Le bol de Chine; ou, divagations sur les beaux-arts
Part 3
Car c’est pour ça qu’ils veillaient «au salut de l’Empire». Et c’est pourtant cette confusion heureuse qui a maintenu saine et patriote, durant près d’un siècle, la bourgeoisie dont nous descendons. Il faut donc l’excuser; on a presque envie de la glorifier. Et c’est un phénomène étrange; mais évident, que la victoire, durant des générations, engendre, même en art, de l’héroïsme et de la fierté; la défaite, de l’avilissement.
* * * * *
Je suis allé au musée de Dijon revoir les œuvres du grand Rude. Comme il est toujours semblable à lui! Tous les bustes, toutes les effigies qu’il modela pour représenter un homme particulier, un sentiment individuel, il semble qu’il les ait exécutés avec négligence, avec mollesse, et comme absent de lui-même. Il ne se ranimait que pour exprimer des émotions générales à tout un peuple, des idées communes, j’entends communes à une nation: le tombeau de Cavaignac, l’_Eveil de Napoléon_, le _Départ des volontaires_: c’était un sculpteur civique. Je me souviens d’avoir causé, avant la guerre, devant ce _Départ des volontaires_, en compagnie d’un jeune anarchiste qui aime les belles choses--il y en a. «Cela est sublime, me dit-il. Quel dommage que la signification en soit si ridicule!» Il n’aurait point parlé de la sorte si ses pères, ayant été vaincus, n’avaient commencé à se résigner à leur défaite. Il se trompait, aussi: car si cet Arc de Triomphe et ce _Départ des volontaires_ ne donnaient malgré tout l’envie de passer dessous le lendemain d’une victoire, ils ne seraient pas si beaux.
C’est aussi une chose très singulière que l’unité d’esprit qui inspira ces sculpteurs bourguignons. Tout ce qui se trouve dans Rude, avec des moyens d’expression différents, est déjà dans une vieille _pieta_ découverte dans le village de Chambol, et qui est maintenant au musée de Dijon. Ces statuaires probes, exacts, épris de la réalité des formes, pénétraient celles-ci d’un sentiment profond et universel; ils avaient besoin d’exprimer ce que tous pensaient, d’être compris, d’émouvoir. Ils étaient religieux, ils furent patriotes. A cette heure ils sont humains: Vous souvenez-vous d’avoir vu, au Salon, le monument de Bouchard aux morts du dirigeable _République_? Et il est bon, il est heureux qu’on doive le retrouver plus tard loin des hommes, au détour d’une route, dans les plaines de la Loire. On sera seul avec lui.
ISADORA DUNCAN
Pour Lugné-Poe, qui nous fit revoir la Duncan à Paris.
On est dans un théâtre ordinaire, entouré de spectateurs ordinaires, ceux qu’on ne connaît pas, à qui on n’a jamais parlé, et comme pour supprimer jusqu’aux plus ordinaires des artifices, sur la scène il n’y a même pas de toile de fond: rien que des rideaux gris pâle, couleur du poil ras d’un chat de Siam. Alors il vient une femme, toute seule.
Toute seule, dans ce grand espace nu et à peine éclairé. Elle n’est pas grande, mais ses jambes sont longues, harmonieuses, pourtant musclées, avec des caractères et comme des accents qui parlent. Elle n’est pas belle à la façon des filles de la Grèce antique dont elle porte le vêtement, mais sa face est pleine d’une grâce heureuse et charmée--et l’on ne sait rien de son corps, qui n’est couvert cependant que d’une tunique pâle ou rose, parce qu’on n’y voit plus bientôt que des mouvements, non pas des formes. Elle danse, et il y a aussi ses bras qui s’allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une couronne, ses doigts qui quelquefois font le geste des joueuses de flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire: «C’est là-bas, entendez-vous? Là-bas il y a un bruit. Mais où?»
... Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer, avec des osselets. Elle est couchée, toutefois elle danse toujours;--comment fait-elle, pour avoir l’air de danser, étendue ainsi, et presque sans mouvement?--elle lance les osselets, ils retombent, elle les rattrape, elle voit la mer, on la voit comme elle, son corps s’harmonise à la forme des vagues, à la couleur de ces petites choses polies, qu’elle fait dans l’air, amuse ses yeux ingénus.
Maintenant la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux. Elle l’entend de loin, il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il faut qu’elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en effet. Sa poitrine est gonflée d’air, ses bras, ses coudes et ses épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du triomphe, avec une foule d’autres petites filles comme elle, qu’on ne voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à ces vainqueurs qu’ils sont des vainqueurs, elle leur demande s’ils ont beaucoup tué, s’ils rapportent des dépouilles, s’ils sont riches, s’ils épandront leurs richesses. Eux, ils s’en vont, riant sans doute, chargés d’armes et d’or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais pas si c’était cela, le _péan_ des Grecs, mais c’est sûrement ainsi que danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne s’attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J’ai vu cela dans des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici, il n’y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non pas dans l’apparence; toute cette férocité s’idéalise, se transforme, s’envole--et à la fin, dans la demi-lumière, le sol seul étant un peu plus éclairé, cette danse a l’air de s’achever sur de la nue.
Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent silencieusement, toute la scène est là sous nos yeux: les premiers coups portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l’attaque, le retour sur l’adversaire qui cède: elle le presse, il s’effondre; ses poings se baissent, il est à terre. Et qu’un tel spectacle devrait être farouche, qu’il inspirerait plutôt de l’horreur et de la répugnance! Mais ce n’est plus qu’un jeu, ce n’est plus qu’un poème, il n’y a là qu’une vierge qui s’amuse et s’enchante du récit d’un combat; et quand elle s’arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa tunique d’adolescent, c’est une statue, c’est la Victoire immortalisée. On applaudit... Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d’un geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des champs interdite qui manque sa révérence.
Et elle revient encore en bacchante, des pampres dans les deux mains, et des fleurs. Les fleurs, elle les jette ou les froisse; les pampres, elle les garde, les brandit, en fait comme le moyen d’une espèce d’incantation, car en vérité, comment, sans sorcellerie, me croirais-je ainsi transporté sur un coteau, au milieu des vignes, et d’où viendraient cette odeur de vin et cet étourdissement? Il n’y a qu’Isadora qui danse, voilà tout. Une femme fait sur un plateau, devant ces rideaux gris, couleur de chat de Siam, des pas qui ne sont même point des pas de danse, qui n’appartiennent à aucune danse connue! Est-ce donc suffisant? Mais elle s’effile, mais elle grandit, mais ses pieds se rapprochent, et ses hanches se gonflent et ses bras s’unissent: c’est une amphore qui danse, une amphore qui bondit, pleine de vin!
En vérité, je suis ivre moi-même! Ce n’est pas une amphore, c’est une femme qui est ivre avec moi, qui a bu, jusqu’à trébucher, le jus fermenté de la cuve, et qui déclenche sa tête, par coups secs, comme si elle ne tenait plus sur ses épaules! Et les pampres s’éparpillent, et les mains ne se dirigent plus que vers des choses confuses, obscures, ardentes, désirées, du plaisir diffus, du plaisir qui est en elle, et qu’elle voit dehors. On n’est pas plus ivre, décidément, puisque moi-même je suis ivre à la regarder, et que j’entends, je vois tant de choses: un paysage, des cris, un vignoble, des cyprès, et Bacchus, et Silène, comme sur les images qui se mettaient à vivre et à bouger, du temps que j’étais enfant et que j’avais du génie, comme tous les enfants! Mais on n’est pas plus déchaînée et plus harmonieuse, plus pleine de la joie du vin et plus réservée. On n’éprouve pas plus fortement toutes les passions qui privent de pudeur avec plus de pudeur. Oui, oui, c’est l’ivresse divine, celle qui est un rite, une prière, celle qu’il fallait simuler, avec art et suivant des formules, «pour qu’il y eût du vin l’année prochaine», celle qui avait disparu du monde! Une femme vient de la retrouver par divination, par instinct, ou peut-être au contraire par l’espèce de sensibilité cérébrale, rouée, consciente et naïve à la fois, qui caractérise sa race.
On ne sait pas. Il est possible qu’Isadora ignore une foule de choses et qu’elle invente le reste, qu’elle mélange une infinité d’époques, et que cela n’ait aucune importance, et même vaille bien mieux. Tout à l’heure, quand elle a dansé, tout l’univers et nous-mêmes avions trois mille ans de moins: il est probable que ce miracle essentiel est fait de bien peu, sinon d’elle-même.
La musique? C’est à peine si elle en suit la mesure. Elle n’écoute pas des notes, elle entend des paroles, et c’est sur ces paroles qu’elle danse. C’est une mime avant toute autre chose. Elle danse du Beethoven, du Gluck ou du Grieg? Combien mieux, et avec plus de vérité encore, elle commenterait sans doute une chanson populaire, dont le sens se développe et grandit de couplet en couplet, alors que la mélodie reste la même, courte, un peu sèche et bien rythmée! Elle-même le dit: «Je danse beaucoup mieux un air lorsqu’on ne le joue pas: c’est alors qu’on l’entend!» C’est en cela qu’elle donne vraiment l’impression de la danse antique, alors que quelques notes seulement, ou même la cadence unique des mains frappées ou des crotales accompagnaient l’infinie variété des mimiques.
L’exactitude historique? Elle-même avoue qu’elle ne s’en soucie pas toujours, et elle a bien raison. Dans la même suite de scènes, elle apparaît vêtue tantôt comme une vierge de Polyclète, tantôt comme une nymphe de Botticelli ou du Titien. Elle est arrivée un jour d’Amérique avec des yeux ingénus et un peu sauvages, elle a vu des chefs-d’œuvre divers dans des musées divers, elle en a retenu ce qui lui convenait, elle en a gardé ce qui s’appliquait à son instinct. Mais si le rôle des poètes et des artistes est de révéler, elle est bien, malgré tout, elle qui très probablement ne sent pas musicalement la musique, elle qui a bien de la peine à suivre et à comprendre une cadence, artiste et poète. Il y a des mensonges plus vrais que la vérité textuelle et l’exactitude documentaire, il est des erreurs archéologiques fécondes même pour les archéologues. D’ailleurs, mimer la joie d’une bataille, l’ivresse d’une lutte ou celle du vin, et justement, par instinct, de cette manière, c’est bien revenir aux origines mêmes de la danse, alors qu’elle était un rite religieux, imitatoire et magique. Cela n’empêche pas qu’il y ait des bornes à l’art, et quand Isadora fait autre chose que célébrer l’enthousiasme et la joie, elle ne célèbre plus rien, elle se trompe et l’on reste froid.
On reste froid parce qu’elle ne saurait, je pense, sortir de sa nature, qui est d’être pleinement, d’une sorte irrésistible et unique, un être jeune et enthousiaste. Et elle est aussi, d’une façon toute particulière et irrégulière, mais triomphante, belle comme les modèles qui ont inspiré les grands artistes. Elle suggère autre chose que ce qu’elle est, et on ne sait pourquoi. Comme l’Eve du Sodoma, ses genoux font penser à des pêches, et ses lèvres sont celles d’un enfant qui vient de manger des cerises...
M. RAYMOND DUNCAN
M. Duncan, frère de Mlle Isadora Duncan, est un missionnaire écossais, comme son nom l’indique, qui prêche avec piété, à travers les rues de Paris, par la parole, les gestes et le costume, la restauration du cancan grec.
On a toujours persécuté les apôtres. Celui-là, il y fallait s’attendre, a donc été persécuté. Le propriétaire d’une maison où une étrangère pratiquait à l’égard de M. Duncan la plus généreuse hospitalité et lui donnait asile dans son appartement, vient de demander à la justice de notre pays qu’il ne lui fût plus permis de franchir les portes de cette demeure. Ce propriétaire sans pitié, qui sans doute méprise la danse, le plus ancien des beaux-arts, et n’a que du mépris pour l’hellénisme, a donné pour raison de sa requête que ses locataires étaient choqués de rencontrer dans l’ascenseur, et aussi dans les escaliers, un homme habillé comme Alcibiade. Alcibiade avait les jambes nues et les bras découverts jusqu’aux épaules, tout du moins nous permet de le croire. Cependant, quand il fréquentait les satrapes efféminés de la molle Asie, il mettait une élégante coquetterie à déférer à leur exemple: il revêtait une longue robe aux plis flottants. Chez les Gaulois que nous sommes, il eût porté le sayon et les braies. M. Duncan ne veut pas de braies. Il entend rester de la plus vieille Athènes.
Fort de la pureté de ses sentiments et de la grandeur du but vers lequel il marche à pas pyrrhiques, il a tenu au juge à peu près ce langage:
«Mes jambes nues et mes bras blancs ont la sincérité innocente de mon cœur et de la nature. Je prêche, par mon seul aspect, la candeur, l’héroïsme et la simplicité. Et tout au contraire devrais-je demander à ce maître des lieux, aussi farouche qu’inconséquent, l’expulsion de la plupart des personnes que je rencontre dans cette cage étrange qu’on nomme un ascenseur, vers les huit heures du soir. Car elles me choquent. Elles sont nues par en haut, tandis que je le suis par en bas. Je n’en vois pas la différence, ou plutôt, par ce que je vois, cette différence me paraît à mon avantage. Je ne triche pas; en effet, ce que je montre est bien à moi. Je suis un hommage vivant à la vérité, ces personnes à l’illusion et au mensonge.»
Cette argumentation, d’un atticisme ingénieux, ne me paraît pas convaincante. C’est une banalité que de dire que le costume est affaire de convention. J’ai eu l’honneur d’être présenté, au cours de mes voyages, à un nègre qui s’était fait tatouer, sur les jambes, des pantalons à carreaux alternativement noirs et blancs. C’était assurément l’homme le mieux habillé de sa tribu, et pourtant, à Paris, il n’eût pas été reçu même dans un établissement de bains. Je me souviens aussi de ce que disait, à un beau jeune homme qui entrait sans gants dans sa loge, aux Italiens, une grande dame du second Empire: «Ne voyez-vous pas que vous êtes tout nu?» Elle ne s’apercevait pas qu’elle-même était sans voiles depuis la racine des cheveux jusqu’au beau milieu de la poitrine. Et elle avait le droit de ne pas s’en apercevoir: c’est affaire d’époque, d’heure, de lieu et de mœurs.
Toutefois, il me paraît ici nécessaire de révéler un soupçon qui me point. Je ne crois pas que ce soient les mollets de M. Duncan qui aient scandalisé les Parisiens et les Parisiennes. Ils ont vu, depuis leur naissance, des choses tellement plus extraordinaires! Ils ont vu Mérovack, l’homme des cathédrales, dont il était au moins aussi déconcertant de rencontrer, dans les escaliers, le pourpoint et les hauts-de-chausses à crevés que le _chiton_ de M. Duncan; ils ont vu, dans certains petits théâtres, et jusque dans leurs salons, des danseuses qui n’étaient guère vêtues que de verroteries; ils ont coutume de voir des crânes dénudés, dont ils disent, avec un ébaudissement sournois, qu’ils sont obscènes. Si donc ils repoussent, du sein largement ouvert de leurs habitations, M. Duncan, il doit y avoir autre chose. Et je pense, je l’avoue, avoir découvert le motif de leur émotion: c’est qu’ils ont peur de M. Duncan. M. Duncan est pour eux un mystère et une angoisse, M. Duncan, pour le dire d’un seul mot, est un homme qui n’a pas de face, le seul au monde: il n’a qu’un profil! C’est terrifiant.
Il le sait, le pauvre, et il vous répondra que c’est lui qui l’a voulu. Apôtre de la chorégraphie grecque, il a été l’étudier là où on la retrouve, sur les vases grecs. Et je suppose que vous l’avez remarqué: sur les vases grecs on ne voit jamais que des profils grecs; des hommes de profil, des femmes de profil, des bœufs, des colombes, des flûtes de profil. Tout est en profil, c’est le règne, le triomphe, l’universelle domination du profil. Et M. Duncan, qui a une âme simple, comme tous les apôtres, en a conclu que la danse grecque se dansait toujours de profil; et avec une patience acharnée, un mâle dévouement, une résolution farouche, il s’est évertué à perdre la face. Par quelles incantations, par quelles cruelles opérations de sorcellerie y est-il parvenu, c’est ce qu’on ne saurait dire; mais le fait est certain, il est merveilleux, il est épouvantable: depuis dix ans, à Paris, nul œil jamais n’a vu de M. Duncan autre chose que son profil, tout blanc sur un rideau noir. Et même dans la rue... Il n’a plus de corps, il n’a plus de volume, il n’a plus d’épaisseur. C’est une ombre, une ombre antique. Je présume cependant que les anciens n’étaient point tout à fait ainsi, qu’ils étaient plus étoffés; sans quoi, comment eussent-ils fait pour manger, boire, et le reste? Je me doute aussi qu’il fut un temps où M. Duncan lui-même ressemblait à tout le monde, avant qu’il se livrât sur sa personne à ces dangereuses magies; car il est père.
Je l’ai connu jadis en effet, voici quelques années, alors qu’il vivait, déjà Hellène, au sommet le plus culminant d’une maison qui n’était point fort éloignée de la rue du Bac. A vrai dire, il n’avait déjà que ce profil mystérieux, qui se détachait d’une façon bien étrange sur un fond de cheminées. A ses côtés un petit enfant presque nu, lui aussi, agitait librement ses cuisses rondes. Et comme je me permettais de demander à l’ombre paternelle: «Il est bien joli! Comment s’appelle-t-il?» M. Duncan me répondit avec gravité: «Il ne s’appelle pas!» Je savais que nous étions en Grèce, et que par conséquent je devais m’attendre à quelque chose d’un peu neuf. Il m’eût paru naturel que le fils de M. Duncan s’appelât Aristodème, Protagoras ou Lycophron. Mais cela me gênait vraiment qu’on ne pût l’appeler du tout.
--Eh quoi? dis-je.
--Oui, fit M. Duncan. De quel droit mettrais-je des entraves à sa liberté individuelle? Je ne lui donne aucun nom, pour qu’il puisse choisir, plus tard, celui qui lui conviendra.
L’air était froid, et l’aigre bise qui soufflait du nord-ouest, où est Montmartre, bleuissait sa poitrine nue. Mais il ne semblait pas s’en apercevoir, réchauffé sans doute d’un feu intérieur, vivant en rêve dans des îles rousses comme le pelage des chèvres d’Argolide, sous le soleil cuisant qui fait se battre et chanter les cigales. Cela était absurde et touchant. A compter de ce jour, j’eus de l’estime pour lui, et je la lui garde encore. Il n’a pas de face, et son fils n’a pas de nom. Pour nous c’est une famille pauvre. Mais elle est si riche de belles chimères que nous n’avons pas, que je lui souhaite de trouver un toit où les loger.
ERREUR DANS LE VOCABULAIRE
... C’était un petit homme sec, mince, aux yeux sincères et brillants, d’une innocence attendrissante. A coup sûr, il arrivait de fort loin, d’une province reculée, où il avait toujours vécu, sans sortir de chez lui. Mais non point ignorant, non point insensible: je ne sais quelle grâce et quelle vivacité, dans toute sa personne, prouvaient qu’il avait cette habitude de la réflexion qui tient l’esprit alerte, cette fraîcheur d’âme qui permet, malgré l’âge qui vient, de continuer à jouir de tous les spectacles. Seulement il était ingénu, seulement il était candide. Et sans doute aussi, ce bonhomme tombait de la lune. C’est pourquoi, sans fausse honte, ne me connaissant point, il se précipita tout de suite sur moi pour épancher son enthousiasme:
--Je viens, me dit-il, d’avoir le plaisir de contempler, chez MM. Bernheim jeune, les œuvres de huit passéistes italiens, qui sont des hommes bien intéressants.
--Des passéistes? lui dis-je. Mais non, vous devez vous tromper.
--Je vous assure! affirma-t-il. Et rien n’est plus émouvant, pour un homme tel que moi, dépourvu de tout parti pris, que de contempler les efforts de ces jeunes et courageux artistes pour s’assimiler les procédés et la manière de ceux qui, parmi nos plus lointains ancêtres, s’essayèrent à la pénible tâche de reproduire, les premiers, l’apparence des formes et des couleurs. A ces antiques époques de l’art, sur une figure représentée de profil, on n’hésitait pas à donner un œil vu de face; et même, lorsqu’il figurait un renne jeté en pleine course, et poursuivi par un hardi chasseur, le rude graveur paléolithique ne se gênait pas pour buriner, sur son fragment d’os, le chasseur étendu tout de son long, mais remuant les bras et les jambes, comme s’il courait, à côté du renne debout et galopant. Enfin, avec de petits cubes de marbre de diverses couleurs, disposés avec patience, on parvenait à donner des objets une idée suffisante. C’est que les cerveaux, à ces époques reculées, manquaient encore de réflexion. En dessinant un homme de profil, ils continuaient à _penser_ à l’œil comme on le voit d’ordinaire, c’est-à-dire de face. C’est aussi qu’il s’agissait bien plus de raconter une histoire, dans ses différents moments successifs, que de figurer un moment unique de cette histoire, ou tout au plus une moyenne de quelques instants très rapprochés, seule chose que puissent faire en vérité le dessin et la couleur. On faisait de la littérature, comme on pouvait, ou plutôt il était impossible de dégager encore la peinture de la littérature, puisqu’on n’avait point encore imaginé les signes abrégés qui permettent de fixer et de reproduire un récit. Et plus tard, lorsqu’on assemblait avec génie ces petits cubes de pierre, on gémissait de n’avoir point découvert une autre matière aussi durable, mais plus facile à manier.
--Eh bien? demandai-je, sans comprendre où il voulait en venir.
--Eh bien, ces héroïques jeunes gens tournent avec résolution le dos au présent et à l’avenir de leur art, qui tend à devenir de plus en plus lui-même, c’est-à-dire à donner l’impression la plus fine et la plus aiguë, la plus forte et la plus intense aussi, d’un moment très précis de la sensation visuelle. Ces braves jeunes gens retournent avec intrépidité à ces premiers balbutiements. Je suis un peu archéologue: quelle joie, pour un archéologue! Ils veulent, disent-ils, que le tableau soit la synthèse de ce dont on se souvient et de ce que l’on voit. Ils font de la littérature, de la littérature idéographique! Dans leur passéisme énergique, ils se cantonnent au fond des âges de la pierre brute, comme le font aussi ces Esquimaux et ces Australiens qui seuls aujourd’hui ont le droit glorieux de se dire leurs émules et leurs rivaux. C’est magnifique!
Comme ce discours avait duré assez longtemps, j’avais pu enfin découvrir de quoi il me voulait parler.
--Je crois, lui dis-je, que vous commettez une grave erreur. Les peintres dont vous avez été visiter l’exposition n’avaient nullement l’intention de tenter cette fuite éperdue vers le passé, dont vous les louez avec tant d’éloquence. Ils prétendent, au contraire, avoir fait un bond gigantesque et surhumain vers l’avenir de la peinture. Ce sont des futuristes, mon cher monsieur. Vous entendez bien: des futuristes!