Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes
Part 10
A cette vue, les habitants de Gamon, qui déjà désespéraient de pouvoir soutenir plus longtemps le siège, poussèrent des cris de joie et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se transforma bientôt en une déroute générale. Vigoureusement harcelée par les troupes du brigand Mahmoudou-Fatouma, qui était venu avec ses hommes prêter main-forte aux guerriers de Gamon, l’armée du Bondou rentra à Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers, qui furent aussitôt passés par les armes ou vendus dans le Niani comme captifs.
Boubakar revint à Sénoudébou très affecté de ce désastre. L’émigration du Ferlo acheva de le démoraliser. Il tomba alors sérieusement malade. Peu de jours avant sa mort, il envoya son fils Ousman-Gassy avec une colonne contre le village de Farabanna, sur les bords de la Falémé, pour le punir d’avoir pillé des caravanes du Bondou. Farabanna fut pris d’assaut, et trente hommes environ périrent dans cette journée.
Quelque temps après, le marabout Mahmadou-Lamine lui écrivit à Sénoudébou pour lui demander de joindre ses forces aux siennes afin de pouvoir conquérir les pays infidèles et surtout le village de Gamon, auquel Boubakar ne pouvait pardonner l’échec qu’il lui avait infligé. L’almamy lui fit répondre qu’il ne convoitait aucune alliance avec n’importe quel marabout que ce fût et qu’il ne s’engagerait qu’avec les amis de la France. Quels que pussent être ses desseins, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par les armes. Quinze jours après, il mourait à Sénoudébou d’une maladie de poitrine contractée depuis longtemps au cours de ses campagnes et conséquence des fatigues qu’il avait éprouvées (10 décembre 1885).
L’almamy Boubakar était chevalier de la Légion d’honneur.
Il laissa huit enfants, dont la plupart sont encore vivants. Ce sont : Ahmady-Bokkar, mort jeune ; Ousman-Gassy, qui régna et mourut en 1891, au cours de la campagne contre Nioro ; Saada-Bokkar, Ouapa-Bokkar, Ciré-Touré, Moussa-Yéro, Suleyman-Bokkar, et enfin Séga-Bokkar, qui habitent Sénoudébou.
OUMAR-PENDA (1885-1886).
Régulièrement, à la mort de Boubakar-Saada, son frère puîné Koli-Mody aurait dû lui succéder. Mais ce prince se trouvait alors dans le Macina, auprès de Tidiani, et s’était fait dans ce pays une haute situation. Il ne voulut pas venir recueillir l’héritage de son frère. En conséquence, Oumar-Penda, qui le suivait dans l’ordre de succession, fut reconnu almamy du Bondou par la France et par les Sissibés. Il fixa sa résidence à Boulébané, et à peine fut-il installé qu’il se trouva aux prises avec les plus grosses difficultés. Le marabout Mahmadou-Lamine, ce faux prophète qui rêvait de se créer, comme El-Hadj-Oumar, un grand empire au Soudan en exploitant le fanatisme des populations musulmanes, attaquait le Bondou de toutes parts.
L’histoire du règne d’Oumar-Penda n’est absolument que celle de la guerre qu’il eut à soutenir contre lui.
Mahmadou-Lamine-Dramé naquit à Safalou (Bondou). Son véritable nom est Malamine-Demba-Dibassi. Comme, au Soudan, les indigènes ne conservent pas la mémoire des dates, il est assez difficile de fixer exactement l’époque de sa naissance. Toutefois, grâce à la concordance de certains faits importants, on peut dire que ce fut vers 1840 qu’il vit le jour. Son père était un marabout assez renommé, pour lequel on a conservé dans le pays un certain respect. Il se nommait Alpha-Ahmadou et était fils d’Alpha-Mahmadou-Salif, qui était originaire de Goundiourou, près Médine (Khasso). Mahmadou-Salif vint s’établir près de Safalou, dans un petit village de culture qui en dépendait et qui se nommait Cocoumalla. Là, Alpha-Ahmadou se maria avec une femme dont les parents étaient originaires du Diafounou. Ce fut elle qui donna le jour à Mahmadou-Lamine. On n’est pas encore bien fixé sur la race à laquelle appartenait cette famille. Toutefois, on admet généralement qu’elle est d’origine sarracolée ; mais, en tout cas, elle serait fortement mitigée de sang toucouleur et de sang bambara.
Mahmadou-Lamine fit ses premières études religieuses dans la maison paternelle, car à Safalou il y eut toujours des écoles arabes très fréquentées. Un jour, étant encore enfant, Mahmadou-Lamine accompagna sa mère et son jeune frère dans les lougans pour y faire la cueillette de l’indigo. Par un malheureux hasard, des pillards venus de Gamon, avec lequel le Bondou était alors en guerre, les surprirent dans leur travail et les firent prisonniers. Arrivés dans leur village, les gens de Gamon mirent leurs captifs aux fers, comptant bien qu’ils en tireraient un profit considérable en les vendant dans le Niani ou dans le Fouladougou. Quelques jours après, une caravane venant des bords de la Gambie pour aller dans le Guidimakha passa par Gamon. Les habitants les chargèrent de prévenir les gens de Cocoumalla que la femme d’Alpha-Ahmadou se trouvait chez eux avec ses fils, et que s’il voulait qu’ils lui fussent rendus, il eût à payer une forte rançon. Le marabout Alpha-Ahmadou, ou Fodé-Ahmadou, comme disent également les Sarracolés, fit tout ce qu’il put pour les racheter. Mais dans cet intervalle, la mère de ses enfants vint à mourir à Gamon en peu de jours. Mahmadou-Lamine et son frère revinrent donc seuls à Cocoumalla.
Si l’on considère combien les peuples du Soudan, à quelque race qu’ils appartiennent, ont d’affection et de respect pour leur mère, on comprendra aisément quelle haine Mahmadou-Lamine, devenu homme, dut ressentir contre Gamon. Aussi, depuis le jour où il était devenu orphelin, demandait-il régulièrement à Allah, à l’heure de la prière, le châtiment des infidèles de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et qui avaient, par leurs mauvais traitements, causé la mort de sa mère.
Revenu dans la maison de son père, il y continua avec ferveur ses études de talibé. Cela dura ainsi jusque vers 1850. Cette année-là, son père partit de Safalou et se rendit à Boulébané pour faire à l’almamy la visite d’honneur qui, d’après la coutume, est imposée à tout chef de village ou de canton et à tout marabout qui jouit d’une autorité ou d’une influence quelconque. Cette visite se fait généralement vers le mois de décembre, après les récoltes.
Alpha-Ahmadou arriva donc à Boulébané le jour même où l’almamy Saada, père de Boubakar, venait de perdre un de ses fils qu’il chérissait le plus, Ciré-Sôma. L’almamy donna au marabout de Safalou le cheval de Ciré-Sôma et ses vêtements. Ce qui est une preuve qu’il le tenait en bonne estime et qu’il jouissait d’une certaine considération.
Quelques années plus tard, vers 1854, à l’époque où El-Hadj-Oumar quittait son village pour aller s’établir dans le Dinguiray avec sa famille, Mahmadou-Lamine s’éloignait de la maison paternelle pour aller à Bakel continuer ses études auprès d’un marabout fameux qui se nommait Fodé-Mohammed-Saloum, et qui tenait une école assez fréquentée.
Quand El-Hadj-Oumar passa par Bakel, Mahmadou-Lamine alla le voir et obtint sa bénédiction. Quelques années plus tard, lorsque El-Hadj commença à faire la guerre aux Bambaras et aux Malinkés, Mahmadou-Lamine, ayant terminé ses études, se mettait en route pour faire le pèlerinage de la Mecque. Il traversa toute l’Afrique, en passant par le Macina, le Mossi et le Haoussa, et mit, dit-on, trois années pour effectuer ce pénible et dangereux voyage, mendiant sa subsistance de chaque jour auprès de ses coreligionnaires. Arrivé dans la ville sainte, il s’y fit remarquer par son zèle, sa foi ardente et son intelligence à interpréter le Coran. Il y resta sept années, après quoi il reprit le chemin de son village.
Partout il fut accueilli avec respect et admiration. Onze rois, rapporte le colonel Frey, cherchèrent en vain à le retenir auprès d’eux. De jour en jour et de village en village sa réputation grandissait, et il avait déjà une suite nombreuse de talibés quand il arriva dans les états de Tombouctou. Ce fut alors que, pour la première fois, l’idée du merveilleux lui vint à l’esprit. M. le capitaine de Brisay, qui commanda pendant trois années consécutives le cercle de Médine, a recueilli de la bouche d’un des croyants fanatiques le récit des premiers actes de ce genre qu’on lui attribue. Nous empruntons les lignes et bon nombre des détails qui suivent au remarquable livre de M. le colonel Frey : _Campagne dans le Haut-Sénégal et le Haut-Niger_ (1885-1886) :
« A quelques journées de marche de Tombouctou, Lamine fut prévenu que le roi envoyait à sa rencontre une armée ayant pour mission de l’arrêter et de le faire prisonnier. Aussitôt il réunit les gens de sa suite et leur fait part de la nouvelle qu’il vient d’apprendre. Chacun se prépare au combat, et les talibés jurent à leur maître de le défendre jusqu’à la mort. Lamine, se tournant alors vers le tombeau du prophète, lève les bras au ciel, puis se prosterne la face contre terre ; les guerriers suivent son exemple, et, dans une suprême prière, ils demandent à Dieu le courage et la victoire. Après le salam, le marabout paraît radieux et inspiré ; tous s’approchent de lui, et au nom d’Allah, il leur annonce qu’ils n’ont plus rien à craindre. Un hourra d’enthousiasme accueille cette promesse, et la petite troupe, pleine de confiance, se remet en marche.
» Peu d’instants après, l’armée ennemie se montre. Elle est si nombreuse qu’elle couvre l’horizon. Lamine, sans hésiter, marche vers elle, et, dit la légende, la traverse tout entière sans qu’un seul ennemi cherche à s’y opposer. Il s’était rendu invisible ! » Dès lors, il traverse sans encombre le pays de Tombouctou et arrive dans le Macina, où Tidiani, roi d’Hamdallahi, neveu d’El-Hadj-Oumar et cousin d’Ahmadou, sultan de Ségou, lui fit bon accueil, lui offrit des présents et lui donna comme gage d’amitié une captive que le marabout épousa.
Après un séjour de peu de durée à Hamdallahi, Lamine partit pour Ségou. A son arrivée dans cette ville, Ahmadou, après lui avoir fait restituer la captive que Tidiani lui avait donnée, voulut le faire saisir et mettre à mort. Mais, ses talibés, montrant une sainte vénération pour l’envoyé de Dieu, refusèrent d’exécuter cet ordre. Ahmadou fut forcé de transiger. Il reçut Lamine, lui laissa la vie sauve et lui assigna pour demeure l’emplacement d’un village détruit situé à peu de distance de la ville. Ce lieu fut appelé _Salam_ (prière). Il devint rapidement le centre d’un ardent prosélytisme, et la renommée du faux prophète commença dès lors à se répandre dans tout le Soudan occidental. Des caravanes de dioulas Sarracolés revenant du Sangara et de Kankan rapportaient jusque sur les rives du Sénégal le récit des miracles que faisait dans le Ségou leur compatriote. Vers cette époque apparut une grande comète dont la queue était tournée vers le nord. Pendant trois mois, elle fut visible. Les Sarracolés ne manquèrent pas de répandre la version que cette comète était un signe évident qu’Allah allait envoyer un prophète et que ce prophète ne pouvait être autre que Mahmadou-Lamine qui était destiné à relever l’ancien empire sarracolé dont la dynastie était depuis longtemps éteinte. Dans leur joie, ils projetaient déjà de grandes choses qu’ils rêvaient de réaliser prochainement avec certitude de succès. Ils firent ainsi à Lamine une grande popularité dans tous les pays sarracolés bien avant sa venue sur les bords du Sénégal.
Cependant le soupçonneux sultan de Ségou commençait à se méfier du trop remuant marabout et à prendre ombrage de ses menées et de la réputation qu’il avait parmi ses sujets. Depuis longtemps il avait conçu le plan de sa campagne du Kaarta ; mais il ne voulait pas partir, laissant libre, derrière lui, au cœur de son empire, l’homme dont il redoutait l’influence et dont il connaissait les vues ambitieuses. Dans ces circonstances encore, la légende attribue à une intervention miraculeuse le salut du marabout.
« Après avoir beaucoup hésité, Ahmadou parvint, au moyen de cadeaux et de promesses, à décider quelques-uns de ses plus fidèles talibés à s’emparer en secret de Mahmadou-Lamine et à le lui ramener prisonnier.
» La petite troupe partit donc pour Salam.
» Ce jour-là les heures paraissaient longues au sultan, impatient de tenir son ennemi sous sa dépendance, quand, vers le soir, du haut de son palais où son attente inquiète l’avait conduit, Ahmadou aperçut de loin ses cavaliers rentrant à la débandade. Que s’était-il passé ? Les talibés avaient cerné le village. Le silence et la solitude régnaient partout. Peu rassurés, ils s’étaient avancés vers les palissades ; mais au moment où ils allaient pénétrer dans l’intérieur, huit poissons monstrueux s’étaient dressés devant eux, la gueule béante. Saisis d’effroi, les talibés s’étaient enfuis, confiant leur salut à la rapidité de leurs coursiers, qui, affolés eux-mêmes, les ramenèrent bride abattue vers la capitale. Le sultan, après avoir entendu ce récit fantastique, déclara n’y pas croire. Il fit honte à ses talibés de leur poltronnerie, et leur ordonna de retourner à Salam, en les prévenant qu’il les y conduirait lui-même.
» Le lendemain, Ahmadou partit, en effet, à la tête de quelques cavaliers. En arrivant près du village, il arrêta son escorte, mit pied à terre, et s’avança seul vers la demeure du marabout. Comme il se préparait à en franchir l’enceinte, les huit monstres de la veille se dressèrent encore devant lui pour lui barrer le passage. Lamine apparut alors et dit au sultan : « Fils d’El-Hadj-Oumar, tu as renié ta foi ! Au nom de ton père je t’adjure de rentrer dans ton palais. » Ahmadou, ne pouvant compter sur ses talibés effrayés, et ne voulant pas rester à la merci de son ennemi, remonta à cheval et reprit le chemin de Ségou.
» Quelques jours se passèrent pendant lesquels il ne fut question dans la ville que du nouveau prodige de Salam.
» N’ayant pu réussir à se rendre maître de Lamine par la force, Ahmadou essaya de s’en débarrasser par la ruse. Il chargea son plus habile griot d’aller porter au marabout des présents parmi lesquels il glissa un _gourou_ (noix de kola) empoisonné. Le griot s’acquitta, avec toute la ruse dont il était capable, de la mission délicate qui lui avait été confiée. Il présenta les excuses de son maître à l’envoyé d’Allah, lui fit de belles promesses, puis il tira de sa poche le gourou empoisonné que le sultan avait choisi parmi les plus beaux.
» Lamine le prit et remercia le griot qu’il renvoya avec des présents. Mais en arrivant au palais pour rendre compte de la réussite inespérée de sa démarche, le griot ne put retenir une exclamation de surprise en dépit du respect dû au sultan (car l’étiquette était sévère à la cour de Ségou), et il recula de plusieurs pas, laissant voir sur sa physionomie l’expression de la terreur la moins dissimulée. Il venait d’apercevoir sur la natte royale, aux pieds mêmes du sultan, la noix perfide dont il croyait déjà l’effet produit.
» Ahmadou, composant son visage pour ne pas trahir son étonnement, saisit la noix et la remit au griot en lui disant d’un ton sévère : « Puisque tu crois que c’est là le gourou que je t’ai chargé de remettre au marabout, prends-le et porte-le-lui. » L’ordre était formel et l’exécution n’en pouvait être différée. Malgré la frayeur qui s’est emparée de lui, le griot part sans répliquer et reprend le chemin de Salam.
» En route, il se livre à de tristes réflexions sur le sort qui lui est réservé.
» Inquiet, l’idée lui vient de chercher le gourou qu’il avait placé dans la poche de son vêtement, mais c’est en vain qu’il en sonde les profondeurs : la noix magique a disparu. En proie à la plus grande perplexité, il se jette la face contre terre, implorant Allah de conjurer la colère de son maître. Puis, désespéré, il retourne à Ségou, et, tremblant, vient se prosterner devant le sultan. Mais à peine a-t-il mis un genou en terre que le gourou magique reparaît à la même place que la première fois. C’en était trop. Le malheureux griot, épouvanté, prit la fuite, et Ahmadou fut obligé de renoncer à son projet homicide.
» Le récit de ces exploits merveilleux était colporté dans tout le Soudan par des fidèles de Lamine, qui, tous, affirmaient avec une assurance imperturbable, qu’ils en avaient été les témoins. Leurs auditeurs les écoutaient avec recueillement et y ajoutaient une foi entière. » Il n’en fallait pas plus pour exciter le fanatisme des Sarracolés et pour les inviter à regarder le marabout comme un envoyé de Dieu. Dans tous les pays riverains du haut Sénégal, il passait déjà pour un être doué d’un pouvoir surnaturel. Les anges, disaient-ils, constituaient auprès de lui une garde vigilante. Il en était même qui prétendaient que, tous les jours, de nombreux porteurs de paille sèche entraient chez lui et que, pendant la nuit, toute cette paille était dévorée par les chevaux des anges qui l’assistaient et qui, invisibles pour les autres hommes, étaient visibles pour lui seulement. D’autres enfin prétendaient que tout homme qui croyait en lui et à la sainteté de sa mission devenait par cela même invulnérable, que les balles ne pouvaient pas l’atteindre, etc., etc. Lui-même, du reste, entretenait d’une façon habile ces croyances superstitieuses et faisait, entre autres choses, courir le bruit que Dieu avait exaucé ses vœux et lui avait promis de lui construire une mosquée à Sansandig sur la Falémé.
Sur ces entrefaites, Ahmadou avait résolu de commencer sa campagne du Kaarta. Il prit ses dispositions pour un prochain départ. Avant de quitter Ségou, le sultan fit des présents à Lamine et lui promit une large part du butin qu’il devait rapporter, tout cela sans doute pour l’attacher à sa cause et endormir son ambition. Il ne pouvait pas se défendre à son égard de graves appréhensions ; car il répétait souvent ces mots à ses fidèles en parlant de lui : « Voilà, disait-il, un homme qui, s’il est prophète, comme on le prétend et comme beaucoup le croient, fera tôt ou tard le malheur de plus d’un peuple. S’il n’est pas prophète, comme je m’en doute, du reste, il est du moins un hypocrite dominé par un mauvais esprit. Il essaiera d’entreprendre de grandes choses ; mais son ambition sera déçue. Si donc les Foutankés (hommes du Fouta) avaient accédé à mon désir, je l’aurais arrêté et mis quelque part pour éviter les malheurs que sa présence dans le pays ne tardera pas à engendrer. »
Après le départ d’Ahmadou, Madani, son fils, fut investi du pouvoir souverain. Il avait reçu le sceptre du commandement des mains de son père au moment où celui-ci partait à la tête de ses armées. Le jeune prince, qui avait été élevé dans les principes de la religion du Coran, avait un grand respect pour le marabout de Salam. Il lui accorda bientôt sa liberté. Mahmadou-Lamine n’attendait que cela pour pouvoir mettre à exécution ses projets de substitution d’un empire sarracolé à celui des Toucouleurs. Mais pour arriver à son but, il avait besoin de faire connaître ses qualités guerrières, et ce n’était pas dans le pays bambara qu’il comptait recruter ses partisans.
Il quitta donc, ajoute M. le colonel Frey, Ségou dans le courant de l’année 1885, traversa le Niger et s’arrêta à Nyamina, marché important, à 150 kilomètres au nord-est de Bammako.
En route, il rencontra une députation venue de Tabacoura pour lui demander de faire une levée de boucliers dans le Bélédougou et de prêcher la guerre contre Ahmadou. Lamine déclina l’honneur du commandement qui lui était offert, disant que le temps n’était pas venu. Il se rendit ensuite à Bammako, d’où il se dirigea par la ligne de nos postes sur Médine.
Au mois de juillet 1885, Lamine arriva à Médine, puis s’établit à Goundiourou où son grand-père avait habité. Il y jouit bientôt d’une certaine influence et elle grandissait d’autant plus que sa renommée l’avait précédé depuis longtemps et qu’il entretenait depuis deux ou trois ans des relations suivies avec les Sarracolés et les Diakankés de la région, au moyen d’actives correspondances que ses émissaires, voyageant comme Dioulas pour ne pas exciter les soupçons, répandaient dans tous les villages du Kaméra, du Guidimakha, du Guoy et même du Bondou.
Notre vieil allié Sambala, roi de Médine, se portait garant de ses intentions pacifiques, toutes les fois que le commandant supérieur attirait son attention sur les projets qu’on lui prêtait. En hypocrite consommé et en diplomate habile, Mahmadou-Lamine, dont les partisans devenaient chaque jour plus nombreux, sut endormir les soupçons des autorités françaises et même s’attirer leurs bonnes grâces. Pendant ce temps-là, il organisait sans relâche la révolte qui devait bientôt incendier tout le Haut-Sénégal. Ses émissaires portaient ses lettres aux chefs des différents pays sur lesquels il avait jeté son dévolu. Nous avons vu comment Boubakar-Saada, almamy du Bondou, lui avait répondu. Mais Goundiourou était trop près des postes français de Kayes et de Médine. Lamine, pour mieux mettre ses projets à exécution, résolut de s’en éloigner. En conséquence, il demanda l’autorisation de se rendre dans le Guoy où se trouvait une partie de sa famille. Le colonel commandant supérieur « lui répondit qu’il était libre de voyager au même titre que les autres indigènes, c’est-à-dire qu’il ne devait emmener avec lui ni suite nombreuse de serviteurs, ni escorte d’hommes en armes. Lamine promit de se soumettre à la loi commune. Il ajouta qu’au premier appel qui lui serait fait, au cas où des rapports malveillants seraient adressés sur son compte, il viendrait aussitôt se disculper lui-même de ces accusations mensongères. »
Dans les premiers jours de décembre 1885, le marabout partit pour Dramané, village dont les habitants sont renommés par leur fanatisme musulman, puis se rendit de là à Bakel, laissant à Goundiourou, comme gage de ses intentions pacifiques, ses femmes, ses enfants et ses captifs.
« Des dispositions furent prises pour surveiller de près les faits et gestes du marabout.
» A son passage à Bakel, Lamine fit une visite au commandant de ce poste et lui renouvela ses protestations de dévouement.
» Sur ces entrefaites, le 18 décembre, Boubakar-Saada, almamy du Bondou, vint à mourir. C’était un vieil allié des Français, comme nous l’avons vu dans le cours de ce récit, peu aimé, il est vrai, de ses sujets qu’il avait accablés d’impôts, mais qui, grâce à une ferme et habile politique, avait su maintenir intacte son autorité et assurer pendant de longues années la tranquillité dans ses états.
» Cette mort marque l’origine de l’agitation de Mahmadou-Lamine dans le pays.
» A la mort de Boubakar-Saada, son frère et successeur légitime Oumar-Penda prit en main le pouvoir. D’une santé délicate, presque aveugle, à l’esprit étroit, Oumar était sans autorité. Celui qui avait hérité des richesses de l’almamy du Bondou, de ses captifs et de son influence, c’était son fils Ousman-Gassy, jeune homme intelligent, intrépide cavalier, et qui avait donné en d’autres circonstances des preuves de décision et de bravoure. Respectueux des lois du pays, mais ne défendant pas à ses partisans de le poser en rival, en compétiteur d’Oumar, Ousman-Gassy affecta, au début, de se désintéresser des affaires du Bondou, laissant Oumar sans forces, sans appui, aux prises avec les difficultés qui allaient surgir. Mais dès qu’il devina les intentions du marabout, il voulut organiser la résistance. Il était trop tard.
» Mahmadou-Lamine, sentant tout le parti qu’il pouvait tirer de l’inaction d’Ousman-Gassy, du manque de cohésion des forces du Bondou, projeta ce qu’il n’eût jamais osé tenter du vivant de Boubakar-Saada. » Suivons-le maintenant pas à pas.