Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts

Part 5

Chapter 53,797 wordsPublic domain

C’est pénétrés de ces pensées mélancoliques que nous errions, sans rien trouver à nous dire: enfin il pleuvait. Nous parvînmes devant une chose fort rare aux jours où nous sommes: une maison où il y avait encore des appartements à louer,--parce que c’était une maison neuve, une maison que les maçons venaient enfin de terminer, après cinq ans d’un chômage qui, du reste, il faut l’avouer, n’avait pas été volontaire.

--Voici, déclarai-je, ce que nous allons faire pour chasser nos idées noires: nous allons visiter des appartements!

Mes trois amis me considérèrent comme un pauvre d’esprit.

--C’est économique, dirent-ils, mais ce n’est pas drôle! Tous les appartements coûtent dix-huit mille francs; c’est un prix fait, une fois pour toutes. Tous les appartements ont le même nombre de pièces, la même galerie, pour la magnificence, les mêmes pâtisseries au plafond, les mêmes fausses boiseries en stuc dans la salle à manger, les mêmes radiateurs, le même ascenseur et la même électricité. Et vous avez déjà décrit tout ça. Vous n’allez pas recommencer!

Cependant je parvins à les persuader. Mais je laissai deux de ces désœuvrés dans une voiture, et ce ne fut qu’avec le troisième que je pénétrai dans un somptueux immeuble.

Le concierge était, bien entendu, un personnage impressionnant. Nous le saluâmes, comme si c’était pour conclure un armistice, en adversaires courtois. C’était bien dix-huit mille francs par logis, comme nous l’avions prévu, «excepté au rez-de-chaussée, où il y a des suites de deux pièces, délicieuses, pour trois mille francs.»

--... Bon, bon, acquiesçai-je. Mais d’abord je veux de nouveau jeter un coup d’œil sur la façade.

--Et je me reculai, sous mon parapluie.

--Elle est architecturale, la façade, monsieur, affirma le concierge, tout ce qu’il y a de bien, magnifique!

... Ça se terminait par des dômes, comme l’Observatoire. En dessous, il y avait de grandes arcades surplombantes. Et puis, du troisième au sixième étage, de la sculpture comme si on avait déménagé une Exposition universelle: des femmes nues, des enfants nus, des hommes nus, des bêtes apocalyptiques, des arbres, des fleurs et de l’herbe.

--Hein! dit le concierge, on en a mis?

--Comme c’est laid, mon pauvre monsieur, lui dis-je avec commisération, comme c’est laid! Et pourquoi a-t-on mis tout ça en l’air? Si c’était aux premiers étages, je comprendrais encore, et ça ne donnerait pas l’impression que ça va vous tomber sur la tête. Est-ce que... est-ce que c’est _définitif_, ces machines-là?

--Vous dites? interrogea ce fidèle gardien, interloqué.

--Ça doit pouvoir s’enlever, heureusement, continuai-je; on dirait que ça ne tient pas.

Il me considéra avec inquiétude, mais je pénétrai froidement dans la maison. Alors il me montra «les suites de deux pièces, au rez-de-chaussée, avec confort moderne». Les deux pièces se commandaient l’une l’autre. Et elles donnaient sur une espèce de puits étroit, d’un aspect très dramatique.

--C’est la cage de l’ascenseur? demandai-je innocemment.

--La cage de l’ascenseur, monsieur! dit le concierge indigné; c’est la courette, la courette réglementaire de 8 mètres de côté. Monsieur voudrait peut-être donner sur un jardin, pour trois mille francs?

--Vous me payeriez pour habiter là-dedans, répondis-je, que je prendrais la fuite. Comme c’est laid, mon Dieu, comme c’est laid!... Du reste, je ne regarde pas au prix; montrez-moi autre chose.

Alors nous visitâmes un appartement à dix-huit mille francs. Mais, avant d’entrer, je fis une station pour considérer avec hésitation la rampe de l’escalier. Elle figurait des pilastres de bois, Louis XIV, naturellement. Le plafond se découpait en caissons, plutôt Renaissance.

--Et c’est du bois? questionnai-je avec sévérité.

--C’est du bois... dit le concierge. Dame, c’est manière bois. On fait ça avec du staff, maintenant. Monsieur ne voudrait pas qu’on lui donne du bois! Ça ne se fait plus!

--C’est idiot! affirmai-je avec assurance. Et naturellement, ce cuir de Cordoue, c’est du linoléum?

--Une «imitation» de linoléum, corrigea le concierge, blessé. Et c’est riche!

--Ça serait riche si c’était du cuir de Cordoue, lui dis-je, avec indulgence. Moi, je veux du cuir de Cordoue qui vienne de Cordoue, et du bois qui vienne des bois, ou bien autre chose qui ne mente pas, une chose qui soit ce qu’elle est, avec sincérité... Mais entrons!

Et nous passâmes en revue les amours et les nymphes du salon, en plâtre, les moulures rocaille de la galerie, les stucs de la galerie et de la salle à manger, les papiers de tenture qui avaient l’air d’étoffes, et les appliques pour l’électricité qui étaient faites sur les plus fastueux modèles d’appliques du temps où l’on n’avait que des chandelles pour s’éclairer. Quant aux glaces, inutiles de dire que c’était du Louis XIV «riche», bien imité avec des matériaux pauvres.

--Cet appartement est très bien! prononçai-je.

Le concierge eut un mouvement de satisfaction.

--Monsieur ne trouvera pas mieux pour le prix! suggéra-t-il.

--Oui, dis-je: il est bien exposé, les pièces sont assez grandes... Seulement, est-ce qu’on ne pourrait pas m’ôter toutes ces histoires-là?

--Quoi? cria le concierge, quoi?

--Tout ce qui est sur les murs, sur le plafond, dans l’escalier!

--Mais, monsieur, c’est ce qui fait le style de l’appartement! On ne louerait pas sans ça! Monsieur est bien le seul...

--Vous croyez! fis-je, en m’efforçant de jeter dans son âme la semence d’un doute pervers.

--Vous croyez? ajouta mon ami en écho.

Il avait compris. Il expliqua le jeu aux deux autres neurasthéniques, abrités dans leur fiacre. Et successivement ils livrèrent après nous et l’un après l’autre le même assaut à ce même concierge. Ils lui dirent: «Que c’est laid, mon Dieu, que c’est laid!» Cet homme était effondré. On avait donc changé de goût pour les immeubles? Ce n’était donc plus ça qu’il fallait servir aux clients? Abrités derrière les vitres de la voiture, nous le vîmes reconduire jusqu’à la porte son dernier visiteur: il avait la tête basse et les yeux égarés. Et alors, le cœur léger, ardent, plein d’un cruel enthousiasme, jusqu’à la nuit noire nous parcourûmes l’énorme ville, en quête de nouveaux édifices sur qui jeter le venin corrodant des amères critiques. Nous décourageâmes vingt concierges, nous rencontrâmes même des propriétaires, des architectes. Le premier qui leur parlait était repoussé avec mépris, le second inquiétait, les deux autres faisaient naître l’angoisse, le désespoir et _baisser les loyers!_

Je propose donc la constitution d’une nouvelle ligue. Citoyens, que désormais un noble esprit de solidarité vous anime! Unissez-vous pour visiter platoniquement à tour de rôle les maisons neuves! Et dites que c’est laid, que c’est affreusement laid! Vous rendrez service à ceux qui cherchent réellement un toit sous lequel reposer leurs têtes--et vous ramènerez peut-être un peu de goût et de simplicité dans l’âme sauvage des décorateurs.

LES DEUX TRIBUS

... C’était un peintre qui changeait de logis, en même temps que d’atelier. Cet événement ne semble pas de nature à modifier la face du monde, et il est moins rare qu’une éruption de volcan, la chute d’une cheminée, le couronnement d’une rosière. Du point de vue de la géographie humaine, on peut classer le Parisien parmi les nomades dont les migrations sont limitées à un territoire restreint, donc assez semblables à celles des Bédouins qui ont leurs pâtures d’hiver et d’été, et s’accomplissent à des époques régulières. Ces époques sont qualifiées «termes», et la migration s’opère à l’aide de vastes chars sans fenêtres, attelés de plusieurs chevaux, peints de couleurs violentes, pareils à ceux qu’emploient les Boers pour leurs grands treks à travers le veldt; mais on n’est pas jusqu’à ce jour d’accord sur la question de savoir si l’usage en a été introduit par ceux-ci à la suite d’un retour en Europe, ou bien si au contraire les premiers Boers furent des Parisiens. La discussion de ce point contesté pourrait donner lieu à une thèse intéressante en Sorbonne. Certaines classes de la population préfèrent les voitures à bras, ce qui tend à faire croire qu’elles sont d’une origine ethnique différente. Ainsi qu’il arrive presque toujours, ces déplacements saisonniers sont accompagnés de cérémonies, sans doute d’origine rituelle, où les conducteurs de chars et leurs acolytes consomment de grandes quantités de boissons enivrantes, et par des combats, parfois sanglants, entre deux peuples hostiles, dont l’un est celui des locataires et l’autre celui des propriétaires.

Dans ces deux groupes principaux et ennemis, on distingue un grand nombre de tribus, parmi lesquelles celle des peintres et celle des sculpteurs. Cette dernière montre des dispositions à la sédentarité, et tout porte à croire que dans quelques siècles elle se fixera définitivement au sol. Ces tendances, ainsi qu’on s’y pouvait attendre, sont déterminées chez elle par les conditions propres de son existence et sa manière de vivre: il lui est en effet difficile de transporter fréquemment les lourds blocs de pierre, de marbre ou de bronze qui paraissent constituer ses fétiches et dont elle ne se sépare qu’à prix d’argent, autant dire presque jamais. La tribu des peintres, au contraire, ne s’entoure d’habitude que d’objets légers; et sa mobilité est accrue par l’étrange instinct qui pousse la plupart de ceux qui la composent à parcourir les campagnes, dont ils imitent, sur des toiles, les verdures et les animaux, dans l’espérance illusoire qu’ils pourront se nourrir de ces effigies.

* * * * *

Le peintre dont je vous parle appartenait à cette dernière catégorie. Voilà pourquoi il avait déménagé afin de se conformer aux mœurs de ses congénères. Dans le nouvel abri qu’il avait découvert il se trouva, ainsi que du reste il l’avait prévu, en contact avec une autre espèce d’hommes, dont nous n’avons pas encore parlé et qui porte presque le même nom: ce sont les peintres en bâtiment. Ceux-là se considèrent comme d’une race supérieure parce qu’ils ont coutume de couvrir de couleur des espaces beaucoup plus considérables, qu’il y a moins de morte-saison dans leur métier, que les instruments dont ils se servent sont plus grands, et que les matières qu’ils emploient répandent une odeur encore beaucoup plus repoussante. Dès leur arrivée ils s’empressèrent donc de regarder, d’un œil critique, les œuvres du peintre en paysages, qui se trouvaient entassées contre les murailles. Ils les traitèrent sans respect. C’est que le sous-groupe des peintres en bâtiment a conservé des mœurs simples et ingénues, qui sont consolantes à observer au milieu des corruptions de la société contemporaine. Ce sont des gens pour qui les arbres sont verts, le sang est rouge, et la nuit noire, ainsi que l’ombre, fille de la nuit. Ils estiment, de plus, que le corps des femmes est d’une couleur connue, dite couleur de chair. Mais le peintre dont je vous parle était beaucoup plus savant, ayant reçu l’initiation d’un clan spécial qui porte le nom d’impressionniste. Ce clan professe que les couleurs ne sont pas ce qu’elles semblent, et qu’elles exercent d’autre part sur les formes une action si puissante que celles-ci n’ont plus qu’un rapport lointain avec ce qu’en croit distinguer le vulgaire. Par exemple, la flamme d’un foyer peut leur paraître composée d’un million de petites fleurs de toutes les nuances, et un cyprès, sous le soleil, monter vers le ciel comme une grande flamme exaspérée en volutes jaunes, rouges, mauves, avec quelquefois, par taches insignifiantes, la teinte que les ignorants attribuent aux cyprès. La tribu des peintres en bâtiment, étant demeurée barbare, se mit à danser, autour de l’œuvre de ce peintre d’un clan évolué, une extraordinaire danse du scalp.

Le peintre du clan évolué sentit alors qu’il n’était pas encore absolument incapable de quelques sentiments élémentaires, parmi lesquels il faut compter la soif du meurtre. Mais comme c’était un civilisé, dans une certaine mesure susceptible de contenir ses mauvais instincts, et qu’une plus haute culture avait développé en lui la faculté de la prévoyance, il songea bientôt que s’il déclarait la guerre à ces sauvages, ces sauvages ne lui peindraient pas son appartement à la colle. Voilà pourquoi il sut imposer à ses traits le masque d’une immobile méprisante. Et enfin, lorsque les brutaux contempteurs de son génie montrèrent quelques signes d’essoufflement, il osa suggérer d’une voix douce:

--Et maintenant que vous avez vu comment je faisais mon métier, si vous commenciez à vous mettre au vôtre?

--On y va, bourgeois! répondirent ces hommes farouches.

L’appellation de «bourgeois» a remplacé chez eux, depuis quelque temps, celle de «rat», de «chien», ou d’«œuf de tortue», dont ils avaient jadis coutume d’injurier leurs ennemis. Le malheureux le savait. Mais il était résolu à tout supporter, dans l’espoir, comme je l’ai dit, qu’à la fin son appartement serait peint à la colle.

Un des peintres en bâtiment monta sur une échelle et fit quelques gestes propitiatoires vers la muraille, à l’aide d’une latte pliante, empreinte de coches mystérieuses. Les autres le regardaient. Il les regarda. Après quoi il redescendit. Puis tous gagnèrent la porte.

--Eh bien, quoi? demanda le peintre en paysages.

--C’est dix heures, répondirent les hommes de la tribu ennemie. On va se rafraîchir.

Les ouvrages de sociologie enseignent que nul ne doit jamais empêcher les tribus de célébrer leurs rites nationaux. Les représentants de celle-là revinrent vers onze heures. Leur visage respirait la joie, l’ardeur et la santé. Leur chef reprit sa latte pliante et fit d’autres gestes propitiatoires, avec lenteur, pour ne pas mécontenter les esprits. Ses guerriers chantèrent des hymnes, pour aider son incantation. Les paroles en étaient ingénues et naïves, comme il sied aux races primitives. Elles célébraient généralement le soleil, de diverses manières. Parfois on précisait qu’il était en train de se lever à l’horizon d’opale; ou bien on se contentait d’avertir une grande-prêtresse, appelée Manon, qu’il était là, comme tous les jours. Après quoi le chef descendit encore une fois de son échelle et gagna de nouveau la porte avec ses guerriers.

--Eh bien quoi demanda le peintre en paysages, plaintivement.

--C’est midi moins cinq. On va déjeuner.

Il n’était que midi moins le quart. Mais les races primitives n’ont qu’une médiocre notion du temps. Et le peintre resta seul, sans espoir de voir jamais son appartement peint à la colle. Ses yeux désespérés s’égarèrent à la fin sur les brosses vierges ou du moins bien lavées, et les pots où la peinture à l’huile de lin montait jusqu’aux bords. Presque sans y penser, il plongea l’une de ces brosses dans l’un de ces vases empli d’un liquide éclatant; d’une main assurée, il en caressa le mur...

Et il alla, il alla, il alla. Ses gestes étaient larges et généreux sur le milieu des parois, souples et prudents à la hauteur des cimaises, délicats et remontants quand ils atteignaient le plancher. A deux heures, il avait fini; et se croisant les bras, il vit que son œuvre était bon. Entendant des pas dans l’escalier, avec précipitation il se lava les mains et prit un air innocent.

Et les hommes de la tribu ennemie s’écrièrent, pleins de stupeur:

--On a peint la chambre à coucher!

Et leur chef ajouta, après avoir examiné le travail d’un œil scrutateur:

--C’est un homme du métier qui a fait ça!

--C’est moi... dit le peintre en paysages, encouragé.

--Alors, tout de même, tout de même, conclurent les hommes de la tribu ennemie, vous êtes un artiste, vous!

* * * * *

Il paraît que depuis ce moment la peinture impressionniste jouit d’une plus grande sympathie parmi les peintres en bâtiment. Et c’est une histoire qui est arrivée.

JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER

C’est en vérité un grand souci, quand on a le cœur bien placé, l’âme un peu sentimentale, d’arriver à la conviction raisonnée et désespérante que certains amis d’enfance, pour lesquels on a conservé toute la chaleur de sa sympathie, n’arriveront jamais à rien. Et vous savez qu’il en est! Chacun de nous, dans sa génération, en pourrait citer au moins deux ou trois. Justement, ce furent les plus agréables compagnons: les jeunes gens sérieux ne sont jamais bons qu’à eux-mêmes, à leur propre avenir. Quand par hasard vous tombez chez eux, éprouvant le besoin de vous délasser un instant, vous tombez rarement bien. Ils ont toujours quelque chose à faire. Si cependant ce n’est point le cas, ils vous annoncent qu’ils vont dans le monde: ce qui s’appelle pour eux préparer une carrière. Mais tous nous avons gardé le souvenir de quelques bons diables qui ne leur ressemblaient point. Ils ne demandaient qu’à se laisser distraire; ils y semblaient toujours prêts, ils étaient, pour se faire applaudir, suivre, aimer, fertiles en imaginations heureuses. Le lutin qu’Edgar Poe a nommé l’Ange du bizarre--mais cet ange est un petit démon, je vous assure--les a touchés de ses griffes malicieuses et cocasses. Enfin ils jouent, ils jouent perpétuellement; incapables de comprendre jamais la gravité de l’existence, ils prolongent au delà des bornes permises l’ingénuité de la jeunesse. Ce sont des artistes par la fantaisie, mais il leur manque la patience, la fermeté de travail et de propos qui font le talent. Cela est bien triste du jour qu’ils deviennent chauves. On songe: «Que vont-ils devenir, mon Dieu, que vont-ils devenir?» En général, ils ne deviennent rien du tout. Et cela vous fait de la peine, car on ne peut se défendre de leur garder une involontaire affection: ils vous ont tant amusé! Mon vieux camarade Jean-Louis est de ceux-là. Je l’avais connu élève de l’Ecole Centrale. Il n’y brilla que comme costumier de la revue où les futurs ingénieurs se délassent chaque année de leurs âpres travaux: je crois vous avoir fait pressentir que son âme était frivole. Aussi ne fut-il nullement étonné de se trouver fruit sec au bout de trois ans. Ce garçon n’est pas sans qualités, il sait se rendre justice à lui-même. D’ailleurs il était bien évident que son génie ne le destinait point aux sciences. Il m’annonça donc qu’il s’allait improviser sculpteur et loua un atelier. Mais je présume que la profession de sculpteur a des dangers, à cause du bon caractère des dames qui consentent à poser sur le plateau; car il ne sortit rien de cet atelier, qui était raisonnablement grand, qu’une collection de marrons sculptés, tout petits, mais très drôles. Mieux vaut sculpter des marrons que, de s’abandonner à une lâche indolence. Je conseillai donc à Jean-Louis de se consacrer aux marrons: il en était déjà fatigué.

Ses ressources ont toujours été médiocres; j’augurai mal des suites de sa carrière. Et bientôt, comme je m’y attendais, j’aperçus à certains détails de sa mise, à la classe de restaurants où il allait chercher une nourriture nécessaire même aux fantaisistes, que la fortune ne lui était point favorable. Mais voici qu’à je ne sais quel bal annuel, où beaucoup de jeunes artistes s’affrontent gaiement à beaucoup de nudités féminines, je le rencontrai vêtu d’un costume d’évêque byzantin ruisselant d’or et de la plus haute somptuosité. L’intérêt que je persiste à lui porter m’engagea à lui demander s’il avait fait un héritage: «Mon cher, me répondit-il, c’est de la toile d’emballage sur laquelle j’ai étalé des grains de millet plongés dans la colle de pâte. Jette là-dessus pour dix sous de ce faux or que les camelots vendent en bouteille, et tu m’en diras des nouvelles!» J’admirai que, dans sa misère, il fût demeuré de la sorte aussi gai qu’ingénieux.

* * * * *

Quelques mois passèrent. J’avais presque oublié ce pauvre Jean-Louis. Dois-je l’avouer? Je faisais tous mes efforts pour l’oublier entièrement. C’est que j’appréhendais pour lui, après des années difficiles, les définitives déchéances; et qu’y faire? Mais il était écrit que cet homme véritablement exceptionnel me devait encore réserver des surprises. Hier ce fut lui qui m’aborda: sa mine était florissante. Que dis-je: il avait l’air d’un homme riche, infiniment plus riche que moi; il est des attitudes de paisible assurance qui ne sauraient tromper. Jean-Louis jouissait, sans qu’il fût possible d’en douter, d’une large aisance. C’est de quoi je le félicitai sans toutefois songer à lui en dissimuler mon étonnement. Cet aimable garçon n’avait point changé: il pouffa de rire.

--J’ai trouvé ma voie! dit-il.

--Je le vois bien, mais comment?

--Mon cher, me répondit-il, je suis «ensemblier» pour Allemands et autres étrangers.

Mon innocence m’empêcha de bien saisir.

--Oui, continua-t-il, je fais des ensembles et des meubles--non pas de modern-style, le modern-style est déjà désuet--d’un style absolument nouveau, ultra-contemporain, car il est renouvelé du Directoire. C’est-à-dire que dans un décor vaguement Directoire, j’introduis des imaginations de mon cru. Oh! je ne me foule pas, ce n’est pas difficile. Et j’ai un succès! Veux-tu venir voir? Je ris tout seul devant mes inventions. J’imagine qu’avec toi, ce sera plus joyeux encore.

Il me conduisit dans son atelier, ce même atelier d’où jadis étaient sortis de si beaux marrons sculptés.

--Regarde! cria-t-il.

Et il se tenait les côtes.

Jean-Louis s’était d’abord consacré à la décoration des étoffes et des tentures d’ameublement. Je partageai son allégresse en présence d’une toile économique sur laquelle, autour d’un encadrement de palmettes--les palmettes constituent un incontestable rappel du style Directoire,--il a semé au pochoir un grand nombre de poissons qui poursuivent autant de pommes. Sur fond jaune. Et les poissons et les pommes étaient rouges, d’un beau rouge écarlate. Mais il les fait aussi verts ou bleus, à la volonté des personnes.

--C’est ma signature, dit-il, le poisson et la pomme. Et ça veut dire que je m’en fiche. Mais nul n’a encore compris, parmi mes clients, le sens de cette allégorie. Ça revient à dix sous le mètre, tout compris, et ça se vend trois cents francs, comme des petits pâtés... Voilà aussi des meubles: du bon frêne, pas cher, habillé d’une laque qui ne coûte rien. Et pour le style, du Louis-Philippe exaspéré. C’étaient les meubles qui me faisaient le plus rigoler chez ma grand’mère: je te prie de croire que j’en ai la ligne dans la tête! Et c’est d’un écoulement sûr et avantageux... Qu’est-ce que tu dis? Que tu voudrais me voir travailler? Justement il faut que j’exécute une pendule. Un chef-d’œuvre. Assieds-toi et regarde. Ce ne sera pas long.

Il prit une boîte de cigares vide, et, au moyen d’une petite scie, eut bientôt achevé d’y faire apparaître une ouverture parfaitement ronde.

--Les boîtes de cigares, expliqua-t-il, sont en acajou. L’acajou est-il un bois précieux, oui ou non? Donc je ne vole pas mes clients.

Les éternelles petites palmettes, mais en cuivre doré cette fois, et dont il gardait toute une provision dans une sébile, ornèrent comme il convient la base de cette future pendule.

--Maintenant, dit-il, admire la barbare et délicieuse originalité de mes motifs d’angle.

Il me montrait un petit cheval en fer-blanc, acheté pour quelques sous dans un bazar. Les deux côtés du cheval, fabriqués à l’emporte-pièce, n’étaient assemblés que par quelques clous invisibles dont il les débarrassa. Cela lui fit ainsi deux moitiés de cheval.

--N’épargnons pas les frais, dit-il. Dorons ceci à la feuille.

Une fois dorées à la feuille les deux moitiés de cheval vinrent s’appliquer aux angles de la pendule. L’effet était inattendu, mais laid. Ou plutôt, si vous voulez, extrêmement nègre.

--Eh bien? demandai-je.

--Eh bien, la pendule est terminée. Tu vois que ça n’est pas long. Veux-tu que nous la portions chez mon intermédiaire habituel?

J’acceptai par curiosité. Et j’ai vu, j’ai vu de mes yeux, Jean-Louis recevoir quatre cents francs.

... Je jure, je jure sur mon bonheur en cette vie et dans l’autre, que cette histoire, bien qu’invraisemblable, est parfaitement authentique.

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