Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts

Part 6

Chapter 63,615 wordsPublic domain

Je suis bien heureux, voulant espérer que je n’ai point perdu les paisibles loisirs que me laissa le gris après-midi de ce dernier dimanche: j’ai découvert le _simultanéisme_. Et c’est impressionnant.

Comme vous ignorez totalement ce que c’est--n’en rougissez point: avant-hier je n’étais pas plus savant que vous, et il se peut qu’aujourd’hui même je ne possède encore sur ce sujet, si important, que de pauvres et imparfaites lueurs,--je m’empresse de vous avertir que le simultanéisme est une nouvelle école littéraire. Or il est indispensable qu’il y ait, tous les trois ou quatre ans, une nouvelle école littéraire, afin que les jeunes gens y puissent adhérer: c’est là un heureux régulateur au fâcheux individualisme dont souffre, nul ne l’ignore, notre déplorable race française. Un jeune homme qui écrit comme il pense, comme il lui plaît, comme il veut, est tout seul. Personne au monde ne s’occupe de lui, personne jamais ne daigne publier de lui une seule ligne. Il est donc nécessaire qu’il s’enrôle dans une légion--tout au moins dans une compagnie franche. Les recruteurs, d’ordinaire, ne sont pas exigeants, les conditions sont assez douces. On ne demande en général au nouveau venu que de porter l’uniforme, c’est-à-dire d’adopter certains tics, d’imiter du mieux qu’il lui est possible un chef de file. Moyennant quoi il est publié. Je ne vous dis pas qu’il soit lu! Faites bien attention, grand Dieu, à la différence: elle est essentielle! Les publications périodiques et quotidiennes peuvent en effet se diviser en trois catégories: celles qui sont lues par leurs lecteurs et abonnés--leur nombre est infiniment restreint;--celles qui sont lues uniquement par leurs collaborateurs: Jacques lit Pierre, Alfred et Paul, qui lui rendent bénévolement le même service;--et enfin celles où chaque collaborateur ne lit absolument que ses propres productions, ignorant les autres. Ce dernier cas est le plus fréquent. Mais il n’en est pas moins vrai qu’adhérer à une école, chaque école étant représentée autant qu’il se peut par une revue distincte, est absolument obligatoire pour un débutant qui nourrit l’ambition légitime de se voir imprimer. Il faut donc qu’il y ait des écoles. J’espère que je viens de le démontrer surabondamment.

L’école simultanéiste est l’une des toutes dernières. Elle est issue, si je ne me trompe, d’une compagnie franche formée de peintres intrépides et qui ont entrepris de vous rendre à la fois non pas seulement l’impression des formes à un moment donné, unique, mais dans la succession ces instants, et en y ajoutant les correspondances d’idées que cette forme a fait naître en votre esprit: une femme, par exemple, était à la fenêtre; et puis elle a disparu. Vous avez songé, la voyant, à une orchidée ou à une asperge, à moins que ce ne fût à une tomate ou à une citrouille; puis, ne la voyant plus, à la mort, à l’éternelle transformation des apparences, au flux de l’univers. Il faut donc que votre femme à la fenêtre soit cette femme, mais en même temps une orchidée, ou une asperge, ou une tomate, ou une citrouille--et en même temps _rien_: le noir, l’évanouissement des choses,--et en même temps _tout_: le retour d’autres choses surgissant sur l’écran de cette fenêtre ou la toile perpétuellement impressionnée de vos méninges. Vous voyez que c’est calé, si j’ose dire.

Vous voudrez bien remarquer que c’est de la littérature. Car en littérature il est assez aisé de marquer la succession de ces moments et de ces impressions. Cela est même, tout naturellement, l’objet des efforts plus ou moins heureux de ceux qui écrivent. Par conséquent, ces peintres ne faisaient guère que vouloir empiéter sur le domaine des écrivains. Mais les écrivains, saisis d’une noble émulation, ont essayé à leur tour d’empiéter sur le domaine de la peinture. Un tableau vous montre plusieurs objets à la fois, avec ou sans perspective. Un écrivain ne peut les énumérer que successivement, ce qui est le comble de l’humiliation, d’autant plus qu’il est très vrai que les impressions, les idées, les sensations les plus diverses s’offrent parfois simultanément à notre esprit: je suis en train de manger du nougat de Montélimar, je vois en même temps une dame qui a un chapeau vert et je pense à penser si M. Wilson pense à quelque chose. Faiblesse des moyens d’expression chez les mortels. Je ne pourrai vous dire toutes ces choses, qui se superposent à la même seconde dans mon cerveau, qu’une par une. Et comme elles n’ont aucun rapport, les gens qui avaient du génie, jadis, n’en choisissaient qu’une, négligeant les autres, ou bien, si toutes leur semblaient valoir la peine d’être dites parce qu’elles créaient en eux un état d’émotion particulier, ils essayaient d’unifier toutes ces choses dans cet état d’émotion qui devenait le centre de leur poème. Mais il est impossible, de la sorte, de montrer que tout s’est passé à la fois. Ecoutez, au contraire, M. Guillaume Apollinaire:

Le père de la concierge et la concierge laisseront tout passer si tu es un homme tu m’accompagneras ce soir il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère pendant qu’un autre monterait trois becs de gaz allumés la patronne est poitrinaire quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet un chef d’orchestre qui a mal à la gorge quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du Kéf.

Les premières lignes de cette strophe sublime se rapportent évidemment à un noir dessein tramé par deux hommes, les dernières à la fin de leur conversation, qui n’a plus aucun rapport avec ce dessein. Mais celui qui a écouté emporte tout cela à la fois dans sa mémoire, ce qui est marqué par l’absence de toute ponctuation. Il paraît que primitivement c’était écrit en vers: je veux dire que l’auteur coupait sa phrase quelque part. Je voudrais bien savoir où?

Voici maintenant M. Luc Durtain, dans les _Bandeaux d’or_, estimable revue dirigée par M. Paul Castiaux. Cela s’appelle _Tonneins_:

Arc-boutant pouce et index aux tempes, Une énorme proximité de main. La paume, pareille à une voûte, Semble molle comme un nuage Avec creux, pentes, reflets bleus et rouges. --Au-dessus, trou, le ciel. --Au-dessous, forêt, l’herbe. --Et tout près, portée Par mon poilu avant-bras, colonne De la terre universelle. J’écarte un peu la main: comme elle change! Un digital fantôme s’étire Quintuple hors de cinq autres et mêmes doigts Qui offrent Ceci de sûr: qu’ils sont opaques. ... Je me regarde des pieds au sternum et me vois Démesuré, car je forme Tout l’horizon antérieur du monde: Rien que mon pantalon rayé de noir Boit le fleuve entier.

Vous ne comprenez pas? Moi, je viens de mettre mon poilu avant-bras sur mon front rêveur, et je crois que j’ai compris. Il s’agit de quelqu’un qui est étendu sur l’herbe au-dessus de la ville de Tonneins, et de la Garonne par conséquent. Et il s’appuie du coude dans cette herbe. Et il contemple le paysage en mettant la main devant ses yeux. Et sa main est énorme, ainsi, bien entendu, que son sympathique pantalon rayé de noir. Et c’est ainsi qu’il forme «tout l’horizon antérieur du monde». C’est tout simplement une impression de peintre, de peintre réaliste ou impressionniste, à la place d’une œuvre d’écrivain. Puis-je cependant vous avouer ma faiblesse? Je ne trouve pas de telles gageures sans intérêt. Il me semble que cela me rajeunit, il me semble--dois-je le dire?--qu’il y a vingt ans il ne m’eût pas déplu d’inventer et de signer un tel essai. Et ce sont des gammes, après tout, des gammes où l’on apprend son métier, et à serrer un sens ou une impression, sans doute avec excès, mais quoi! il faut bien avoir les défauts de ses qualités. Seulement...

Seulement je me souviens d’un brave homme de ma connaissance qui, comme les prestigieux poètes dont je viens de révéler les entreprises si hardies, ne pouvait jamais arriver à classer, comme tout le monde, ses idées dans les indispensables cadres qu’a lentement élaborés la logique humaine. Elles lui venaient toutes ensemble et s’agitaient dans sa tête comme des noix dans un sac. Il lui advint donc, un jour qu’il se trouvait en omnibus, de demander au conducteur avec une anxiété d’ailleurs bien compréhensible:

--Est-ce que nous sommes au carrefour Drouot ou bien jeudi?

Il faisait du simultanéisme sans le savoir. Mais il faisait aussi de la confusion mentale.

LA SINGULIÈRE HISTOIRE DU PORTRAIT

A mon ami Dervaux, architecte.

C’est une opinion universellement répandue, parmi les peuples civilisés, que le chef-d’œuvre de l’illustre Less Thannothing, et même de toute la peinture contemporaine, est sans nul doute la toile célèbre intitulée _Portrait d’Enrique Durand, étude d’humanité_. Il est impossible d’ignorer ce tableau. Les reproductions en sont innombrables, elles ont constitué par elles-mêmes une fortune à Less Thannothing; de quoi d’ailleurs les âmes éprises de justice ne peuvent que se féliciter, car tout le monde sait que l’original, acquis récemment par le grand collectionneur John Cockroach, de Chicago, pour la somme de douze cent mille dollars, six millions de francs, n’avait pas rapporté un centime à son auteur. En effet--et l’aventure, aussi belle et incroyable que la plus belle et la plus incroyable légende, n’a pas peu contribué en Angleterre, en Allemagne et en Australie, pays sentimentaux, à la popularité de cette œuvre d’art--l’artiste ne l’avait peinte que pour faire honneur à sa signature, ayant promis aux organisateurs d’une loterie de charité de retracer gratuitement les traits de la personne en possession du billet numéro 12703, série 9, ou de telle autre désignée par ce gagnant. On se souvient de l’émotion que produisit ce tableau au Salon de 1931. Voici ce qu’en disait alors, le jour même du vernissage, le grand critique d’art Thévenot:

Étrangeté, originalité, vérité intime, force, conscience, attrait mystérieux et incompréhensible des lignes et des couleurs, incantation magique qui firent descendre la vie même sur ces quelques décimètres carrés de canevas! Dans une pâte profonde et moelleuse, avec une science impeccable des valeurs et du volume, un sentiment surhumain et inconnu jusqu’à ce jour de l’harmonie et du contraste des tons simples, le peintre Less Thannothing a figuré, étendu sur une peau de bête qui incandesce, pour l’éblouissement du grand public, pour l’admiration consciente et éclairée des connaisseurs, un jeune homme nu, mi-assis, mi-couché, les jambes à demi ramenées dans un mouvement d’une mollesse et d’une volupté adorables. La main gauche, par une fantaisie charmante de l’artiste, tient un jouet d’enfant. Le bras droit disparaît tout entier, noyé dans un brouillard vaporeux, suggestif d’on ne sait quel infini. Et ce sont, par des procédés ingénus, directs, d’une puissance d’interprétation sans bornes, toutes les grâces de la plus frêle jeunesse, tous les élans généreux de l’adolescence, tous les impétueux déchaînements de la virilité. C’est un miracle. On est ici en présence non pas d’une forme, mais, comme le disait jadis l’un des plus profonds philosophes de l’esthétique, des causes profondes et divines d’où procèdent les formes. Un grand, singulier, magnifique artiste nous est né, évocateur, voyant, sorcier, poète, musicien. Inclinons-nous, saluons, méditons, et bien qu’il nous en coûte, résignons-nous, car le devoir professionnel a de regrettables exigences, et le temps nous presse à continuer notre promenade... Salle XXIII: de bonnes fleurs, d’une facture un peu maigre, de Mme Pélissier-Rodart; le _Repas des syndicalistes_, de M. Le Redouté, qui s’inspire à la fois d’Ingres, de Delacroix, et des quatre Carrache; une _Créüse disparaissant aux yeux d’Enée_, par Reculet, transposition dans la peinture des qualités austères du sculpteur flamand Constantin Meunier...

On voit par cette citation quelle magnifique simplicité de style avaient atteinte les critiques de cette époque et l’estimable précision de leur jugement. Dans les nombreux comptes rendus des Salons suivants, on apercevrait d’ailleurs sans peine les traces de l’influence irrésistible que la manière innovée par Less Thannothing a exercée sur l’art contemporain. Mais l’histoire même de ce premier tableau est restée jusqu’ici inconnue, et si je me risque enfin à révéler les confidences que me fit jadis l’artiste, c’est qu’on vient de faire à celui-ci des funérailles nationales. Il est temps de parler!

--En l’année 1910, me dit un jour le peintre, je ne jouissais encore d’aucune réputation. Parmi les dix ou douze mille toiles exposées chaque année, les miennes passaient inaperçues. Je travaillais consciencieusement, mais en cherchant ma voie. Certains amis me conseillaient de négliger le dessin, d’autres la couleur; je n’arrivais pas à me décider. J’étais cependant assez satisfait d’une étude représentant des oranges et des tomates; mais ayant fait mes oranges complètement rouges, je ne savais plus quel ton donner à ces tomates pour qu’on vît que c’étaient des tomates. Vous voyez que j’avais encore, comme disait le Vautrin de Balzac, quelques petits langes tachés d’honnêteté. Sur ces entrefaites se présenta le possesseur du billet 12703, série 9. C’était l’association légale et ordinaire d’un monsieur et d’une dame qui me demandèrent, avec modestie et même timidité, de faire le portrait de leur fils, âgé d’environ dix mois. Les exigences de ces parents affectueux ne me parurent, au premier abord, ni excessives ni obsédantes. Ils désiraient simplement posséder l’effigie de l’enfant telle qu’ils eussent pu la contempler sur une photographie, c’est-à-dire assis sur une peau de chèvre de Kabylie, au pied d’un cèdre du Liban, et jouant avec un singe en peluche. Cet enfant était comme tous les enfants de son âge: assez gras, bien potelé, les cheveux courts, et deux dents. La mère insistait pour qu’on vît les dents, mais le père déclarait que ça lui était égal, pourvu que les oreilles ne parussent pas trop écartées du crâne.

«Je traçai l’esquisse en deux ou trois séances et comptais terminer dans la semaine, mais un billet m’informa que l’enfant avait pris les oreillons. On ne me le ramena que trois mois plus tard. Il avait grandi, possédait quatre dents et des cheveux beaucoup plus longs. La mère insista pour qu’on le fît comme il était, ce qui me parut assez naturel, d’autant plus qu’il m’eût été difficile de travailler de mémoire. Je recommençai donc mon esquisse en tenant compte de ces modifications, et en gardant du reste tout ce que je pouvais garder. Par malheur, mon modèle contracta presque sur-le-champ la scarlatine, puis la rougeole et enfin une entérite. Je n’ai jamais vu un gosse aussi malchanceux. Et dans l’intervalle de chaque maladie il changeait d’une façon incroyable. Parfois c’étaient les joues, d’autres fois le nez, ou bien les pieds, ou bien le ventre. Il engraissait, il maigrissait, on lui voyait les côtes, on les perdait de vue. C’était extraordinairement fatigant à suivre, et j’en éprouvais une espèce d’angoisse. Ensuite ses parents furent obligés de faire un voyage en Nouvelle-Calédonie et ils l’emmenèrent.

«J’espérais être débarrassé pour toujours de l’obligation de terminer ce portrait importun et peu rémunérateur, mais le ménage sonna chez moi quelques années après. L’enfant venait de faire sa première communion. Il portait une veste ronde, un gilet blanc à boutons de nacre et au bras un ruban de soie à franges d’or. La mère souhaitait que je le fisse dans ce costume, mais je protestai.

--Je me suis engagé à faire ce portrait, déclarai-je, mais je l’ai commencé comme une étude de nu, et je ne ferai qu’une étude de nu.

«La mère hésita, parce qu’il ne serait pas possible, dans ce cas, de voir que son fils avait fait sa première communion; mais le père, qui était accommodant, affirma que j’avais raison. Les cheveux de l’enfant étaient coupés courts, ils avaient foncé, et l’on remarquait dans sa personne d’autres changements plus considérables. Toutefois je gardai ce que je pus de mes premières études, comme par exemple la pose, les oreilles et la couleur des yeux.

«Je crois vous avoir fait comprendre qu’une infernale fatalité nous poursuivit. Au moment où je pensais achever ce portrait, le jeune Enrique Durand fut placé comme interne dans un lycée de Paris. Il ne sortait que le dimanche, et j’ai toujours répugné à travailler ce jour-là. Aux grandes vacances on l’emmenait à la montagne pour sa santé, et vous savez qu’au contraire je ne fréquente jamais que les côtes de Bretagne. Cependant il tomba chez moi au moment où il venait d’être refusé aux examens de l’Ecole de Saint-Cyr, et sur les représentations que je lui fis, m’assura que je n’aurais plus à me plaindre de son manque d’assiduité, uniquement dû aux circonstances. Ses membres, bien qu’un peu grêles, ne manquaient point de beauté; mais j’avais en le contemplant, tandis qu’il posait avec patience, et toujours sur la même peau de chèvre de Kabylie, des sentiments très particuliers que je ne saurais guère comparer qu’à ceux d’une mère. Malgré moi je le voyais non seulement tel qu’il était, mais encore à la mamelle, puis sevré, puis avec toutes ses dents de lait, enfin avec ses dents définitives, en premier communiant et en collégien. Ma peinture en prit un caractère tout exceptionnel dont le public et les critiques ont bien voulu se rendre compte. Mais une dernière déception m’était encore réservée: ce jeune homme, qui m’avait promis de venir régulièrement, s’engagea, par un désir d’aventures assez excusable à son âge, dans l’infanterie coloniale.

«Je retournai le tableau contre le mur et n’y pensai plus. Trois ans plus tard Enrique Durand reparut à mon atelier. On venait de prononcer sa réforme avec congé numéro 1, pour infirmités contractées au service, un projectile lui ayant enlevé le bras droit au cours de l’attaque de Phuc-Giang (Haut-Tonkin). Mais il avait, en revanche, beaucoup de barbe. Résolu à ne pas désespérer, je parvins à obtenir qu’il se rasât entièrement, et je terminai enfin ce portrait.

«Nous eûmes pourtant une petite discussion. Mon modèle, pour laisser à ses descendants un souvenir de sa bravoure et de ses combats, ne voulait pas être représenté avec deux bras, tandis que je soutenais que je ne m’étais engagé qu’à fournir un homme comme tout le monde, et non pas un amputé disgracieux. Ceci vous explique le bras droit qui disparaît dans un nuage: c’est le résultat d’une transaction.»

* * * * *

Ce grand peintre ajouta que convaincu que son tableau serait racheté, à n’importe quel prix, par la Société des Amis du Louvre, il tenait que ces détails fussent connus. Voilà pourquoi j’ai écrit.

BARNAVAUX ET LES BEAUX-ARTS

A l’angle de la rue du Cherche-Midi et du boulevard Montparnasse, il y a un petit café débit-de-tabac qui s’appelle _le chien qui fume_. C’est là, sur la terrasse, que nous nous sommes arrêtés, Barnavaux et moi: il est cinq heures du soir.

Le vent du crépuscule, vers cette fin de septembre, a déjà séché les feuilles des arbres. Elles traînent à terre, toutes roussies, raides, recroquevillées, craquantes; il s’en exhale une odeur amère et mélancolique et qui pourtant, par un retour inattendu, vous fait songer à vos premières années de jeunesse, à votre toute petite enfance. Car alors on avait la tête plus près de terre, comme ces bassets aux pattes courtes dont l’odorat aigu découvre plus aisément, sur le sol et dans la mousse, les imperceptibles fumées qui dénoncent le passage des lièvres. Voilà pourquoi il vous émeut, ce parfum sauvage et triste. Il montait alors plus puissant aux narines; maintenant en nous il reste associé au souvenir des vieux jardins dans lesquels on a joué, des premières imaginations qu’on s’est faites de forêts qu’on ne connaissait pas encore, des premières femmes qui vous ont pris la main, en vous donnant des ordres, mais en vous baisant le front et les yeux. Et le ciel, ce jour-là, est sublime. Si bleu au-dessus de nos têtes, d’un vert si magnifiquement mêlé d’or à l’horizon, avec de petits nuages très hauts, très clairs, très légers, des nuages pour déesses ou saintes vierges! Barnavaux sent comme moi le miracle de l’heure. Seulement, à la manière de presque tous les hommes simples, il ne s’émeut pas consciemment aux incantations muettes de la nature. Il y est aussi sensible que moi, mais il ne se rend pas compte qu’il les sent: ça le fait seulement penser à autre chose, plus fort. Et alors il prononce cette phrase qui m’étonne une seconde:

--C’est un temps, un temps... où on voudrait être aimé par une femme de quarante ans qui aurait du violet sur son chapeau!

Puis il se replonge dans sa rêverie, que j’hésite à troubler.

Tout à coup, des hauteurs de l’avenue du Maine, descend une masse altière et blafarde dont le sommet atteint presque la cime effeuillée des lilas du Japon. Barnavaux, qui connaît le quartier, comprend tout de suite.

--Une statue qui va en voiture jusque là-bas, vous savez, aux Champs-Elysées.

Et je comprends à mon tour que c’est l’envoi d’un sculpteur au salon d’automne. Mais vers le carrefour même où nous nous trouvions, l’un des chevaux qui traînaient le lourd fardier heurte maladroitement, de son pied large, à moitié déferré, le rail du tramway, essaie sans y réussir de se ramasser d’un coup de rein, et sans hennir, sans se plaindre, avec la tranquillité d’une bête qui sait ce qui lui arrive, s’abat tout doucement.

Barnavaux n’eut pas un seul instant l’idée de se mêler à la foule des curieux qui s’attroupaient. Un cheval qui tombe, on voit ça plusieurs fois par jour à Paris, ça n’est pas intéressant. Il n’avait d’yeux que pour le «monument» qui s’était arrêté devant nous, en exposition prématurée. Et ce monument était, sans nul doute possible, destiné à l’une des capitales de notre vaste domaine d’outre-mer. Il représentait «la France, civilisatrice d’un peuple barbare» sous la forme d’un rude guerrier de l’infanterie coloniale, relevant de la main droite une petite négresse aux chaînes brisées, tandis que de la gauche il brandit un fusil, modèle 86.

--Voilà votre portrait, Barnavaux, lui dis-je, ça doit vous faire plaisir.

--C’est idiot! répondit Barnavaux avec une énergie surprenante. C’est complètement idiot!

Les plâtres qu’on envoie aux expositions ne sont pas faits pour le grand air. Celui-là, aux rayons du soleil couchant, était particulièrement blême. Le héros de l’infanterie coloniale ressemblait à un Pierrot de la comédie italienne, et la petite négresse, toute blanche avec une mâchoire prognathe, évoquait une anthropoïde albinos. Je crus que Barnavaux portait un jugement esthétique émané de cette impression. Mais son esprit ne considère que des réalités plus immédiates.