Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts

Part 4

Chapter 43,888 wordsPublic domain

--Monsieur, me répondit-il, j’arrive de Pontoise, où je coule des jours paisibles et heureux. Mais ce n’est pas une raison pour que vous vous moquiez de moi. Je sais fort bien de quoi est fait nécessairement l’avenir; il est fait du passé, de toutes les acquisitions du passé, moins certain déchet, et _plus_ quelque chose: de l’adaptation de tout ce passé à des conditions nouvelles, à des hommes nouveaux, à des circonstances nouvelles, à des moyens nouveaux. C’est ainsi qu’on a pu dire que les règles de la stratégie n’avaient pas changé depuis Annibal ou Jules César. Il s’agit toujours d’être plus fort que son adversaire sur un point donné. Il n’y a que les moyens qui changent. Mais on a beau avoir inventé les canons, les fusils, les chemins de fer et les automobiles, sans compter les aéroplanes, il faudra toujours être plus fort que l’adversaire sur un point donné, puis sur un autre point, et ainsi de suite. Il faut posséder tout ce qu’il y a de plus neuf, et garder tout ce qu’on possédait auparavant, non pas dans les procédés, qui changent, mais dans les principes, qui sont immuables, une fois qu’on les a découverts. En matière d’art, les hommes de l’âge de pierre ne les avaient pas tous découverts. Voilà pourquoi ces jeunes gens ne sont que des archéologues, je vous le répète. Mais quels archéologues! Vous m’en voyez pénétré d’admiration.

--S’ils vous entendaient, lui dis-je, vous les plongeriez dans une grande peine. Ils se croient des révolutionnaires.

--Mais ce sont peut-être aussi des révolutionnaires! Un homme qui viendrait nous dire qu’il faut renoncer à vivre en société, démolir sa maison, tâcher de retrouver le langage d’Adam et Eve, et en tous cas braire comme un âne dans l’espoir de leur ressembler davantage, serait un révolutionnaire. Mais ce ne serait pas, pour employer le mot dont vous venez de vous servir, ce ne serait pas un futuriste. Ce serait tout l’inverse.

--Vous ne croyez donc pas au succès de cette bruyante cohorte?

--Je n’ai pas dit cela! fit-il avec vivacité. Par succès, je suppose que vous entendez, comme il est d’usage aujourd’hui, que leurs tableaux trouveront des acheteurs. Je suis persuadé qu’ils en trouveront. Car j’ai là-dessus une expérience personnelle. Mon père, qui appartenait comme moi à cette bourgeoisie éclairée qui fait toujours, grâce à Dieu, l’épine dorsale de la France, était amateur de tableaux. Ainsi que l’immense majorité des amateurs, ses contemporains, il n’avait de goût que pour les choses médiocres, mais sans défauts. Je vendis sa collection un bon prix, voici trente ans. Mais chose curieuse, je faillis ensuite me ruiner à suivre son exemple. C’est que le public et les critiques avaient fini par s’apercevoir qu’à ne louer et n’aimer que les choses mauvaises, mais raisonnables, ils avaient laissé passer sans les voir de bonnes choses, mais qui les choquaient, et qui d’ailleurs n’étaient point sans défauts. Ils arrivèrent donc à cette conviction que seuls avaient de la valeur, une valeur mystique, et par conséquent incommensurable, les ouvrages qu’ils ne comprenaient point. Ils se sont donc précipités dessus, ils continuent à se précipiter dessus. On dit qu’à la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. Il en est de même en art. Ce sont toujours les mêmes qui achètent de la peinture. La plupart n’y connaissent rien, et, au fond, s’en moquent pas mal. Ils en ont parce qu’il faut en avoir. Auparavant, ils avaient la vénération de ce qui n’enfonce rien. Maintenant, ils ont la superstition de ce qui enfonce tout. Jadis, ils achetaient du mauvais, raisonnable. Aujourd’hui, ils prennent du mauvais, excessif. Voilà tout.

LE BAS-RELIEF

... Le plus doucement possible, afin d’avoir moins chaud, M. Costepierre, venant du pont Neuf, suivit le quai Conti, dépassa l’Institut, et demeura un instant immobile sous l’arcade du portique qui fait communiquer cet édifice avec la rue de Seine. Cette voûte n’avait rien qui la désignât particulièrement à son intérêt: mais par ce pertuis, entre le fleuve et cette étroite voie du vieux Paris, il s’établissait un courant d’air, et le professeur, enlevant son chapeau, goûta délibérément ce souffle qui, bien que tiède lui-même, rafraîchissait un peu son front en sueur. Il s’efforça aussi de trouver plaisir à considérer le paysage urbain qu’il avait sous les yeux, l’un des plus harmonieusement limités, l’un des plus parfaits qui soient au monde. Sa déception fut vive de n’y point parvenir. Tous les plans étaient secs, durs, et chevauchaient les uns sur les autres. Telles sont les perfidies et les cruautés du soleil caniculaire: l’air de la ville, d’ordinaire si fin, si délicat, qui baigne et pénètre toutes choses de plus d’esprit encore que de volupté, était à cette heure d’une brutalité sans grâce.

C’est que les édifices parisiens n’ont pas été construits pour la lumière du Sahara! M. Costepierre le constata mélancoliquement. Mais l’optimisme de sa nature voulut trouver une consolation dans le fait incontestable que les murailles de l’Institut projetaient une ombre sur la chaussée. «Et pourtant, songeait-il, elles ne sont pas orientées vers l’orient ou le ponant. Mais c’est que le soleil se trouve en ce moment dans l’hémisphère sud.» A toutes les minutes de sa vie où il éprouvait quelque fatigue ou quelque déconvenue, M. Costepierre s’ingéniait ainsi à se plonger dans le milieu cosmique, à concevoir et sentir la terre tournant sur son axe, accomplissant autour du soleil, éternellement, son orbite elliptique, insignifiante petite cellule d’un ensemble infini. Et il parvenait assez vite à se convaincre alors que décidément il y avait au monde des choses plus importantes que lui, M. Costepierre: telle était sa religion.

Comme il allait enfin reprendre sa marche, une automobile le dépassa impétueusement, et il crut voir la personne qui y siégeait toute seule faire de la tête, dans sa direction, ce petit mouvement par quoi les femmes bien élevées daignent témoigner qu’elles reconnaissent quelqu’un. Et l’automobile, en effet, s’arrêta quelques pas plus loin. Il reconnut alors une vieille amie chez laquelle parfois il avait dîné, aux saisons où l’on dîne. Elle attendit qu’il l’eût rejointe, et lui demanda, naturellement, ce qu’il faisait à Paris à pareille époque. Pour elle, c’était une corvée de maîtresse de maison: elle ne faisait que passer. Il lui fallait acheter des chaises de jardin, des draps de lit, des conserves: quand on arrive à la campagne, on s’aperçoit tout de suite que tout vous manque, et qu’il faut tout renouveler.

--Vous sortez sans doute de l’Institut? dit-elle ensuite.

Cette question était une maladresse: M. Costepierre n’est pas de l’Institut. Il se trouve encore à Paris parce qu’il est professeur d’histoire dans un lycée, où il doit même prononcer le discours de distribution de prix. Il l’avoua fort ingénument et ajouta qu’il se rendait de ce pas à l’Ecole des beaux-arts pour y voir les esquisses du Grand Prix de Rome de sculpture.

--Ce n’est point, dit-il, que ces choses m’intéressent habituellement; mais il paraît que cette fois, qui est la première, une jeune femme l’a emporté sur tous les autres concurrents. Je cède à un mouvement de curiosité assez commun.

Mme Denant fit une moue un peu dédaigneuse. Elle appartient à la catégorie très nombreuse des femmes antiféministes. Si elle était capable d’en donner les raisons, ces raisons ne seraient pas mauvaises: elle dirait qu’ayant été fort heureuse de son rôle dans la vie, elle ne conçoit pas pourquoi quelques-unes de ses sœurs en désirent un autre. Mais comme elle confond fréquemment les idées générales et les généralités, elle se contente d’invoquer des principes de haute convenance. Cependant elle consentit à accompagner M. Costepierre, et bien qu’il n’y eût plus que quelques pas à faire, le fit monter dans sa voiture. Elle eut toutefois le temps de dire avant d’arriver:

--Nous n’allons pas voir, sans doute, quelque chose de bien intéressant; il y a là sûrement une de ces politesses que les hommes font si aisément aux femmes.

--Je ne sais pas plus que vous ce que nous allons voir, répondit M. Costepierre, et d’ailleurs je ne possède aucune compétence en la question. Mais je me permets d’être d’un avis différent du vôtre: Les hommes concèdent fort aisément aux femmes les petites distinctions auxquelles ils n’accordent pas d’importance. Mais s’il s’agit d’un sérieux avantage, ils se retrouvent ligués et défendent fort âprement les intérêts de leur sexe: c’est ce que nous avons pu constater récemment lors de la candidature à l’Académie des sciences d’une femme dont le grand et honnête mérite ne faisait de doute pour personne. Si donc on a fini par accorder à celle-là, après une longue attente, la toute première place, c’est qu’on ne pouvait faire autrement.

--C’est ce que nous verrons! dit Mme Denant.

--Soyez assuré, répondit le professeur, que je m’en rapporterai à vos lumières.

Il n’eut pas plus tôt prononcé cette phrase ironique et polie que la contradiction qu’elle impliquait le frappa en lui donnant à sourire. Car il avait involontairement exprimé avec courtoisie, lui parfaitement disposé à admettre l’égalité des deux sexes dans les choses de l’esprit, qu’il n’accordait instinctivement qu’une valeur relative au jugement d’une personne qui n’aurait jamais de barbe.

La salle du quai Malaquais était pleine de gens qui voyaient pour la première fois de leur vie un bas-relief. Ils demandaient au gardien où était «la sculpture de la dame», allaient contempler ce bloc de plâtre, regardaient ensuite les autres blocs de plâtre, et jugeaient dans leur for intérieur que c’était tout pareil. Mais ceci déjà leur faisait une forte impression qu’une femme, tout de même, eût pu faire tout pareil! Après quoi ils réagissaient ou ne réagissaient point contre cette impression, selon l’idée qu’ils avaient apportée en entrant. Mme Denant résuma son opinion en disant que décidément, comme elle l’avait prévu, il ne valait pas la peine de s’être dérangé.

--Mais si, répondit M. Costepierre, mais si! Un des problèmes qui s’est depuis longtemps posé à ma pensée était celui-ci: il y a le génie, et il y a le talent. Le talent est assez souvent une plante de serre chaude; il exige, pour fructifier, de grands soins et des circonstances favorables. Le génie, au contraire, est irrésistible, du moins si nous en croyons les romantiques. Ecrasé, dédaigné, supplicié, il entend toujours et malgré tout sonner l’heure de son triomphe. Et dans ce cas, pourquoi y a-t-il eu si peu de femmes de génie? Il s’en devrait trouver un nombre bien plus considérable. Mais j’ai lu récemment un livre de Mme Bernardini-Sjœstedt qui m’a beaucoup frappé: il y est écrit que ce qui a toujours empêché les femmes de dire de façon originale ce qu’elles avaient à dire, c’est qu’elles avaient jusqu’ici reçu leurs méthodes et leurs procédés d’expression des hommes, et que ni ces méthodes ni ces procédés ne sont faits pour elles... Vous savez qu’il est des langues primitives où le vocabulaire des deux sexes est singulièrement différent. C’est un phénomène qu’on explique en disant que durant de longs siècles les hordes d’hommes et les hordes de femmes ont vécu séparées, ne se retrouvant qu’aux saisons de désir et d’amour; et de la sorte, chez l’homme et la femme, des sentiments assez analogues auraient favorisé l’évolution de langages distincts. Il en est peut-être ainsi, même chez les peuples civilisés, bien plus qu’on ne croit. Les femmes, dans ce pays, n’ont pu jusqu’à ce jour employer que la langue des hommes, les façons de peindre ou de sculpter des hommes, et elles s’y trouvent empêtrées. Si elles arrivaient à retrouver les moyens d’expression qui leur sont propres, combien cela serait précieux, nouveau, lumineux! Tenez, il est en ce moment deux vers de _Hernani_ qui me reviennent à la mémoire. C’est doña Sol qui, tenant dans ses bras son époux expirant, dit à don Gomez:

Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce, Il dort, c’est mon mari, c’est notre nuit de noce!

J’ai toujours eu le soupçon que si une femme avait eu à rendre cette situation _comme elle la sentait_, elle eût trouvé une phrase infiniment plus douloureuse, voluptueuse ou délicate--je ne puis le dire, étant un homme, justement!--mais enfin autre chose!

--Et voilà pourquoi c’eût été choquant! dit Mme Denant.

--Peut-être, peut-être! En tout cas c’eût été plus vrai. Et quelle joie de voir sourdre en art un peu de vérité! Ce n’est pas si fréquent... Eh bien, tenez, dans ce bas-relief du concours, il s’agissait de montrer Oreste, cet Oreste poursuivi depuis si longtemps par les Euménides, qui a pu enfin s’endormir; et sa sœur Electre protège son sommeil. Regardez ce qu’elle a trouvé, la modeleuse, regardez cette main qui va tâter, qui va caresser le front du mâle fiévreux et harassé, cette autre qui se dirige vers les hommes qui viennent: «Silence, ne le réveillez pas!» C’est de la vraie sculpture, et c’est si humain... si humain et si féminin! Alors je suis heureux. Je crois que le morceau est bon, bien que ce ne soit pas mon métier d’en juger. Mais je suis sûr, avant tout, sûr comme un vieux lecteur d’Eschyle, que c’est comme ça que ça dut se passer. Et c’est quelque chose.

--Mais, observa Mme Denant, elle a donc réussi parce que c’était un geste féminin qu’elle avait à représenter. Et dans tout autre cas...

--Elle aurait échoué, dit M. Costepierre, ou elle nous aurait donné une interprétation féminine de l’autre chose, qui aurait peut-être été mauvaise, mais aussi peut-être originale ou intéressante. Voilà tout ce que je puis dire... Par-dessus le marché, c’est peut-être seulement en France que ces talents féminins ont le plus de chance de se produire. Il n’y a pas de pays où la femme tende davantage à devenir l’égale de l’homme, et c’est heureux, puisqu’il paraît que notre population n’augmente plus que faiblement. Mais cette égalité est apparue chez nous de longue date: voilà ce que c’est que de doter les filles!

--Comment? fit Mme Denant surprise.

--Eh oui, fit M. Costepierre. Cela leur donne de l’influence dans le ménage. Une paysanne qui a apporté une pièce de terre à la communauté a naturellement le droit de discuter la manière dont elle entend qu’elle soit cultivée. Et si vous avez voix au chapitre pour l’éducation de vos enfants, c’est qu’ils ne vivent pas seulement du bien de votre mari. Vous n’éprouvez pas le besoin d’être une insurgée, mais vous avez de l’initiative, chère madame, vous en avez plus qu’une Anglaise ou une Allemande. Mais oui, mais oui, ne protestez pas!

POUR UNE NOUVELLE LIGUE

Je demande que des industriels ingénieux construisent des roulottes, pas trop chères, où l’on pourrait vivre, dormir et mourir; ou bien qu’ils élèvent de vastes ballons captifs, avec nacelles tranformées en dortoirs; ou bien encore que l’Etat bienfaisant abolisse les lois cruelles qui interdisent le vagabondage. Car je commence à désespérer de plus jamais trouver un toit pour abriter ma tête. Paris est en effet devenu inhabitable: d’abord parce qu’on démolit, ensuite parce qu’on bâtit, et à la même place. Vous ne comprenez pas, vous me répondez que ces deux motifs sont contradictoires, et que si l’on démolit ma maison, je n’ai qu’à attendre pour me loger dans celle qu’on remolira, si j’ose m’exprimer ainsi. Monsieur, ou bien vous êtes un homme déplorablement naïf, ou bien vous vous faites remarquer par la plus insigne mauvaise foi. L’appartement que j’occupais était un vieil appartement dans une vieille, bête, honnête maison. On y montait par un escalier, figurez-vous, on y mettait ses affaires dans des armoires, on s’y chauffait avec des cheminées, et le concierge se cachait dans une loge où il rapetassait de vieux pantalons; car il était en même temps tailleur, ce que j’estimais d’un secours précieux. Mais un jour les démolisseurs sont venus. Ce sont des démolisseurs hypocrites et astucieux. Ils ont commencé par laisser ma demeure tranquille, ils se sont attaqués aux autres, celles qui étaient à côté. C’était déjà bien assez désagréable. Durant dix-huit mois, j’ai respiré l’odeur du plâtre frais (le plâtre frais sent les vieilles allumettes chimiques mouillées et moisies), j’ai piétiné dans la boue, dans le mortier, dans les gravats; d’innombrables chariots ont fait tout ce qu’ils ont pu pour m’écraser; et j’ai connu l’invasion de milliers de rats: chassés de leurs vieilles retraites, ils cherchaient un appartement; ils ont trouvé le mien.

Longtemps je les ai maudits. Mais maintenant je comprends leurs souffrances, et j’y compatis. Moi aussi, j’ai dû quitter ma retraite; la pioche des démolisseurs l’atteignit enfin. Pauvre exilé, j’ai connu les lits d’auberge, l’hospitalité des campagnes, l’abri prêté par des amis complaisants ou des parents qui accomplissaient leur devoir sans enthousiasme. Et pendant ce temps-là on rebâtissait ma maison. Et comme je suis un animal d’habitude, comme j’aime ma rue, mon quartier, mes omnibus et mes fournisseurs, j’y suis revenu ingénument. Mais si vous saviez comme elle avait changé! L’ancienne, la vraie, était en plâtre et en moellons; la nouvelle est tout en pierres de taille, avec des colonnes de marbre rose jusqu’au toit, et un dôme qui ressemble à un observatoire! Je ne reconnus pas non plus le concierge, ni sa loge. D’abord ce n’est plus une loge, c’est un bureau, comme chez les ministres. Et le concierge est peut-être un ministre: en tout cas, il n’est plus tailleur, il est beaucoup mieux habillé que moi, et il a un air, un air... Enfin il est si beau que j’espérai un instant que ce serait lui qui me donnerait le denier à Dieu. Mais je fus déçu. Il me dit seulement:

--Monsieur voit comme c’est beau maintenant. Monsieur sera bien mieux qu’auparavant. Monsieur cherche sans doute un appartement. Quel prix veut y mettre Monsieur?

--Dame, fis-je, le prix que j’y mettais autrefois. Je voudrais quelque chose dans les dix-huit cents à deux mille francs.

La physionomie de ce fonctionnaire intestin respira tout à coup le plus grand mépris, et il répondit:

--Nous n’avons pas ça ici. Je ne peux rien offrir à Monsieur à moins de dix-huit mille francs.

--Bon Dieu! criai-je, épouvanté.

--Monsieur oublie, continua-t-il, que pour ce prix-là il a l’ascenseur et le téléphone, qu’il est éclairé à l’électricité, chauffé au chauffage central. Enfin il y a la pâtisserie.

Je crus un instant qu’il voulait dire qu’en échange de la somme énorme qu’on me demandait, on me fournirait une partie de la nourriture. Pourtant je jugeai que c’était encore excessivement cher.

--Jamais, dis-je, je ne mangerai pour dix-huit mille francs de pâtisserie par an. J’en serais malade!

Mais le concierge consentit à me détromper.

--Il s’agit, me dit-il, de la décoration. Ces nouveaux appartements sont splendidement décorés. Et c’est cela que nous nommons la pâtisserie. Si Monsieur veut monter avec moi, Monsieur verra.

Il me fit prendre l’ascenseur. Ça, l’ascenseur, c’est commode, je le reconnais. Pourtant il faut apprendre à s’en servir. Dans l’intérieur de cette cage, c’est tout noir, et il y a des tas de petits boutons sur lesquels il ne faut pas appuyer sans discernement. Une fois, faute d’avoir fait attention, je me suis tout à coup senti précipiter dans une obscurité profonde; et je n’osais plus sortir, crainte de tomber dans le vide. En frottant une allumette, je m’aperçus que j’étais descendu dans la cave. C’est traître, ces machines-là, il y a aussi des jours où ça s’arrête centre ciel et terre, sans que personne sache pourquoi, ni combien de temps ça peut durer: il est prudent de se munir de provisions.

Par bonheur, le concierge était un homme savant. Il fit stopper l’appareil juste à l’étage qu’il voulait. Dans l’escalier, cet escalier qui ne servait plus à rien, c’était tout en marbre. En marbre rouge. J’étais impressionné. Le concierge ouvrit une porte magnifique, à deux battants, et je pénétrai dans une espèce de grande pièce, très longue. Je demandai, innocemment:

--C’est un couloir, ou bien la salle à manger?

--Un couloir! dit le concierge indigné: c’est la galerie, monsieur!

--Bon, dis-je, bon! Ne vous fâchez pas. Alors, on mange, dans la galerie? Ça me paraît bien étroit pour mettre une table et des chaises?

--Monsieur, me dit-il, la salle à manger n’est pas ici. Elle est en face de vous.

--Alors, à quoi ça sert-il, cette galerie?

--A quoi ça sert? Ma foi, je n’en sais rien. Mais on ne fait plus d’appartement sans galerie: c’est pour la magnificence.

Je songeai que je n’avais pas de quoi m’offrir des magnificences si coûteuses, et dont je n’éprouvais pas le besoin. Et mon guide ouvrit une autre porte.

--Voilà le salon, dit-il, la voix empreinte d’une émotion religieuse. La cheminée est en marbre blanc, bien entendu. C’est du marbre demi-statuaire, tout ce qu’il y a de mieux. Et voici les pâtisseries!

Les murailles étaient divisées en panneaux peints en blanc, d’une couleur crème fouettée qui me fit penser au style des romans mondains, et chacun de ces panneaux était séparé des autres par une nymphe en plâtre stuqué, qui s’emberlificotait les pieds dans la gueule d’une chimère, également en plâtre stuqué. Et cette dame toute nue tendait les mains, vers le plafond, à une frise où l’on apercevait des petits amours, d’autres dames toutes nues, des palmes, des arabesques, des rosaces, des grecques: toute une boutique de plâtrier ornemaniste. Moi, ça me rend malade quand il y en a tant que ça! Je l’avouai au concierge, qui me répondit sèchement:

--Les autres locataires ne sont pas de l’avis de Monsieur. Plus on en met, mieux on loue.

Le salon était Louis XV, m’expliqua-t-il; le petit salon, à côté, Louis XVI, et la salle à manger Renaissance. S’il y avait eu plus de pièces, je suppose qu’on serait descendu jusqu’au style Pharamond, et puis égyptien, et puis assyrien, avec un fumoir japonais et des water-closets premier Empire. Moi, ça me fiche des palpitations, tous ces styles. Je m’en ouvris au concierge. Il me répondit dédaigneusement:

--Les autres locataires ne sont pas de l’avis de Monsieur. Plus il y a de styles, plus c’est riche!

Alors je demandai à voir les chambres à coucher. Elles étaient plus simples, heureusement, «parce qu’on ne reçoit personne dans les chambres à coucher, excepté celle de Madame». Alors, naturellement, dans celle de Madame, je retrouvai des nymphes et des amours, et tout ce qu’il faut pour un musée. Il n’y avait rien pour s’asseoir, dans cet appartement, puisqu’il était à louer. Je dus passer mon étourdissement contre la paroi. Puis je cherchai un prétexte pour fuir, pour fuir au plus vite.

--Où sont les placards? demandai-je.

--Les placards? répéta le concierge étonné, Ah! oui... Monsieur veut dire ces espèces de cavernes qu’on creusait dans les murailles... Ça ne se fait plus qu’en province.

--Il me faut absolument des placards!... affirmai-je courageusement.

Sur quoi je m’échappai. On m’aurait payé que je n’eusse pu consentir à vivre là-dedans. Et on me demandait dix-huit mille francs. Je ne les ai pas.

* * * * *

Je vous parle sérieusement: on va faire des logements à bon marché pour les pauvres diables. C’est fort bien. Mais où pourront se réfugier les médiocres bourgeois comme vous et moi, qui avons un peu de goût et pas trop d’argent?

J’y songeai longuement. A la fin, je découvris une vengeance, et peut-être un remède.

C’était un dimanche triste, où je rencontrai trois amis tristes. Quelle chose étrange que personne ne soit gai depuis la victoire! Peut-être l’avons-nous trop longuement attendue. Peut-être sentons-nous maintenant tout le poids des deuils que nous supportions stoïquement, tant qu’il fallait ne songer qu’à vaincre. Il y a eu tant de morts, et la vie est si grise pour ceux qui survivent! On ne sait pas de quoi sera fait demain; on n’est plus en guerre et l’on n’est pas en paix. On n’a pas le courage de se remettre au travail; on regarde son voisin: il ne fait rien; alors on fait comme lui...