Le bel avenir

Part 9

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Chacune des trois femmes suivait des yeux, à sa manière, Alex passant et repassant au milieu d’une rangée de jeunes gens pour la plupart sans grâce, mis avec négligence ou avec une recherche ridicule, coiffés de hauts chapeaux de soie éraflés et sans lustre; habillés comme des dandys, mais d’il y a cinq ans; affectant de n’être pas vêtus comme on l’est en province, mais ignorant comme on l’est à Paris; tous jeunes, éclatants d’illusions et d’espérances. Alex prenait à l’École de la rue Saint-Guillaume un certain ton dans la tenue, qui l’eût différencié de la plupart de ses camarades de la rive gauche si sa physionomie n’y eût suffi. Il était mieux, toujours mieux que ceux qui l’entouraient. Parmi les femmes de toutes catégories qui croisaient ces messieurs, il en était peu dont le regard rapide et juste n’allât à lui. Il passait là des petites actrices de l’Odéon, gracieuses et mal vêtues; des élèves du Conservatoire, toutes en traits, et les yeux blottis dans des cavernes obscures; des demoiselles aux cheveux indomptés, portant de lourds cartons et faisant profession de peindre l’homme nu; des jeunes filles allant à la Sorbonne ou revenant du cours, fiévreuses, éprises en commun, à perdre le sommeil, du professeur ou du maître de conférences; des étudiantes russes, pauvres et fanatiques; des Suédoises informes avec des yeux d’azur; une Parisienne fourvoyée là, par hasard, accompagnée d’un monsieur qui lui décrivait le paysage, les statues, les bassins, le palais, comme s’ils voyageaient à l’étranger; des filles de brasserie, leur aumônière à la ceinture, et timides devant les familles, ou bien subitement cyniques.

Ce fut une de celles-ci, un jour, qui, croisant Alex, presque vis-à-vis de sa mère et de ces dames, lui jeta à brûle-pourpoint l’aveu qu’elle l’aimerait, s’il le voulait bien, la nuit prochaine, pour sa belle figure.

Madame d’Oudart en eut un soubresaut; madame Beaubrun rougit; la nourrice sourit simplement; madame Chef-Boutonne devint verte.

Madame Beaubrun rompit le silence la première:

--Dame! après tout, dit-elle, c’est parler comme on pense!

Sa mère ayant jugé une telle réflexion déplacée au premier chef:

--Ah bien! reprit madame Beaubrun, quand Bébé sera un jeune homme, si une belle fille lui en dit autant devant moi, je ne me boucherai pas les oreilles!...

Madame Chef-Boutonne était jalouse.

Tout le monde, autour d’elle, aimait Alex: son mari, sa fille, son gendre même, son fils Paul, ma foi!... Les jeunes filles, les femmes, les mères le louaient à l’envi; à tous les hommes il était sympathique. Il était un étudiant de deuxième année accompli, ayant de l’homme du monde, somme toute, ce qu’on est en droit d’exiger. Et madame Chef-Boutonne discernait, depuis peu, la qualité des éloges que l’on voulait bien adresser à son fils et la qualité de ceux que l’on accordait spontanément à Alex.

Madame d’Oudart supportait les sarcasmes, tantôt rampants, grisâtres, tantôt limpides et jaillissants comme le jet d’eau du grand bassin. Elle les supportait gaillardement, car elle était heureuse. Tout au plus osait-elle s’en plaindre lorsque la musique militaire, particulièrement celle de la garde républicaine, exécutait, sous le kiosque, quelqu’un de ces morceaux, si suavement harmonieux, où elle eût tant aimé à savourer les douceurs de la flûte que lui gâtait, hélas! l’organe aigri de madame Chef-Boutonne.

Une de ses joies était, quand la foule--et les Chef-Boutonne--avaient vidé les terrasses, à l’heure voisine du dîner, de prier son fils de lui donner le bras, et de faire, tous les deux, un long tour au jardin, comme à Nouaillé, amoureusement, avec leurs espoirs et leurs rêves. Par discrétion, elle ne lui demandait point cela tous les jours, mais Alex lui accordait volontiers et gentiment cela.

Alors la maman et son grand fils bien-aimé parcouraient le Jardin du Luxembourg.

Madame d’Oudart se faisait nommer les reines de France dont les statues ornent la terrasse; mais elle ne les reconnaissait jamais, sauf Geneviève, à cause de ses tresses extraordinaires, de son air réservé et de son vêtement trop collant. Elle aimait à faire le tour du petit _Marchand de masques_, parce qu’il lui rappelait Alex, à dix ans, en costume de bain; et elle se faisait redire les noms des personnages dont ce joli bambin offre les effigies: Hugo, Dumas, Augier, Gounod, etc.

Elle ne trouvait pas ces hommes célèbres «bien jolis»:

--La renommée, disait-elle, ne fait pas la beauté!

Et elle regardait complaisamment son fils.

A cette heure, et vue de dos, la statue de bronze, brandissant le masque d’Hugo, poudroyait contre un fond lointain de marronniers aux cimes incendiées par le soleil couchant. Une poussière d’or tombée de ces feuillages illuminait un vase de marbre, la nuque d’un dieu, des perles d’eau chassées hors du bassin par le vent du soir, et la surface dense, arrondie, rougeoyante des grenadiers en caisse. L’embrasement s’éteignait d’un coup; et l’on voyait surgir les touffes roses des pivoines et les tons clairs des roses trémières.

Le public se faisait rare. Sous un hangar voisin, une jeune femme, seule, jouait à la balle, non loin de deux prêtres assis, et d’un fantassin; des messieurs passaient portant de lourdes serviettes; puis l’on voyait un garçon idiot réunir les chaises en les emboîtant deux à deux; la bande garance, au pantalon du gardien, paraissait entre les troncs d’arbres... Un ou deux hommes demeuraient encore, accoudés à la balustrade, pauvrement mis, les cheveux longs, immobiles comme les marbres: c’étaient des peintres ou des poètes... Et, dans les instants de silence, on commençait à discerner de loin, venant du parterre, le grésillement attirant de l’eau d’arrosage.

Alex et sa mère descendaient au parterre. Un long serpent de toile humide, étendu sur les pelouses, crachait au large une eau scintillante et légère; les gazons buvaient, et les fleurs touchées, agitant leurs petites têtes de luxe, semblaient mimer leur plaisir; un parfum s’élevait du bain de la terre et des plantes: ah! que l’on fût demeuré longtemps là!...

Le charme du soir tranquille évoque toujours nos espérances. Dans le Jardin du Luxembourg, comme en son verger de Nouaillé, madame Dieulafait d’Oudart sentait, à ces heures d’invitation irrésistible au bonheur, tous ses glorieux désirs s’amonceler dans son cœur. Et, sans rien dire, le bras au bras de son fils chéri, dans tout ce qu’il y avait d’heureux et de beau par ce crépuscule et en ces allées embaumées, c’était lui, son fils, son fils seul qu’elle voyait: c’était lui qu’elle voyait dans ce petit _David_ juché sur sa haute colonne; lui qu’elle voyait dans l’_Hercule_ trapu; lui encore, dans le superbe _Discobole_;--elle le voyait fêté, aimé, beau, fort et plein d’honneur...

Mais, à la fin de ce radieux été, Alex fut ajourné, tant pour ses examens de droit, que pour les épreuves de fin d’année à l’École des Sciences politiques.

XXXI

Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la Faculté.

L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.

Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé, précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!

Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux. Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:

--Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!

Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:

--Et puis, flûte!

Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait oublier son vasselage: elle osa risquer:

--Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien: pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites répétitions à monsieur Alex?

--Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.

--_Gratis pro Deo_, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.

La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux, un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...

--Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de seconde année, de seconde, vous entendez bien?...

--J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.

--Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment: il n’a besoin de personne.

--C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant, marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des études au lycée...

En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès d’Hilaire Lepoiroux:

--N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune Dieulafait d’Oudart?...

--Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...

C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils, en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs» aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs, mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.

XXXII

A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément, Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation, exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu lui fouetter l’amour-propre, au contraire.

--L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une difficulté par ses efforts personnels.

Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle, elle plaçait l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils, plus qu’à personne, la décadence de leur maison.

--Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.

--Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.

Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:

--Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait d’Oudart...

Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.

--C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!

--La vie? dit Alex.

--La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus. D’ailleurs, c’est tout.

Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens, l’ayant reconnu de loin, bondissaient. Il voyait le parterre et la maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que lui révélait le notaire, il dit:

--Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!

On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.

Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.

Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le marron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il venait de prendre une belle résolution.

Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis modestes:

--Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...

Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux, et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées, avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:

--Oui, travaille, mon enfant!

Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sortir, l’après-midi, malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui, conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques, large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte que ce fût...

Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines, s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était endormi.

XXXIII

On fit donner à Alex des répétitions par un professeur de la Faculté de Poitiers, non pas par Hilaire Lepoiroux, non! Ce fut un tort peut-être, car Hilaire allait droit aux «colles», et ce professeur, éminent, prenait sa science de très haut, et il parla, de longues heures, juché sur les cimes de la philosophie du droit, à un malheureux candidat blackboulé.

Madame d’Oudart employait ces heures d’étude en négociations discrètes tendant à l’aliénation d’une métairie. Elle s’efforçait de dissimuler ses démarches à son père, par respect humain, et à son fils, pour ne le point troubler. Mais «le pays», forcément, les connut, puis la ville, et, du moment qu’on en jasa, madame d’Oudart n’eut plus de cesse qu’elle ne fût retournée se terrer à Paris...

Elle reçut, rue Férou, les propositions d’un acquéreur, M. Babouin, propriétaire de tanneries, un voisin de campagne, mais qu’on ne «voyait» pas. Elles étaient fort raisonnables, inespérées même. On en fut humilié davantage: vendre pour vendre, on aurait eu un âpre plaisir à se sentir diminué impitoyablement.

Alex travaillait autant qu’il pouvait. Par malchance, le Grec Thémistocle, qui préparait sa thèse, était avare de temps. Il venait, du moins, prendre ses repas rue Férou, et l’on causait droit romain à table. Alex se prêtait sans trop rechigner à cette mesure extrême: sa mère et Thémistocle l’admiraient, et se congratulaient à la dérobée, comme les parents d’un enfant chétif qui consent à manger. Et lorsque le Grec était parti, madame d’Oudart, le soir surtout, ouvrait le gros livre de _Leçons sur le Code civil_, et les lisait à haute voix à son fils, répétant jusqu’à trois fois, avec une angélique patience, les paragraphes imprimés en caractères gras. Elle usait d’artifices ingénus afin de soutenir une attention qui fléchissait trop vite; elle variait le ton de sa voix, elle s’efforçait de comprendre elle-même ce qu’elle lisait, et poussait ses admirables soins jusqu’à discuter avec Alex sur certains points de droit. Quand la fatigue l’emportait sur la bonne volonté de l’étudiant, afin de le ranimer par le sourire, madame d’Oudart imitait le zézaiement et la douce voix de Thémistocle.

Parfois Alex condescendait à trouver sa «maternelle» «épatante». Mais il avait aussi des mouvements d’humeur incoercibles, parce qu’il n’était pas du tout accoutumé à ce genre de vie, à ces soucis, et parce que sa jeunesse, pour la première fois offensée, regimbait et se cabrait.

La session de novembre approcha. Toute la Chef-Boutonnerie foulait le sol du Forum et du Palatin, comme il convient, en cette saison, à des familles satisfaites: on échappa par cette absence à la tentation de solliciter l’indulgence des examinateurs.

Alex soutint d’abord l’examen de droit. Il fut reçu, comme l’an passé, à la limite. On s’en contentait bien. On allait même chanter victoire. Mais il échoua piteusement à l’École de la rue Saint-Guillaume, et le directeur fit prier madame d’Oudart de passer à son cabinet.

Elle s’y rendit, tremblante, émue. Le directeur lui conseilla, avec loyauté, de ne point se faire d’illusion sur l’issue du futur concours au Conseil d’État. Monsieur son fils s’imposait, rue Saint-Guillaume, des travaux qui ne sauraient aboutir, et des frais qui eussent pu, ailleurs, être plus efficaces. Elle pleura, tout à coup, silencieusement et sans plainte, devant l’homme aimable et correct qui voyait les intérêts d’Alex incompatibles avec la fréquentation de l’École des Sciences politiques. Mais, le directeur ayant fait glisser légèrement sa chaise, madame Dieulafait d’Oudart se leva. Elle n’était pas habituée à ce qu’on ne lui adressât pas au moins un petit compliment sur les qualités que son fils avait, quelles que fussent celles qui lui manquaient; et elle ne pouvait pas non plus se résoudre à se séparer ainsi d’un homme «si bien», et de qui, un an durant, le prestige avait un peu rejailli sur elle et sur son fils. Alors elle dit, en se retirant:

--Ah! quel dommage, monsieur, que je n’aie pas fait de lui un militaire... comme son père!

Qu’espérait-elle donc? Que le directeur de l’École des Sciences politiques lui dît que son fils serait fort beau en uniforme? Le directeur soupira, simplement, et fit:

--Ah!

Ce fut tout.

Alex fut vexé. Il s’était pourtant moqué un peu de sa mère, l’année précédente, à pareille date, lorsqu’elle avait tiré gloire de son inscription rue Saint-Guillaume; mais il avait subi l’empreinte de cette imposante maison; il n’était pas insensible aux relations avec les jeunes gens graves qui, à la sortie du cours, l’accompagnaient dans la rue de Grenelle, en causant de «l’assiette de l’impôt» comme des membres de la Commission du budget, ou du «congrès de Vérone», comme des ministres plénipotentiaires. Qu’il fût indigne de représenter cette docte École au concours du Conseil d’État ou de la Cour des Comptes, il n’en doutait pas; mais qu’on le lui fît entendre afin de lui épargner des frais, cela le blessait profondément.

Ce fut sa mère qui lui conseilla la modestie. Elle lui dit:

--Mon enfant, puisqu’on m’affirme que tu n’arriveras pas de ce côté-là, mieux vaut aiguiller sur une autre voie et au plus vite. Nous n’avons plus de temps à perdre...

Et c’était lui qui objectait:

--Et tes Chef-Boutonne, hein? vont-ils se payer nos têtes!

XXXIV

Alex, cependant, résolut d’entrer dans l’étude d’un avoué, sans interrompre son droit, et de s’y préparer à la pratique des affaires. Thémistocle, consulté, approuva fermement et promit de s’employer à favoriser le projet. On railla, tout un repas, ces situations dites «brillantes», qui fascinent les jeunes gens et leurs familles et ne rapportent pas, en espèces sonnantes, un maravédis: le Conseil d’État, la Cour des Comptes, admirable! mais à la condition de posséder une solide fortune ou de se condamner au décevant épilogue du mariage riche. Alex et sa mère commençaient à entrevoir tous les avantages d’une situation sérieuse et sans éclat.

Et ils disaient, à présent:

--Il s’agit de gagner son pain.

Mais, ce faisant, ni l’un ni l’autre ne s’avouait qu’il pensait à l’effet que produirait l’expression aux oreilles de madame Chef-Boutonne. Et c’est à elle qu’ils pensaient, plus encore qu’à leur intérêt, plus qu’au pain de leurs jours à venir. Que souhaitaient-ils, au juste? Prendre le contre-pied du système Chef-Boutonne! Les Chef-Boutonne tenaient pour l’ostentation: bon! Eh bien, eux, ils choisissaient la simplicité, l’obscurité: ils s’effaceraient désormais; ils mèneraient une vie d’anachorètes... Ils feraient tout cela, oui, oui,--ostensiblement!

Lorsque Thémistocle eut négocié l’admission du jeune bachelier en droit chez maître Enguerrand de la Villataulaie, l’un des excellents avoués de Paris, Alex dit à sa mère:

--Et puis, tu sais, avec les Chef-Boutonne, pas d’embarras!... A propos de l’École Saint-Guillaume, un sourire: «A quoi cela l’eût-il mené?...» Ajoute, si tu veux: «Bon pour des millionnaires...» Tiens! voilà une phrase: «Quant à nous, nous courons au pratique: il est entré chez maître Enguerrand de la Villataulaie...»

Madame Chef-Boutonne ne fut jamais plus aimable que lors de la première entrevue qu’elle eut avec son amie. Le voyage d’Italie l’avait-il tant changée, elle si pointue l’an passé? Elle avait lu, à Rome, dans un journal de Paris, le «succès»--elle appuyait sur le terme--du cher Alex à l’École de Droit. De l’École des Sciences politiques, pas un mot, comme d’un mort au souvenir délicat. Elle était fort informée des événements, mais ne laissa pas à madame d’Oudart la médiocre satisfaction de citer la phrase d’Alex: «Nous courons au pratique, etc...» Ce qu’aurait pu dire madame Dieulafait d’Oudart fut noyé dans ce torrent de paroles descriptives que vomit toute personne arrivant d’Italie, avec cet air de frétillante ivresse qu’ont les dauphins de fontaines publiques, à la queue retroussée...