Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes

Part 11

Chapter 113,720 wordsPublic domain

De Dramané, il suivit le cours du Sénégal, s’arrêtant dans tous les villages sarracolés, acclamé partout par les populations qui, chaque jour, se pressaient à sa rencontre pour le contempler et lui faire des cadeaux. Nous avons vu comment, au cours de ce voyage, il sut, par ses paroles doucereuses et ses protestations de dévouement, tromper le commandant de Bakel qui lui laissa continuer son voyage.

Il arriva ainsi jusqu’au village de Goumel, dans le pays d’Aéré, mais ne put aller plus loin. Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar, lui barra le passage et l’empêcha de pénétrer plus avant dans le Fouta, alléguant comme prétexte que son père ne se trouvant pas actuellement dans le pays, il ne pouvait lui permettre de s’avancer plus avant dans le Fouta. Abdoul-Boubakar se trouvait alors dans le Ripp, au secours de Saër-Maty, fils de Maba, roi du Saloum, qui était en guerre contre Mour-Seïni, un ancien lieutenant de son père. Mahmadou-Abdoul lui fit cependant cadeau d’un cheval et de 40 pièces de guinées. Lamine rebroussa alors chemin et revint jusqu’à Arondou, au confluent du Sénégal et de la Falémé. De là il se rendit à Balou, à quelques kilomètres d’Arondou, où il campa pendant quelques jours durant lesquels tous les Sarracolés des pays environnants vinrent le rejoindre. On s’aperçut alors que son séjour prolongé à Goumel n’avait pour but que de permettre à ses partisans de le rejoindre au premier ordre à Balou, point fixé depuis longtemps pour leur concentration. A peine arrivé à Balou, il reprit son projet qui lui était si cher d’aller infliger un châtiment aux habitants de Gamon et de venger la mort de sa mère. Il entra alors en pourparlers avec Oumar-Penda et lui demanda de l’autoriser à traverser le Bondou avec sa colonne pour aller attaquer Gamon. Il lui proposa de s’allier à lui pour marcher contre les idolâtres, et lui demanda des guides pour le diriger, sur la rive droite de la Falémé, jusqu’à Sansandig d’où il gagnerait Gamon.

En même temps, il envoyait des émissaires dans tous les pays sarracolés aussi bien que dans les provinces voisines, le Bambouck, le Khasso, le Logo, etc., etc., invitant les populations à venir le rejoindre en masse pour les conduire au pillage de Gamon et aussi des riches villages de la Gambie.

Lamine savait bien qu’en s’adressant à la passion favorite du noir, l’amour du brigandage, l’appât du butin et des captifs, il ne manquerait pas de partisans. En effet, de toutes parts accourut en foule à Balou tout ce que ces provinces recélaient de pillards. De même, la jeune partie de la population sarracolée, intelligente et vaine, exaltée par les prédications des marabouts, et pour laquelle la guerre aux infidèles était également synonyme de pillage, vint s’enrôler sous ses ordres.

Il avait, d’ailleurs, depuis longtemps déjà son plan bien arrêté. Depuis son départ de Goundiourou, il ne rêvait rien moins que de chasser les Sissibés du trône du Bondou et de s’emparer du pouvoir pour lui, et du pays, qu’il livrerait aux Sarracolés. Depuis longtemps aussi, ses émissaires circulaient dans le Bondou et visitaient particulièrement les villages sarracolés et diakankés, qu’il savait devoir le seconder soit en vertu de leur origine, soit par fanatisme. Tous, du reste, l’avaient assuré de leur dévouement et ils n’attendaient que le moment propice pour se lever comme un seul homme et aller se ranger sous sa bannière. La meilleure preuve en est que, lorsque Boubakar-Saada mourut à Sénoudébou, aucun homme de ces deux races qui habitaient le Ferlo et le Diaka ne vint à Sénoudébou pour y faire à son successeur leurs compliments. De plus, les envoyés de l’almamy étaient depuis quelque temps toujours fort mal reçus dans leurs villages.

Ainsi Fodé-Bokkar, de Diamwéli-Taracorouabé ; Fodé-Mahmadou-Sanoussy, de Kouddi ; les habitants de Badé, près de Kouddi ; Fodé, chef de Bani ; Fodé-Ismaïla, chef de Dianna et doyen d’âge de tous les Diakankés ; Fodé-Antioumané, chef de Bagagadié ; Fodé-Dibaya, chef de Sansandig, originaire de Safalou et en un mot tous les Fodés sans exception de race sarracolée ou diakankée, s’étaient depuis longtemps entendus avec le marabout et entretenaient avec lui des relations suivies depuis qu’il était dans le Ségou. Elles étaient devenues plus étroites et plus amicales pendant son séjour à Goundiourou.

Dans ces circonstances, les Sissibés du Bondou ne pouvaient guère compter sur eux. D’autre part, le Tiali et le Niéri, voisins du Diaka, penchaient également pour le marabout, et le Lèze-Bondou, voisin du Guoy, ne comprenait que de petits villages dont les guerriers étaient peu nombreux et incapables de se défendre dans le cas où Oumar serait battu. Enfin les autres cantons du Bondou étaient ou trop éloignés pour que leurs troupes pussent arriver à temps, ou bien encore enchantés de voir les malheurs qui menaçaient les Sissibés, dont les pillages et les exactions les avaient depuis longtemps irrités. On ne pouvait donc absolument avoir confiance que dans le Bondou proprement dit, où habitaient les Sissibés et leurs familles.

Malgré cela, Oumar-Penda fit appel à tous ses sujets et se rendit à Gabou pour y concentrer ses troupes. En même temps, il faisait dire au marabout, à notre instigation, qu’il ne pouvait accepter ses propositions et qu’il lui interdisait absolument de mettre les pieds dans le Bondou.

A cette nouvelle, Mahmadou-Lamine se mit immédiatement en marche avec ses bandes, déclarant qu’il remonterait la Falémé jusqu’à Sénoudébou pour aller visiter le tombeau de Boubakar-Saada, et que de là, il continuerait sa route vers le Tenda qu’il se promettait de conquérir. « Rien ne pourra m’arrêter, disait-il, car je marche sur le terrain de Dieu. »

C’était un plan bien combiné. Une fois dans la capitale du Bondou, en effet, il était absolument maître de tout le pays et pourrait faire tout ce qu’il voudrait à l’abri des murs de Sénoudébou. Dès qu’ils eurent connaissance de ces faits, les Sissibés tinrent un grand palabre au camp de Gabou. Les uns proposèrent d’aller immédiatement attaquer Lamine en rase campagne. D’autres proposèrent d’aller l’attendre à Sénoudébou. Ce fut ce dernier avis qui prévalut.

Mahmadou-Lamine, après avoir quitté Balou, longea, comme il l’avait annoncé, la Falémé. Il arriva ainsi à Allahina, petit village alors habité par des Bambaras sujets de Daman. A son approche, ils s’enfuirent et allèrent rejoindre leur chef à Goré, dans le Kaméra.

D’Allahina, Lamine envoya deux hommes à Ousman-Gassy qui habitait alors Diamwéli. Celui-ci refusa de les recevoir, mais garda, dit-on, les chevaux qu’il trouva de bonne prise. Le lendemain, le marabout partait d’Allahina au son de ses tams-tams de guerre et marcha vers Sénoudébou devant les murs duquel il défila sans l’attaquer et alla camper à quelques kilomètres au sud, près des ruines de Débou.

Le lendemain, de bonne heure, il quitta Débou pour se rendre à Diamwéli, disait-il, dans le but d’avoir avec Oumar-Penda une entrevue et pour faire auprès de lui une dernière démarche afin d’obtenir l’autorisation que l’almamy lui avait refusée.

Tout cela n’était que mensonges. Son plan véritable était d’appeler les Sissibés dans un grand palabre et, pendant qu’on discuterait, de les faire cerner par ses hommes et de les faire massacrer au moment où ils s’y attendraient le moins.

Oumar-Penda, informé de la marche du marabout, se transporta aussitôt avec ses hommes de Boulébané à Diamwéli-Taracorouabé.

Arrivé en vue de ce village, Lamine expédia trois cavaliers à Oumar pour le prévenir de son arrivée et fit immédiatement déployer ses guerriers en trois colonnes. La première était destinée à sa garde, la seconde et la troisième devaient cerner le village.

Oumar-Penda, en voyant le mouvement, congédia les envoyés du marabout et à la tête de ses hommes se dirigea vers le marigot qui entoure en partie le village. Il en descendit la berge et s’y embusqua. Un coup de fusil parti de la troupe de l’almamy du Bondou engagea l’action. Pendant deux heures, on se fusilla avec furie, mais sans se causer de part et d’autres de pertes sérieuses. Accablé par le nombre, Oumar-Penda ne put résister plus longtemps. Il fut obligé de s’enfuir et de regagner Boulébané sa résidence habituelle, abandonnant son fils Boubakar-Oumar qui se trouvait cerné dans le marigot avec une trentaine d’hommes. Vingt environ furent tués, les autres grièvement blessés et Boubakar-Oumar fait prisonnier avec les survivants. Il fut immédiatement conduit au marabout, qui le fit garder à vue. Diamwéli fut pris et brûlé.

Oumar-Penda avait pu gagner Boulébané et y rallier quelques débris de ses troupes. Il leur confia la garde du village et se rendit en toute hâte à Bakel pour y demander des secours. Malheureusement il n’y avait dans ce poste qu’une garnison absolument réduite. La plus grande partie des troupes disponibles se trouvant alors aux prises avec Samory sur les bords du Niger, le commandant ne put donner à l’almamy que de la poudre et des balles. Oumar se rendit alors dans le Damga et tenta d’intéresser le fils d’Abdoul-Boubakar à la cause du Bondou. Celui-ci lui refusa net les secours qu’il lui demandait.

Pendant ces quelques jours, de graves événements se passaient dans le Bondou. Peu après le départ d’Oumar-Penda de Boulébané, le marabout apparaissait devant le village à la tête de ses hommes déployés toujours en trois colonnes. Il arrivait par la face est du village et, lorsqu’il fut à 150 ou 200 mètres du tata, il fit commencer le feu et se disposa à donner l’assaut. Abdoul-Ahmady-Gaye, prince sissibé de la branche de Boulébané qui commandait, n’avait guère avec lui que trente-cinq fusils. Les autres hommes enfermés dans le tata n’avaient aucune arme sérieuse et ne pouvaient que charger les fusils et les faire passer aux défenseurs embusqués derrière les créneaux. Du haut du tata, Abdoul-Ahmady-Gaye dirigeait la défense et excitait ses hommes. Les femmes et les filles d’Oumar-Penda apportaient la poudre aux guerriers et de l’eau pour se désaltérer. Sur le bastion qui faisait face à la garde d’honneur du marabout se trouvait un des griots d’Oumar-Penda nommé Bilali-Mody et excellent tireur. Il fit à lui seul subir de grandes pertes à l’ennemi. De même également qu’un chasseur émérite qui se nommait Tierno-Mahmadou et qui s’était embusqué sur un bastion voisin.

Les Sarracolés, furieux de voir ainsi tomber leurs hommes sous les coups d’une troupe si peu nombreuse se ruaient à chaque instant sur le tata avec acharnement et voulurent même y pratiquer une brèche. D’autres firent le tour des murailles et tentèrent vainement d’enfoncer une des portes. Une décharge générale les avait arrêtés et les avait forcés à se retirer en laissant bon nombre des leurs sur le terrain. De leur côté, les habitants de Boulébané avaient perdu 25 hommes et parmi eux plusieurs Sissibés dont voici les noms : Sega-Demba, Ahmady-Oumar, Bokkar-Oumar-Ahmady-Gaye, cousin de Boubakar-Saada et frère aîné d’Abdoul-Ahmady-Gaye.

Un groupe de 100 à 160 guerriers environ s’étaient cependant portés du côté de la poudrière d’Oumar-Penda, bien par hasard, car ils ignoraient qu’elle se trouvait dans ce quartier de la ville. Ils avaient commencé à y pratiquer une brèche et, entassés pêle-mêle, s’acharnaient à ce travail, lorsque une épouvantable détonation retentit de ce côté et un pan du tata, d’environ trente mètres de longueur, s’écroula tout à coup ensevelissant sous ses décombres la plus grande partie des assiégeants qui se trouvaient là. C’étaient deux filles d’Oumar-Penda qui, voyant tomber leurs frères et le feu pénétrer dans l’intérieur du tata de l’almamy, avaient fait sauter la poudrière et causé cet épouvantable désastre. Par miracle, elles échappèrent à la mort et ne furent même pas blessées. Abdoul-Ahmady-Gaye et ceux qui étaient avec lui sur le tata aux environs de la poudrière furent projetés violemment en dehors des murailles et n’eurent que de légères contusions. Ils furent faits prisonniers par les gens du marabout. Boulébané, privé de ses chefs, tomba aux mains de l’ennemi vers six heures et demie ou sept heures du soir. La plupart de ses habitants profitèrent de l’obscurité pour se frayer un passage à travers les rangs ennemis et se sauvèrent vers le Fouta dans l’espoir d’y rejoindre Oumar-Penda.

Toute la famille de l’almamy, celles des ministres et des principaux notables, un notable de Diamwéli nommé Nima-Niakhallé et bien d’autres qui s’étaient réfugiés à Boulébané furent faits prisonniers. Les meilleurs captifs de la couronne avaient succombé durant l’attaque. Le désastre était complet.

Cependant quelques chefs de la colonne ennemie firent relâcher Abdoul-Ahmady-Gaye et Nima-Niakhallé avant que le marabout eût connaissance de leur captivité ; car ils savaient bien que, s’il avait connu la qualité des prisonniers, il les aurait fait immédiatement exécuter.

Après ces deux faits d’armes, tous les Sarracolés et tous les Diakankés du Bondou se prononcèrent aussitôt en faveur de Mahmadou-Lamine et vinrent grossir son armée. Les Sissibés, abandonnés, se dispersèrent partout.

Le marabout resta quatre jours à Boulébané. Ses hommes les consacrèrent en réjouissances de toutes sortes et à chasser dans les environs les bœufs et les moutons du village. Le cinquième jour, au matin, il se mit en route pour Sénoudébou, qu’il trouva abandonné de ses habitants. Il y entra sans coup férir et s’installa en roi dans cette ville que l’on est habitué à considérer comme la capitale du Bondou.

Voici ce qui s’y était passé pendant ces quelques jours qui avaient suffi à Mahmadou-Lamine pour anéantir l’autorité de l’almamy et s’emparer du pouvoir.

Immédiatement après le départ de l’armée ennemie pour Diamwéli, Ousman-Gassy avait fait battre le tam-tam de guerre à Sénoudébou et rassembler ses guerriers pour aller au secours de son oncle Oumar-Penda, car il était intimement persuadé que Lamine ne manquerait pas de l’attaquer. Arrivé à deux ou trois kilomètres de Diamwéli avec environ 250 hommes, il attendit le moment où le combat allait s’engager pour tomber sur les derrières de l’ennemi. Mais, sur ces entrefaites, le fils de Sambala, roi du Khasso, Guissiry-Oussauby, qui se trouvait à Sénoudébou pour y porter les compliments de condoléances de son père à l’occasion de la mort de Boubakar-Saada et qui était tout dévoué à la cause du marabout, vint rejoindre Ousman au moment où il se disposait à attaquer les Sarracolés et lui annonça que Lamine avait divisé son armée en deux corps dont l’un devait attaquer Sénoudébou et l’autre Diamwéli. Ce qui était faux, on le sait. A cette nouvelle, Ousman-Gassy vit combien il avait été imprudent de quitter Sénoudébou. Il se hâta donc de rebrousser chemin, et ce fut environ à mi-route qu’il apprit, par un jeune captif, l’affaire de Diamwéli et la prise de Boulébané. En apprenant le désastre, tous ses hommes se débandèrent et la population de Sénoudébou, la femme favorite de Boubakar-Saada, Lallya, fille de Sambala, roi du Khasso, en tête, s’enfuit par la Falémé vers le Khasso, abandonnant à la merci du vainqueur tout ce que contenait le village. Quand donc, vers quatre heures du soir, Ousman-Gassy arriva dans la capitale, tout était désert. Il se remit immédiatement en route, traversa la Falémé avec quelques fidèles et se lança à la recherche des siens. Arrivé à Kotiéré, il ne trouva que quelques vieillards qui n’avaient pas pu suivre les fuyards et qui lui apprirent que Lallya avait fait prendre aux émigrés le chemin de Gatiari, afin de pouvoir aller coucher à Farabanna de façon à partir le lendemain matin pour le Khasso au premier chant du coq. Ousman n’eut pas de peine à deviner quels étaient les motifs qui avaient ainsi poussé Lallya à se réfugier dans le Khasso. Elle n’avait, en effet, d’autre but que de profiter des circonstances pénibles du moment pour frustrer les enfants de Boubakar-Saada de la plus grande partie de leur héritage en emmenant les captifs qui appartenaient à la succession de son mari, alors qu’elle n’avait absolument droit qu’au remboursement de sa dot. Telle était la cause de l’évacuation de Sénoudébou avant le retour d’Ousman-Gassy. De Gatiari, il suivit les traces des fugitifs, les atteignit environ à mi-chemin de Farabanna et leur fit rebrousser chemin. Malheureusement Lallya et quelques autres avaient suivi une route opposée. Revenu sur ses pas, il campa à Tourecounda, puis, se frayant un chemin à travers la brousse, il se dirigea vers la Falémé qu’il traversa au gué de Naïé et arriva le lendemain soir à Gabou, et deux jours après à Bordé. Il s’y reposa deux jours, et en passant par Allahina vint, avec sa famille, se mettre sous la protection du commandant de Bakel. « Je viens, lui dit-il, me mettre sous la protection de la France, avec toute ma famille, comme mon père l’a fait du temps d’El-Hadj-Oumar. »

Le commandant lui répondit qu’il n’avait qu’à rester dans les villages voisins de Bakel et lui conseilla de s’y retrancher derrière de solides sagnés pour pouvoir se défendre, le cas échéant.

Mahmadou-Lamine, arrivé à Sénoudébou, s’y installa et y séjourna environ trois semaines durant lesquelles des groupes nombreux de partisans lui arrivèrent sans cesse de tous les pays voisins. Il vit bientôt rangés sous sa bannière tous les mécontents, des pillards et des ambitieux désireux de faire fortune à la faveur du désordre. Bien peu étaient ceux qui s’étaient joints à lui pour la seule cause de l’Islam. Ainsi les Sarracolés du Guoy et du Kaméra furent les premiers qui répondirent à son appel. Dominés par l’envie d’élargir leur territoire du côté du Bondou, ils ne songeaient à rien moins, comme Lamine lui-même, qu’à relever leur ancien empire. Déjà, du reste, après la prise de Boulébané, et à son arrivée à Sénoudébou, le marabout avait commencé à distribuer les villages du Lèze-Bondou et du Less-Maïo entre les Sarracolés du Kaméra, et Maka-Koulonko, l’ancien allié de Boubakar-Saada, avait été nommé chef de Boulébané et du canton qui en dépendait. Un second canton était réservé au Guoy et aux Aïrankés. Le Dao-Maïo était promis à Dibaya de Sansandig, originaire comme Mahmadou-Lamine de Safalou. Les Diakankés avaient suivi les Sarracolés sous les ordres de leurs chefs Fodé-Ismaïlia et Fodé-Antioumané, et beaucoup de villages malinkés du Bambouck avaient également répondu à son appel.

Les Sarracolés du Niocolo l’avaient rejoint sous les ordres du chef de Boutiguel, et les Peuls sous les ordres de Samba-Alpha qui avait toujours été un pillard endurci. Il serait trop long d’énumérer ici tous les pays qui lui fournirent des contingents. Qu’il suffise de savoir que depuis le Diafounou au nord, la Gambie au sud, le Niani et le Fouta à l’ouest, le Khasso et le Bambouck à l’est, tous les villages lui fournirent chacun un nombre plus ou moins grand de guerriers.

Le lendemain de la prise de Boulébané, les Sarracolés du Guoy et du Kaméra, qui connaissaient parfaitement le Ferlo-Baliniama et le Ferlo-M’Bal pour les avoir souvent parcourus en dioulas et qui savaient combien les habitants en étaient riches en bétail et en or, partirent au nombre d’environ 400 pour en faire la conquête. Ils parcoururent le pays en tous sens, semant partout le meurtre et la ruine jusqu’à Ouro-Kaba et N’Dia. Ils rentrèrent à Sénoudébou avec bon nombre de prisonniers et environ 600 bœufs. Au cours de cette campagne, leur chef Sansan fut tué à Ouro-Kaba.

Pendant que ces faits se passaient au nom du marabout, celui-ci envoyait partout des émissaires pour dire aux habitants du Bondou qu’ils pouvaient sans crainte revenir dans leurs villages, qu’il ne leur serait fait aucun mal et qu’il n’en voulait qu’aux Sissibés qui les avaient toujours pillés et pressurés.

Les habitants du Ferlo-Baliniama qui n’avaient pu aller dans le Ferlo-Fouta rejoindre Oumar-Penda, et qui s’étaient contentés de se tenir seulement cachés dans la brousse et sur les bords des lacs intérieurs de leur canton furent les premiers qui répondirent à son appel. Ils lui furent présentés par le chef de Goudéry. Leur exemple fut suivi par un grand nombre d’habitants du Bondou qui vinrent à Sénoudébou faire acte de soumission. Ils saluèrent avec joie Mahmadou-Lamine, l’appelèrent le « prophète bienvenu, le grand et magnanime libérateur du peuple. Car, disaient-ils, avant ta venue le pays était mal administré par les Sissibés qui ne nous ont jamais assuré la tranquille possession de nos biens ». Ils ajoutèrent qu’il était temps que la Providence leur envoyât un libérateur pour les délivrer de ces chefs qui étaient excessivement durs pour eux. Qu’ils aient été sincères ou non, il n’en est pas moins certain que, dans la suite, ce furent les auxiliaires les plus fanatiques et les plus fidèles du marabout.

Les Malinkés se plaignaient également des mauvais traitements de Boubakar-Saada qui, sans aucun motif, leur avait fait, pendant tout son règne, une guerre impitoyable. Quant aux Sarracolés du Diafounou et du Guidimakha, c’était pour fuir la féroce domination du sultan de Ségou, Ahmadou, qu’ils avaient embrassé la cause du marabout. Un autre motif avait guidé ceux du Guoy et du Kaméra. Outre leur ardent désir de voir se reconstituer, au détriment du Bondou, l’ancien empire sarracolé, ils ne souhaitaient rien moins que de voir les Français chassés du Soudan. Leurs marabouts allaient prêchant partout que la bénédiction d’Allah était sur eux et qu’il n’avait envoyé Mahmadou-Lamine que pour les délivrer des blancs.

Du reste, dans la proclamation qu’il adressa à ses troupes à Sénoudébou, le marabout ne cacha plus ses projets : « Faisons, dit-il, la guerre aux blancs et aux Sissibés. Les Sissibés sont idolâtres puisqu’ils sont les amis des blancs. Nous ferons ensuite la guerre aux autres idolâtres. » Éloquence bien pâle comparée à celle d’El-Hadj-Oumar.

« Grisé par ses rapides succès, Mahmadou-Lamine se décide alors à pousser plus loin ses projets ambitieux.

» Pour fanatiser davantage les bandes qui l’entourent, et qui ont été, comme nous l’avons vu, principalement fournies par les populations sarracolées, pour rattacher à sa cause le reste de ces populations, les plus nombreuses et les plus riches de ces contrées, Lamine se pose en libérateur de sa race. Il leur fait part de ce qui a toujours été le but de sa vie : la reconstitution de l’empire sarracolé. « Les Sarracolés ont été assez humiliés, ont assez souffert de leur maître, dit-il. Il est temps qu’ils secouent le joug sous lequel ils sont courbés et qu’ils reconquièrent leur indépendance. »

» Mais pour permettre aux nombreux partisans, qui viennent de tous côtés grossir son armée, d’arriver jusqu’à lui, il cherche à gagner du temps par une politique artificieuse dont il est intéressant de dire quelques mots, parce qu’elle dépeint son caractère adroit et dissimulé. »

L’admirable relation du colonel Frey ajoute :

« Le marabout feint d’être affligé de ce qui est arrivé. Il reproche à Oumar-Penda et à sa famille d’avoir abandonné le Bondou, affirme que les circonstances seules ont amené les événements qui viennent de se précipiter contre son gré, en appelle aux chefs du pays et invite l’almamy lui-même à venir s’expliquer avec lui dans un palabre solennel.

» Comme on le voit, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il agissait en maître.

» Oumar, comptant sur l’appui des Français, répondit qu’il ne rentrerait à Sénoudébou que les armes à la main.

» Cependant tous les Sarracolés du pays, ceux du Guidimakha, les Diawaras et quelques villages malinkés du Bambouck ont embrassé la cause du marabout, qui se trouve bientôt à la tête de 6 à 7,000 hommes prêts à combattre pour lui.