Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts

Part 7

Chapter 72,246 wordsPublic domain

--Quand on montre un blanc aux indigènes, dit-il, il faut que ce blanc soit un grand blanc, un chef avec des galons, la croix de la Légion d’honneur, et qu’il ait une grande barbe, autant que possible, la barbe étant ce qu’ils respectent le plus au monde, parce qu’ils n’en ont pas. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de lui faire relever une femme, à celui-là? Vous croyez qu’ils se figurent leurs tribus, leur race, leur patrie sous les traits d’une femme? C’est des pays de mâles, vous entendez! Les femmes, ils s’en foutent. Ensuite, elles ne sont nues, chez eux, que si elles sont pauvres, misérables, esclaves de guerre. Et par-dessus le marché il n’y a pas un peuple, hors de l’Europe, pour croire que le nu soit une beauté. Pour eux il est obscène, il est sale, il donne des idées, il fait rire comme on rit entre hommes. Savez-vous ce que ça veut dire, pour un Bambara ou un Peuhl, cette femme nue et ce soldat qui joue avec son fusil? C’est Barnavaux «qui a fait captifs beaucoup bon, après avoir cassé village»! Et elle est nue parce que pagnes, bijoux, colliers, tout ça fini. Fini-foutu, fini-cassé, fini-pillé! Voilà. Et comment pourraient-ils s’imaginer autre chose, ces noirs? Est-ce qu’ils savent lire, est-ce qu’ils peuvent lire ce qu’on a écrit sur la pierre, au-dessous? Même s’ils savaient lire, du reste, qu’est-ce que ça signifie, pour eux, ce mot-là: «civilisation»? Ça signifie: «Y en a payer l’impôt commandant.»

Il réfléchit une petite minute et ajouta d’un air profond:

--Même, ce qu’on pourrait faire de mieux, pour ces pays-là, c’est une statue qui expliquerait bien clairement «qu’il y en a payer l’impôt». Pour le reste, ces nègres ne sont pas à la hauteur. Et ce n’est peut-être pas utile qu’ils le soient. Ça leur mettrait dans la tête des idées au-dessus de leur condition.

Il regarda le fond de son verre, et poursuivit:

--Il y a aussi une chose, une chose... Jamais ils ne pourront comprendre pourquoi cette négresse est blanche, sur le monument. Voyons! Les blancs sont blancs, les noirs sont noirs, ils ne peuvent pas sortir de là: c’est naturel! Tenez, à Saint-Louis du Sénégal on a mis une statue de Faidherbe, sur la Grand’Place, en face du palais du gouvernement. Il est habillé en colonel, avec son épée à la main, tête nue, et tout en bronze. Et il paraît que c’est ressemblant. Je n’en sais rien, je ne l’ai pas connu, Faidherbe, mais on me l’a dit.

En tous cas les noirs de Saint-Louis eux-mêmes croient que c’est ressemblant. Seulement, c’est pour des raisons que vous n’imaginez pas. Un jour que je regardais la statue, j’entendis un soldat sénégalais qui disait à un autre:

«--Colonel Faidherbe, y en avait lui noir, y en avait lui Sénégalais, y en avait lui comme moi ça même. Tout y en avait lui même chose moi. Et lui faire grande guerre aux blancs. Cassé Saint-Louis, cassé Sénégal, cassé tout. Les blancs toujours battus, demander l’_aman_, donner Faidherbe beaucoup captifs, beaucoup fusils, beaucoup cartouches: tout ce qu’il faut pour grand chef. Alors lui beaucoup content, dire faire lui même chose fétiche comme ça sur la place, dire faire lui regarder maison Bouroum (le palais du gouverneur) et faire menace gouverneur avec son sabre.»

Alors, poursuivit Barnavaux, je lui dis qu’il était idiot, que Faidherbe était un blanc, gouverneur du Sénégal. Mais il me montra la statue, et demanda:

«--Lui y en a blanc, ou y en a noir?»

La statue est en bronze, et par conséquent sur la statue Faidherbe est noir. Ça, on ne peut pas le nier. Vous voyez à quoi ça sert de faire la statue des blancs en bronze aux colonies; c’est pernicieux pour leur réputation. Et il y a encore des choses auxquelles on ne pense pas. Car le Sénégalais demanda:

«--Et lui, y en a-t-il casque?

C’est vrai que Faidherbe est tête nue, comme je vous ai dit. Et jamais, jamais, au Sénégal, on n’a vu un blanc tête nue. C’est bon pour les nègres. Qu’est-ce que je pouvais répondre, hein? Et pourtant c’était trop bête. Je dis:

«--Il y a tout près d’ici Fatima Coulibaré, qui est vieille comme un baobab. Elle se rappelle! Viens lui demander avec moi si Faidherbe n’était pas blanc, espèce de boule de caoutchouc!»

On est allé demander à Fatima Coulibaré, celle qui fait concierge chez M. Raymond Martin. Vous la connaissez, peut-être? Elle s’est gratté les deux bras avec ses ongles, puis s’est mis les doigts dans la bouche, après avoir retiré sa pipe, et elle a jugé!

«--Faidherbe, elle a dit, lui pas blanc tout à fait, tout à fait. Lui pas noir tout à fait. Lui mulot. Papa blanc, maman noire. Ça vrai comme je crache. Y en a encore ici sa sœur. Et sa sœur, y en a mulotte, sûr.»

Je répondis:

«--Faidherbe n’a pas de sœur ici, Fatima; tu déménages.»

Mais elle affirma:

«--Vas voir un peu rue Chaudié. Y en a elle son nom Marie Dodds.»

Et Dodds, expliqua Barnavaux, c’est le nom d’un autre général qui n’était pas tout à fait blanc, et dont la sœur habite encore Saint-Louis. Mais si on n’avait pas fait la statue en bronze, ces nègres n’auraient pas mélangé les familles!

* * * * *

L’histoire me paraissait avoir un sens plus profond que celui que lui attribuait Barnavaux. Ces noirs du Sénégal croyant que Faidherbe avait été l’un des leurs, parce qu’il fut bon, mais aussi parce que son effigie est noire! Et parce que son souvenir est resté parmi eux comme celui d’un bienfaiteur, s’imaginant cinquante ans après son départ, cinquante ans à peine, qu’il ne pût être un bienfaiteur que pour avoir rossé les blancs! Puis mêlant sa mémoire à celle d’un autre chef de guerre! Tout cela était beau, inquiétant, légendaire, retentissant aussi sur d’autres problèmes. Mais Barnavaux ayant fini de dire ce qu’il avait à dire, n’y songeait déjà plus. On venait de relever le cheval du fardier. Le convoi s’ébranla vers le couchant magnifique. Le «monument» frémissait tout doux, tout doux, sur la chaussée cahoteuse.

--Si ça se casse avant d’arriver, conclut seulement Barnavaux, ça ne sera pas un mal pour les colonies!

L’IDÉAL

Lorsque l’Ingénu eut passé plusieurs années au sein de la civilisation, il lui parut qu’il lui manquait encore quelque chose pour en jouir complètement et ressembler à un véritable civilisé: c’était le sens de l’_idéal_. On ne parlait que d’«idéal» autour de lui et chacun lui demandait:

--Quel est votre idéal?

--Vous dites? répondait l’Ingénu.

Et alors chacun lui faisait sentir qu’il avait beau être habillé comme tout le monde et tenir sa fourchette et son couteau comme son voisin, il était encore un sauvage. Le dédain qu’impliquait ce jugement muet lui fut très sensible. Il s’appliqua donc à dissimuler son ignorance. Quand il se trouvait en présence d’une personne, ou d’un objet, ou d’une œuvre qui le charmait, il s’empressait de dire:

--Ceci est mon idéal!

«Comme cela, ajoutait-il à part lui, ils seront contents.»

Mais il fut tristement déçu, et dès les premières fois. On lui répliquait d’un petit ton sec:

--Vraiment?

Et on lui parlait d’autre chose. L’Ingénu venait de très loin, mais il est intelligent. De plus, la nature l’a doué d’invisibles antennes qui lui font sentir, la plupart du temps d’une façon pénible, l’opinion que laissent derrière lui ses manières, justement quand on s’abstient de lui révéler cette opinion.

--Les hommes de ce monde où je suis tombé, remarquait-il, et encore bien plus les femmes, s’arrêtent de parler précisément à la seconde où ils ont quelque chose à dire. Cela est assez désagréable! Dans mon pays il en allait tout différemment: et j’estime que cela valait mieux.

Il s’appliqua donc, pour connaître où résidait son erreur, à fréquenter des personnes moins bien élevées, telles que des gens de lettres ou des maîtres d’école. Et quand une chose le séduisait, il affectait encore de la trouver «idéale». Mais on ne faisait que pincer les lèvres, on dissimulait courtoisement du mépris. Toutefois, à la fin, un sévère professeur de philosophie, usant de plus de franchise, lui dit:

--Vous avez de la chance!

--Cette chose me plaît, répondit candidement l’Ingénu. Elle satisfait mes désirs. Je serais heureux de la posséder. N’est-ce pas l’idéal? Vous secouez la tête? Je vois que je me trompe, que j’use d’un mot dont je ne conçois pas le sens. Mais alors éclairez-moi!

Le philosophe se contenta de sourire, d’un air de commisération, et demeura muet.

Battu de ce côté, l’Ingénu ne se découragea point. Ayant observé depuis longtemps que la littérature des Français s’astreint à beaucoup moins de réserves que leur conversation, il eut l’idée de recourir tout bonnement au dictionnaire. Alors il put lire:

«_Idéal_: qui n’existe que dans l’idée. _Personnage idéal_: qui possède la suprême perfection. _Beauté idéale_: perfection accomplie ou typique qui n’existe que dans l’imagination. Exemple: _Un artiste doit viser à l’idéal._»

--J’y suis! s’écria l’Ingénu. Je manquais d’imagination. A vrai dire, je m’en étais toujours douté. Ce défaut d’imagination fera mon malheur, toute mon existence. Mais maintenant, du moins, j’ai compris: l’idéal, c’est de se figurer les choses autrement qu’elles ne sont. Mais comment faire? Pour ma part, je me connais: je n’y parviendrai jamais. Et cependant je veux m’accommoder avec ce peuple qui m’entoure, car il m’est sympathique et je ne voudrais pas le froisser.

Il réfléchit là-dessus le plus sérieusement du monde, puis sa face candide s’éclaira. La première fois qu’il se retrouva en présence d’un objet digne d’intérêt:

--Cela est fort bien, dit-il, négligemment, mais cela n’est pas mon idéal!

Un murmure favorable accueillit ces paroles. On jugea qu’il se formait, on lui en sut gré. C’est ainsi qu’il put fréquenter plus allègrement les sociétés où le hasard, et parfois son plaisir, lui faisaient passer quelques instants. Mais sa conscience lui inspirait des remords.

--Voilà qui va bien en apparence, songeait-il. Pourtant ma conduite est entachée d’hypocrisie. Quand je dis que telle chose n’est pas mon idéal, je ne mens pas absolument, puisque je n’ai pas d’idéal, n’étant point arrivé, en somme, à pénétrer ce que ces gens appellent de ce nom. Mais eux, ils savent, je suppose: et par conséquent, je vole leur approbation.

Il lui semblait aussi que cette secrète incapacité à saisir une conception qui tient une si grande place dans les soucis des humains parmi lesquels il devait vivre le mettait en état d’infériorité vis-à-vis d’eux. Même il crut qu’elle l’empêchait de jouir d’un bonheur que ceux-ci pouvaient parfois éprouver. A cet égard pourtant il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’avait rien à regretter. La recherche de l’idéal n’est en effet pour ceux-ci qu’une cause d’instabilité dans l’organisation de leur gouvernement, d’infidélité dans leurs amours, d’égarement dans leurs écrits, d’incohérence et de recherches décevantes dans leurs œuvres d’art. Toutes choses existantes leur paraissent incomplètes, insuffisantes, méprisables. Donc ils s’empressent de les détruire, ou bien les tiennent, dans leur pensée, pour nulles et non avenues, périmées: ce qui revient au même; et ni les arts, ni la communauté, ni les relations des hommes et des femmes ne se trouvent bien de cet état de perpétuelle inquiétude, de mécontentement passionné. L’idéal, pour tous ces mortels, n’implique pas un effort pour construire un nouvel édifice d’après un plan qu’ils aperçoivent distinctement, mais le besoin maladif de démolir la demeure où ils vivent. Après quoi ils essaient de se reconnaître dans ces décombres, ils en tirent quelques débris qu’ils considèrent avec des larmes en disant: «Si tout avait été comme ça!» Et d’autres, assis sur des décombres plus anciens, leur crient: «Venez, ne vous arrêtez pas au tas où vous êtes. C’est l’ancien portique, celui des générations précédentes qu’il faut redresser!» Mais d’autres encore vont chercher les images de ce portique, plus ou moins bien conservées par les livres, les mémoires ou la tradition, et leur crient avec un rire amer: «L’idéal, ça! Vous ne le supporteriez pas cinq minutes!»

Et l’Ingénu, pendant ce temps, ému de tant d’ardeur et déconcerté par tant de désastres, gémissait: «Mais qu’est-ce donc enfin que l’idéal? Je m’aperçois aujourd’hui qu’ils ne le savent pas plus que moi. Ils peuvent dire seulement comme je le fais: «Ceci _n’est pas_ mon idéal!»

* * * * *

Or voilà qu’un soir une jeune fille passa. Elle disait: «Ce jeune homme est mon idéal.»... «Enfin, pensa l’Ingénu, je vais donc savoir ce que c’est!»

--... Je voudrais seulement, continua cette vierge, qu’il se fît couper la barbe.

Alors l’Ingénu, illuminé, courut après elle:

--Mademoiselle, lui cria-t-il, mademoiselle, il n’y a pas d’idéal! Je viens de le découvrir et c’est grâce à vous. On croit, et tout le monde dit, même le dictionnaire, que c’est la réalité, _plus_ quelque chose, une chose que d’ailleurs nous ne saurions concevoir. C’est tout l’inverse. L’idéal, pour les gens, cela ne consiste pas à ajouter, mais à retrancher, à supprimer des apparences ce qu’on trouve désagréable, à simplifier, ce qui est une formule d’art légitime, mais non pas une possibilité sociale: car rêver qu’on peut abolir quelque chose, dans sa propre vie ou dans celle des autres, ce n’est qu’une lâcheté. J’arrive donc à cette conclusion que l’art et la morale n’ont aucun rapport. Vous m’en voyez tout désolé.

TABLE

LE BOL DE CHINE 5 LE CHEF-D’ŒUVRE 14 CELUI QUI RESSUSCITA 23 CELUI QUI NE RÉALISAIT PAS 34 HENRI ROUSSEAU, PEINTRE ET DOUANIER 45 A FIXIN 55 ISADORA DUNCAN 64 M. RAYMOND DUNCAN 75 ERREUR DANS LE VOCABULAIRE 84 LE BAS-RELIEF 93 POUR UNE NOUVELLE LIGUE 105 LES DEUX TRIBUS 124 JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER 134 SIMULTANÉISTES 144 LA SINGULIÈRE HISTOIRE DU PORTRAIT 154 BARNAVAUX ET LES BEAUX-ARTS 165 L’IDÉAL 177

ALENÇON.--IMP. GEO. SUPOT.