada. Le lendemain matin, il expédia un nouveau contingent d’un milliers de guerriers, et le soir un second de 1,300 hommes. Ces différentes troupes opérèrent leur concentration à Gabou. Ousman, prévenu à temps, expédia toute sa famille à Bakel, ne gardant avec lui que ses guerriers. Il prit toutes ses dispositions pour se défendre avec le plus de chances possibles de succès. Les hommes du marabout n’osèrent pas l’attaquer et se contentèrent d’aller brûler le mil qui se trouvait dans les greniers du village de Gouinang et qui appartenait aux habitants de Bakel, dans le but d’affamer ce village. Délivré des gens du marabout, Ousman-Gassy se rendit à Bakel avec ses guerriers et se mit à la disposition du capitaine Lefranc, commandant le poste qui était déjà menacé.
Les bandes de Lamine revinrent alors et brûlèrent les deux villages de Bordé, Allahina et Gouinang. Dès le soir même, ils annoncèrent ces nouvelles au marabout. Celui-ci leur fit répondre d’aller camper à Kounguel et d’attendre ses ordres. Ils occupèrent le village pendant plusieurs jours, interceptant toutes les routes et inquiétant tous ceux qui s’aventuraient dans cette région. Ce fut à ce moment, le 14 mars, qu’eut lieu cette pénible affaire de Kounguel, sur les bords du marigot de Gouniam-Kolé, que la trahison de l’interprète de Bakel, Alpha-Sega, avait si bien préparée, et au cours de laquelle la vaillante troupe du capitaine Joly, des tirailleurs sénégalais, perdit son unique canon, qui tomba aux mains de l’ennemi sans avoir pu tirer un coup de canon. Ainsi se réalisait la prédiction du marabout.
On comprend qu’après cette première affaire, qui s’était terminée à l’avantage des Sarracolés, Mahmadou-Lamine n’eut pas de peine à entraîner ses bandes au siège de Bakel. Aussi le 1er avril, vers deux heures du soir, le fort et le village sont-ils simultanément attaqués par une douzaine de mille hommes que le marabout commande en personne. En vain pendant quatre jours multiplia-t-il les attaques les plus furieuses, le fort et le village résistèrent victorieusement, et le 5, les bandes des assaillants se disloquèrent non sans nous avoir fait éprouver des pertes sérieuses. « La défense de Bakel, écrit le colonel Frey, est un beau fait d’armes qui fait honneur aux officiers, à la troupe et aux contingents indigènes, traitants ou alliés qui y ont pris part. »
Lamine, malgré son échec devant Bakel, ne se désespère pas et entraîne environ 5 à 6,000 de ses partisans à l’attaque de la colonne française qui, sous les ordres du colonel Frey et des commandants Combes et Houry, venait d’infliger au Kaméra et au Guidimakha de dures leçons pour les punir d’avoir suivi le marabout. Le combat eut lieu le 19 avril 1886 à Tambo-N’Kané. Les troupes de Lamine y furent complètement défaites, et son étendard, qui porte comme devise : « Qui me voit, fuit, » tomba entre nos mains.
Poursuivi par nos colonnes, il s’enfuit vers la haute Falémé et brûle Sénoudébou, après avoir de nouveau été battu à Kydira-Tata.
Dans cet incendie, le village entier et le fort sont complètement détruits. Harcelé par la colonne du commandant Houry, il est obligé de fuir de nouveau jusqu’à Dalafine, ayant en même temps à ses trousses Ousman-Gassy avec environ 400 cavaliers qu’il était parvenu à recruter dans le Bondou et le Fouta.
Pendant que les troupes françaises pourchassaient ainsi Mahmadou-Lamine, Oumar-Penda, qui avait réussi à former une petite colonne de 300 fusils environ, à son retour du Fouta, s’avançait par l’intérieur pour lui couper la route. Il arriva à Bokolako, dans le Tiali, quelques heures à peine après son départ de ce village. Le lendemain, Oumar partait de bonne heure pour Gangali croyant y trouver le marabout ; mais lorsqu’il arriva dans ce village, il apprit que Mahmadou-Lamine avait passé la nuit à Sanoundi, et qu’indubitablement il devait être en route pour Dianna, dans le Diaka, dont les habitants lui avaient, avec empressement, offert l’hospitalité. On lui annonça en plus que, la veille au soir, Lamine avait reçu un fort contingent du Sandougou, commandé par le brigand Mahmadou-Fatouma, toujours prêt à prendre part à toutes les expéditions où il pouvait y avoir à voler et à piller.
Cependant, Oumar-Penda avait pu réussir à rassembler autour de lui des forces relativement considérables ; environ 2,000 hommes, tant fantassins que cavaliers, lui étaient venus d’un peu partout. Mais la majeure partie avait été recrutée dans le Fouta-Toro et était commandée par Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar. Ils voulaient aller attaquer le marabout à Dianna ; mais, après un long palabre, il fut décidé qu’il ne serait pas prudent de s’aventurer ainsi avec une aussi faible troupe au cœur d’un pays qui lui était absolument dévoué. Il était bien préférable de harceler les Diakankés pour les empêcher de faire leur jonction avec le marabout.
De Gangali, les contingents alliés du Bondou et du Fouta se mirent donc en route pour Kaparta et, de là, allèrent camper à Goundiourou. Bien guidés à travers la brousse par des chasseurs qui connaissaient à fond le pays, ils tombèrent sur les Diakankés à Kounamba et les firent presque tous prisonniers. Oumar-Penda fit jurer aux hommes libres de suivre désormais sa politique, et il retint les femmes et les captifs. Il ramena leur chef Fodé-Mahmadou à Kaparta, son ancien village.
Pendant ce temps, Mahmadou-Fatouma, de son côté, était parti de Dianna avec une forte colonne pour tâcher de surprendre l’almamy ; mais il ne put l’atteindre. Il se contenta alors de piller Goulongo et Dalafine (Tiali). Il détruisit le tata de ce dernier village, sous prétexte qu’il s’entendait avec l’almamy du Bondou. De là, il se rendit à Nionsonko, qu’il brûla, puis à Sansandig, sur la Falémé, qu’il détruisit et dont il fit mettre à mort le chef Fodé-Dibaya et cinq des principaux notables, qui étaient pourtant de chauds partisans du marabout. Ces hauts faits d’armes accomplis, il rentra à Dianna avec quelques captifs et quelques bœufs.
Oumar-Penda était rentré à Sénoudébou, dont le colonel, avant son départ pour la France, avait fait occuper militairement les ruines du poste par un détachement de 70 tirailleurs sénégalais et une pièce de canon. Cette petite garnison était commandée par le lieutenant indigène Yoro-Coumba, auquel était adjoint comme second l’adjudant Fougasse, de l’artillerie de marine.
Oumar ne resta que peu de temps à Sénoudébou et en repartit à la tête de quelques centaines d’hommes pour le Diaka. Le marabout ayant appris sa marche envoya contre lui Mahmadou-Fatouma qui, au lieu de se porter à la rencontre de l’almamy, alla brûler le village de Talibadji, dans le Ferlo-Niéri, alléguant comme prétexte que les habitants de ce village n’avaient pas prévenu le marabout de la marche de l’almamy. Pendant ce temps, Oumar, de son côté, s’emparait de Talicoyel, sur les bord du Niéri-Kô, et accordait la vie sauve au chef de village dans le but de s’attirer des partisans.
Dans le courant de juillet, Ousman-Gassy partit de Sénoudébou à la tête de 6 à 700 hommes venant du Bondou, du Fouta et du Niani, et auxquels vinrent se joindre les guerriers des villages bambaras du Kaméra, au nombre de 150 environ. Cette colonne passa par Ououndou-Aly (Ferlo) et alla attaquer et brûler Sabicassé, sur le Niéri-Kô, dont la population, composée de Sarracolés, avait embrassé la cause du marabout. Sabicassé fut pris la veille de Tabaski, vers onze heures du soir, et Ousman-Gassy rentra à Sénoudébou avec un grand nombre de captifs.
Quelques jours après, Mahmadou-Lamine expédiait de Dianna contre le Bondou une colonne d’environ 1,500 hommes dont il avait donné le commandement à son neveu Fâ-Kaba, à Mahmadou-Fatouma et à Mahmadou-Sanoussi. Cette colonne passa par Kaparta, Belpounegui, à l’ouest de Koussan-Almamy, entre ce village et Boggal, par Coutanabé, Boulébané, et vint surprendre Oumar-Penda à Fissa-Daro. Le village fut emporté et l’almamy du Bondou tué par des hommes même de sa suite, dit-on, que le marabout avait grassement payés pour commettre ce forfait. Son cadavre fut mutilé et sa tête portée au marabout par un cavalier de Mahmadou-Fatouma. Mahmadou-Lamine exhiba à ses troupes ce sanglant trophée pour raffermir la foi de ceux qui commençaient à perdre confiance en lui et pour bien montrer à tous qu’il avait eu raison de l’almamy du Bondou. De Fissa-Daro, la colonne de Fâ-Kaba fit un long détour à travers la brousse pour retourner à Dianna, afin d’éviter la poursuite des guerriers de Sénoudébou qui, prévenus de ce qui venait de se passer, arrivèrent trop tard pour venger leur souverain. Ils ne purent que lui rendre les derniers honneurs.
Oumar-Penda n’avait même pas régné une année. Il laissa six enfants qui sont encore vivants et résident à Allahina et à Kydira. Ce sont : Bokkar-Oumar, Ousman-Oumar, Toumané, Ciré-Bokkar, Sega-Oumar et Moussa-Yéro.
SAADA-AHMADY (1886-1888).
Saada-Ahmady, fils d’Ahmady-Saada et petit-fils de l’almamy Saada-Ahmady-Aïssata, succéda à Oumar-Penda et fut reconnu par la France et les Sissibés, bien que, pendant les événements qui avaient ensanglanté le règne de son prédécesseur, il se fût montré peu dévoué à la cause du Bondou. Pendant son court règne, il fit peu pour reconquérir son autorité et ne nous seconda que mollement dans la guerre que nous fîmes à Mahmadou-Lamine pour l’en débarrasser. Tout l’honneur de ce qui se fit à ce moment-là de courageux et d’utile revient à son cousin Ousman-Gassy, qui, au cours de ces années de troubles, ne cessa jamais de se montrer le digne fils de Boubakar-Saada.
Après la défaite de Fissa-Daro et la mort d’Oumar-Penda, Ousman rentra absolument désespéré à Sénoudébou. La colonne du marabout, de son côté, avait suivi la route de Diauré et de Guéoul. Arrivée dans la plaine qui entoure ce dernier village, elle y rencontra la population de tous les villages du Ferlo-Baliniama qui avaient été reconstruits depuis la retraite de Mahmadou-Lamine à Dianna ; ses habitants, en apprenant les événements de Fissa-Daro, s’étaient enfuis et se dirigeaient vers le Ferlo-Fouta. Les hommes de Lamine ne manquèrent pas de se précipiter sur ces malheureux incapables de se défendre. Ils en tuèrent un grand nombre, emmenèrent les autres en captivité et s’emparèrent de plus de 200 bœufs. Ils rentrèrent à Dianna avec leur butin en passant par Kouddy, Badé et Bani.
Dans le courant d’août, Saada-Ahmady, le nouvel almamy qui n’avait pas encore quitté sa résidence de Samba-Médina-Gouro, expédiait son cousin Ahmady-Ciré avec 4 ou 500 hommes contre Dalafine, dans le Tiali, où s’étaient réfugiés tous les Peulhs Hamanabés, partisans du marabout. Dalafine fut pris après une opiniâtre résistance et bon nombre de rebelles y perdirent la vie. Les Bondounkés y firent environ 120 captifs, femmes et enfants, et s’emparèrent de plus de 400 bœufs.
Peu après, Mahmadou-Lamine lui-même se mit en campagne avec environ 2,000 hommes. Son objectif était Sénoudébou. Par Dalafine, Dindoudy, Bounguel et Koussan-Almamy, il arrive à Sambacolo, où son avant-garde rencontre quelques captifs d’Ousman-Gassy, partis le matin de Sénoudébou pour y chercher du mil. Les hommes du marabout les attaquèrent et leur tuèrent plusieurs des leurs, entre autres un des chefs des captifs de la couronne nommé Demba-N’Diamban. Les autres parvinrent à se dégager et à gagner Sénoudébou dans la nuit même. Ousman-Gassy, aussitôt prévenu de l’arrivée des bandes de Mahmadou-Lamine, se hâta d’en informer le lieutenant Yoro-Coumba, qui commandait le poste, et qui prit immédiatement ses dispositions pour la défense.
Depuis l’affaire de Boulébané, Ousman-Gassy avait fait entourer tout le village de Sénoudébou d’un fort sagné, où il n’avait ménagé que quatre ouvertures, l’une donnant sur la route de Boulébané, une autre sur la route de Kaïnoura, la troisième sur celle de Débou, et enfin la dernière sur celle de Bakel. Il disposa ses guerriers en conséquence et de façon à ce que chaque porte fût défendue. A l’une, il porta les captifs de Sénoudébou qu’il commandait lui-même ; à la seconde, les guerriers de Boulébané ; à la troisième, les guerriers de Sénoudébou, commandés par Ahmadou-Ciré, et enfin la quatrième était défendue par les auxiliaires sous l’autorité d’Oumar-Sané. Saada-Ahmady, qui était venu l’avant-veille de Médina-Samba-Gouro, devait rester avec la réserve et attendre les événements. Toutes ces dispositions prises, le lieutenant Yoro-Coumba fit placer une petite avant-garde à 500 mètres environ en avant de chaque porte et veilla à ce que les défenseurs ne s’endormissent pas pendant la nuit.
Mahmadou-Lamine, de son côté, après avoir dépassé Sambacolo, se dirigea directement sur Soumourdaka. A 5 kilomètres environ de ce village, il abandonna la route de Débou et se dirigea droit au nord en coupant la route de Boulébané. Il passa par l’ouest de la montagne de Kadjambiré, au sud-ouest de Sénoudébou, franchit le col du même nom tout près de Diala et, se dirigeant vers l’est, atteignit Kaïnoura presque sur les bords de la Falémé ; mais, par un hasard heureux pour les défenseurs de Sénoudébou, la nuit qui précéda l’attaque il tomba une grande pluie. Les guerriers du marabout, absolument transis par le froid, allumèrent de grands feux pour se sécher et pour sécher leurs armes. De Sénoudébou, on aperçut la fumée et on entendit quelques coups de fusil. La présence de l’ennemi fut ainsi dévoilée et l’on se tint sur ses gardes. Un homme fut mis en vigie sur un baobab situé au centre du village, et, vers onze heures du matin, il signala l’arrivée de la colonne du marabout qui s’avançait par la route de Kaïnoura. L’alarme fut aussitôt donnée et tout le monde courut à son poste.
A 600 mètres du village environ, le marabout partagea ses hommes en trois colonnes. Il en lança deux contre le village et garda la troisième en réserve. Les assiégés soutinrent brillamment le choc. Mais écrasés par le nombre, ils durent battre en retraite et la porte de Kaïnoura fut emportée. L’ennemi entra dans le village. La seconde colonne fut tenue en respect par Ousman-Gassy, et le marabout, voyant l’impuissance des siens, leur envoya sa troisième colonne en renfort.
Le lieutenant Yoro-Coumba, qui, de l’intérieur du poste, surveillait tous les mouvements de l’ennemi, jugea le moment opportun pour entrer en scène. Il répartit sa petite troupe en deux sections. Il confia le commandement de l’une à l’adjudant Fougasse et prit le commandement de la seconde. La section Fougasse devait défendre le poste au cas où il serait attaqué. Avec sa section, Yoro-Coumba courut en toute hâte au-devant des ennemis qui avaient forcé la porte de Kaïnoura et étaient entrés dans le village. Ils les rencontra à 30 mètres environ du tata de Boubakar-Saada, avec les défenseurs duquel ils échangeaient des coups de fusil. Il les attaqua vigoureusement, rompit leurs rangs, les dispersa et les chassa hors du village.
De là, Yoro-Coumba se porta immédiatement au secours d’Ousman-Gassy qui défendait la porte de Bakel. Par une belle manœuvre, le lieutenant arriva à prendre l’ennemi entre deux feux. Il ne résista pas et ses colonnes se dispersèrent dans toutes les directions et dans le plus grand désordre. Mahmadou-Lamine et les guerriers qui lui servaient d’escorte avaient déjà pris la fuite depuis environ une demi-heure. Ousman-Gassy se mit alors à la poursuite de l’ennemi avec tous ses cavaliers. Mais, à cette époque de l’année, la campagne étant complètement inondée par suite des grandes pluies de l’hivernage, les fuyards ne pouvaient s’aventurer en dehors des sentiers sans voir leurs chevaux s’embourber. Il fut donc facile aux hommes d’Ousman de faire environ 150 ou 200 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient bon nombre de personnages importants du Tiali, du Niéri, du Ferlo et du Diaka. Nous citerons particulièrement Boubakar-Diawandou, le confident de Mahmadou-Lamine, venu avec lui de Ségou, et qui était un Diawandou du Kaarta ; Mahmadou-Kana, le chef de ses griots ; Mahmadou-Sanoussy, chef de Kouddy, etc., etc. Ils furent tous fusillés le soir même.
Mahmadou-Lamine rentra en toute hâte à Dianna, suivi de ses troupes absolument démoralisées. Ses guerriers ne gagnèrent le village que par petits groupes de huit ou dix au plus, et parmi lesquels il y avait toujours quelques blessés.
L’échec du marabout devant Sénoudébou changea brusquement la face des affaires dans le Diaka et le Niéri. Les Diakankés, qui avaient en lui une grande confiance, virent avec regrets son étoile commencer à pâlir, et quelques-uns de leurs chefs quittèrent son armée en le chargeant de malédictions et en lui reprochant de les avoir trompés et de les avoir fait courir à leur perte. Enfin les Peulhs du Niéri, dont beaucoup, comme ceux de Bentenani, par exemple, n’avaient embrassé la cause du faux prophète que par peur et contraints par la force, n’attendaient, pour s’en séparer, que le jour heureux où une colonne française marcherait contre lui.
De son côté, Mahmadou-Lamine, tout en faisant secrètement ses préparatifs pour fuir, s’efforçait de les retenir en leur disant dans les palabres : « Ne craignez rien en restant avec moi, les Français ne viendront pas m’attaquer, car j’ai traité avec le colonel et le gouverneur. » Et pendant qu’il les trompait ainsi, il envoyait dans le Ouli un de ses confidents, Sourakata-Diawara, avec la mission d’aller à Toubacouta demander au chef de ce village, Dimbo, de lui donner asile dans le cas où il serait forcé de s’enfuir de Dianna. En même temps, il expédiait dans le Saloum un courrier à Saër-Maty pour lui demander de venir le seconder dans sa lutte contre les infidèles.
Sur ces entrefaites, la colonne française commandée par le colonel Gallieni, qui venait de succéder au colonel Frey, arrivait à Sénoudébou et marchait sur Dianna avec les guerriers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. L’almamy Saada-Ahmady restait toujours dans l’inaction et ne faisait preuve d’aucune énergie pour reconquérir son royaume. Il suivit cependant la colonne à Dianna. Elle passa par Soumourdaka, Sambacolo, Koussan-Almamy, Kaparta et Soutouta. Mais là, pendant qu’on cherchait un endroit favorable pour que les animaux pussent franchir le marigot qui coule dans les environs, les troupes françaises furent reconnues par des cultivateurs dont les éclaireurs n’avaient pas signalé la présence. Effrayés, ces hommes s’enfuirent et donnèrent l’éveil à quelques guerriers du marabout qui étaient campés dans le village. Quelques feux de salves les en délogèrent et ils ne tardèrent pas à prendre la fuite, les uns vers Bani-Israïla, les autres vers Dembacoli, et la plus grande partie gagna Dianna pour demander secours au marabout. Dès leur arrivée, ils le mirent au courant de ce qu’ils avaient vu. Alarmé, Mahmadou-Lamine se disposa à fuir dès que les colonnes françaises approcheraient de Dianna.
Le colonel Gallieni fit camper ses troupes à Soutouta. Après la longue marche qu’elles venaient de faire, un peu de repos leur était indispensable. Dès le lendemain, la colonne se remit en marche dans la direction de Dianna. Elle était précédée toujours dans ses mouvements des spahis sénégalais et des cavaliers bondounkés de l’almamy Saada-Ahmady. Le 24 décembre 1886, on entendit le canon vers l’est. C’était la seconde colonne qui, commandée par le chef de bataillon d’infanterie de marine Vallière, était partie de Diamou, avait traversé le Bambouck, franchi la Falémé et arrivait à jour fixe au rendez-vous. Elle était aux prises avec un fort contingent de l’armée du marabout qui occupait le village de Saroudian. Immédiatement, le colonel envoie en avant les spahis et les cavaliers du Bondou, sous la direction du capitaine Fortin, pour prêter main-forte, si besoin était, à la deuxième colonne, et en même temps, il donne l’ordre à sa colonne entière de marcher droit au canon.