Le bel avenir

Part 10

Chapter 103,829 wordsPublic domain

Et l’on tirait Alex à bas du lit quand sonnait à Saint-Sulpice l’_Angelus_ du matin. Madame d’Oudart frappait à sa porte lorsqu’il en était, de sa toilette, à la barbe, pour lui tenir la lampe, car à peine faisait-il jour, et le jeune «clerc» grommelait, ne s’étant jamais levé si tôt. Elle le plaignait et l’admirait, en son cœur; elle le considérait déjà comme le soutien de la famille; elle était déjà plus fière de ce qu’il fût, dès huit heures du matin, en état de prendre l’omnibus, pour aller rue Gaillon, qu’elle ne l’était naguère de sa qualité d’élève de l’École des Sciences politiques; et elle dédaignait ces petits messieurs, savants peut-être mais fats à coup sûr, qui ignoraient le souci de vivre:

--Alex? Oh! oh! il ne perd pas son temps: il travaille chez un avoué.

Alex, il est vrai, était assidu à l’étude, où il accomplissait une besogne machinale, et où d’autres jeunes gens, devenus promptement des camarades, lui faisaient une société quotidienne, non déplaisante, en somme. Il avait obtenu de son «patron» l’autorisation de suivre certains cours de l’École, indispensables à la licence qu’il préparait. A ces heures de cours, il quittait ponctuellement la rue Gaillon; mais le temps qu’il aurait dû passer aux cours, il ne pouvait absolument pas s’empêcher de le consacrer à la flânerie dans Paris, repos qu’il jugeait bien gagné.

Et c’était avec de nouvelles ardeurs qu’à la fin d’une journée commencée avant l’aube, il se retrouvait en compagnie de l’une ou de l’autre de ses maîtresses. Il savourait les heures libres, comme le font les esclaves d’une besogne régulière, quand un congé leur est donné. Dès les débuts de son assiduité chez maître Enguerrand de la Villataulaie, pour se dédommager de trois mortelles heures de procédure, il avait même fait une nouvelle connaissance.

XXXV

C’était une femme du monde. Il l’avait rencontrée aux Magasins du Louvre, au rayon des abat-jour, où le geste tout gracieux de ramasser un gant tombé à terre l’avait mis en présence de qui? de cette petite madame Soulice, l’intéressante victime d’une persécution anonyme, avec qui il avait dîné, une fois, rue de Varenne, en même temps qu’avec les Saint-Évertèbre. Elle reconnut fort bien Alex, lui parla, ne fit point la prude, et, parmi cent brimborions d’idées, lui confia le goût qu’elle avait pour le jardin des Tuileries. Ce fut donc là qu’il la salua, dans la suite, les jours de soleil.

Cependant plusieurs considérations ralentissaient le développement normal de l’aventure. Et d’abord, madame Soulice, jugeant Alex à sa tenue, le prenait pour un jeune homme ayant un cercle, «faisant de l’épée», montant au Bois le matin, enfin pourvu de cet appartement de garçon qu’une femme se plaît à imaginer si merveilleusement agencé pour l’amour. De brèves allusions à ces attributs du parfait amant avaient flatté Alex, et puis l’avaient rendu timide à confesser qu’il n’était que de la rive gauche, qu’il possédait à peine de quoi louer une chambre, pour une heure, dans quelque hôtel un peu propre, et qu’il habitait, quant à lui, avec sa maman, rue Férou. En second lieu, une lettre anonyme, parvenue à son adresse, rue Férou, lui décrivait pas à pas, avec une exactitude implacable, et dans un style de policier, la marche de son idylle: rencontre au Louvre, claires après-midi des Tuileries, jusqu’à la date précise de tel serrement de mains, de tel échange de regards plus tendres!... Un œil les épiait... Il en confia l’ennui à sa récente amie. Elle en parut contrite et dit qu’un homme qu’elle avait éconduit nourrissait néanmoins pour elle une passion violente et, comme un démon invisible, la harcelait d’odieuses taquineries.

Enfin Alex était retenu par la pensée qu’il ne se sentait pas parfaitement épris. En vérité, qu’était une telle liaison pour lui, sinon une heure de réaction par jour contre la procédure?

Une après-midi, ils quittèrent les Tuileries, pour dépister l’ennemi caché, passèrent l’eau, se faufilèrent dans l’ombre qui cerne l’Institut: rues tortueuses, couloirs voûtés, noirs passages... La jeune femme disait:

--Qu’il fait bon par ici, qu’on est bien, que l’on se sent protégée par ces murs vénérables!...

Étant remontés jusqu’à la rue Monsieur-le-Prince, Alex dit:

--J’ai habité là: entrons!

--Quelle fantaisie! dit la jeune femme.

Il l’entraîna dans l’étroit corridor, et elle gloussait:

--Oh! que c’est drôle! Ah! voilà de l’inattendu, par exemple!... Il faut que je sois une petite folle!...

XXXVI

Mais, le lendemain, madame Dieulafait d’Oudart recevait, rue Férou, une lettre anonyme l’informant que son fils menait «une vie de bâton de chaise» à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans la chambre 19, dont le loyer n’avait pas été payé depuis dix-huit mois!

Son premier mouvement fut de brûler ce dégoûtant papier; puis elle pensa le soumettre à Alex,--qu’elle savait bien capable de faire quelque sottise en cachette, non de la nier si elle lui demandait une explication loyale.--Mais elle eut peur de lui causer de la peine. Elle-même courut à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Elle vit madame Taupier, à qui elle avait parlé un jour, et, dans le petit bureau infect, derrière le rideau d’andrinople, la mère d’Alex, armée de son mieux contre une nouvelle désastreuse, interrogea.

--Mais, madame, il n’y a nulle presse! Il ne fallait pas vous déranger pour cela, madame!

Telles furent les premières paroles de madame Taupier.

--Ainsi, dit madame d’Oudart, mon fils a donc conservé une chambre dans cet hôtel?

--Ça ne vaut seulement pas la peine d’en parler, madame! Voyez donc, la note n’est pas faite: je vais être obligée de feuilleter mes livres... Ah! ce n’est pas l’inquiétude qui me rend malade, je vous en donne ma parole! et, dans dix ans d’ici, monsieur Alex aurait aussi bien pu, en passant, entrer là et me dire: «Madame Taupier, voilà la petite somme.»

--Cette somme s’élève à?...

--Attendez donc, madame, que je revoie un peu mes livres... C’est la même chambre qu’autrefois, pardi! c’est bien simple... Les prix n’ont pas changé... Votre jeune homme a préféré la garder au mois...

Madame d’Oudart avait hâte de savoir un chiffre:

--Ne m’a-t-on pas parlé d’un retard de dix huit mois?...

--Ah! dans ce cas-là, je vois que c’est bien de votre part, madame, qu’il est venu hier, ce monsieur!... Et moi qui me repentais de lui avoir parlé!... C’est plus fort: vous me croirez si vous voulez, madame, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. A quoi donc ça sert-il, l’expérience?... et dans un hôtel meublé où il en passe, des échantillons de l’homme, vous pouvez vous en rapporter à moi!... Eh bien, tenez, madame, c’est Joseph, le garçon, qui a gagné son pari; c’est lui qui m’a dit: «Si, si, madame Taupier, c’est un monsieur comme il faut; j’ai vu de ces figures-là en province...» C’est Joseph qui a gagné!... eh bien! foi d’honnête femme, j’en suis bien aise... Entendez-moi, ma chère dame, je ne prétends pas dire que ce monsieur ne m’avait pas eu l’air très catholique,--surtout s’il est votre parent, comme il l’a dit!--mais, voyez-vous, madame, une femme, et sensible, se laisse impressionner...

Madame d’Oudart la laissait dire.

--Mon Dieu! madame, continua madame Taupier, je m’aperçois que vous me faites parler, vous aussi, mais tant pis! On a tant de soulagement à causer à cœur ouvert avec quelqu’un dont on sait le nom!...

Madame d’Oudart s’efforça de rire. Elle dit à la patronne:

--Et cette somme, voyons?

--Puisque vous y tenez absolument, madame, c’est douze cent soixante et quatorze francs, avec les étrennes du garçon, la bougie et le petit feu de bois... Maintenant la petite note de monsieur Lepoiroux élèverait donc le total à...

--Mais! je n’ai pas à payer la note de monsieur Lepoiroux, j’imagine!...

--En ce cas, je vous fais mille excuses, madame: c’est donc une erreur de ma part...

XXXVII

Madame d’Oudart dit simplement à son fils:

--Mon enfant, j’ai à payer une grosse note... C’est celle de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.

Alex rougit, puis pensa: «Aïe, aïe!... la scène!...» Et, plus intimement, il était tenté de demander gentiment pardon à sa mère. Mais il dit:

--Quel est le b... de mouchard qui a vendu la mèche?

Madame d’Oudart ne lui cacha rien. Il jura, piaffa, s’emporta, ne sut retenir qu’il recevait lui-même de pareilles lettres, et il les montra à sa mère. On s’indigna, on rit, on s’échauffa là-dessus, et l’intrigue et le mystère vous captivent à ce point que l’aventure couvrit le deuil des douze cent soixante-quatorze francs.

Madame d’Oudart, en fin de compte, ne prenait-elle pas, contre son fils même, la défense de la petite «femme du monde» persécutée!

Ce ne fut qu’en dernier lieu qu’elle soupira:

--Ma malheureuse bourse, Alex!... il faut avoir pitié d’elle.

Alex, en s’endormant, jura de ne plus franchir le seuil de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.--Et Raymonde?... Eh! tant pis pour Raymonde!...

Mais, le lendemain matin, il recevait une lettre de Raymonde. Et quelle lettre! N’avait-elle pas été avertie que son amant la trompait, à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dans le propre nid de leurs amours? Elle se lamentait au long de huit pages, renonçait à l’amour, à la vie. Elle avait décidé de mourir. Elle conjurait Alex de la voir, une fois «suprême», et ce soir, avant l’heure du dîner. Après, écrivait-elle, il serait «_trop tard_»; et ce «trop tard», mystérieux, inquiétant, était souligné trois fois!

XXXVIII

En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes, jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour protégé du dieu de la jeunesse: grâces du corps; agrément de l’esprit; plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!

Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...

Mais, auparavant, il irait voir Louise...

L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières; soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée, n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.

Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande bouche s’ouvrit. Louise entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à Alex:

--Tu ne sais pas?

--Quoi?

--Je suis libre, ce soir!

Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?

Alex dit:

--Pas possible?...

Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il n’entendait point; il répéta:

--Pas possible?...

Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.

--Oui, dit-il, en effet!

--Où ça?

--Rue Férou.

--Chez qui?

--Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.

--Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...

--Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne dîne pas chez elle.

--Courons-y tous les deux! dit Louise.

Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à l’hôtel: Alex ne parvenait point à l’oublier. Le pire était qu’il tâchait d’«arranger les choses».

Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.

Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se donner le temps de prendre congé dans les formes.

--Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...

«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer Raymonde!...»

XXXIX

Raymonde était depuis trois quarts d’heure à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.

C’était une fille candide, qui adoptait les usages de l’amour libre avec la docilité innocente qu’elle eût apportée dans une légitime et bourgeoise union. Son jeune amant était son maître, comme un mari eût pu l’être, et la plus futile des paroles prononcées par lui était en sa cervelle d’amoureuse le germe d’ingénieux et subtils tracas: mille inventions en résultaient, d’une sublime naïveté, et destinées à lui plaire. C’est ainsi que, l’ayant entendu vanter, par boutade, les courtisanes, cette fille qui gagnait six francs quatre-vingt-dix pour un travail de onze heures par jour, et là-dessus faisait vivre sa mère, s’exténuait à imiter, autant que faire se pouvait, les façons et la tenue des femmes renommées pour charmer les hommes; et elle avait acheté sur ses économies, du linge à ébranler la vertu des saints et un peignoir du dernier galant!

Alex, arrivant la plupart du temps en retard au rendez-vous, la trouvait en ces déshabillés dont son sang de vingt ans n’appréciait ni le ridicule ni le soin superflu, mais toutefois fêtait la commodité par un bond si soudain que la travestie s’en leurrait comme d’un irrécusable témoignage d’amour.

Et aujourd’hui, en plein hiver dans cette chambre glaciale, Raymonde grelottait en attendant Alex. C’est ici qu’il l’avait trahie: la lettre anonyme donnait trop de détails accessoires exacts pour que du fait il fût permis de douter. Elle n’était plus ici chez elle: elle n’osait ni allumer le feu, pourtant tout préparé, ni se dévêtir comme à l’ordinaire. Elle pensait que la seule chose qu’elle désirât encore était qu’elle entendît le pas d’Alex dans l’escalier, était qu’il entrât là, étourdiment, le gentil cruel! et qu’elle le vît, qu’elle le vît une fois encore!... Il allait venir!... Ne venait-il pas?... Alors elle éprouvait le besoin de s’agenouiller, d’être étalée à terre comme une natte de jonc; et de là elle eût tressailli de volupté, à faire monter vers son amant des paroles de piété, par exemple: «Mon seigneur! vous êtes beau, vous êtes magnifique, vous êtes le maître!... Je ne suis rien que votre créature et je vous baise les pieds!...» Mais de telles expressions faisaient rire le jeune dieu: elle en avait essayé, mais y avait renoncé vite. En définitive, elle lui parlait peu, son langage étant réduit aux caresses et, hélas! aussi aux larmes. Aujourd’hui, cependant, elle avait élaboré toute une phraséologie qu’elle jugeait d’un irrésistible effet,--à moins qu’Alex ne manquât donc tout à fait de cœur.--«Alex!--lui disait-elle,--je vous ai donné ma jeunesse, mon avenir, ma vie... etc...» ou bien: «Et qu’avez-vous à me reprocher? Ne suis-je pas fidèle, tendre, zélée, aimante éperdument?...» Elle dirait encore peut-être, mais seulement si cela paraissait indispensable: «Vous l’avouerai-je? de la façon que je vous aime, et qui dépasse les bornes de la pudeur, je rougis, par moments, Alex! devant mes chefs et devant ma mère!...»

Mais, à mesure qu’elle respirait ces petites fleurs de rhétorique, écloses en ses nuits d’insomnie, le parfum lui en semblait fade pour l’odorat d’Alex, et, d’ailleurs, son trouble était tel qu’elle confondait les unes avec les autres ses strophes apprises, et elle pressentait qu’elle n’en userait pas. Alors, que faire pour reconquérir Alex, à tout prix?

L’instinct, notre sauveur, vient au secours de l’intelligence en détresse. Sans préméditation, sans rouerie, sans arrière-pensée, cette pauvre belle fille aux abois fit tout à coup ce qu’elle avait coutume de faire en attendant son amant. Elle alluma le feu. Et quand la flamme jaillit et réchauffa ses membres, elle se dévêtit, comme si ce jour était semblable à tous les jours: car l’idée qu’il pût n’être pas suivi d’autres jours d’attente de son bien-aimé venait de lui paraître aussi folle, aussi intolérable que celle d’une halte subite du soleil dans le ciel...

Et quand elle fut complètement dévêtue, elle alla au placard où se trouvait son linge d’amour, et, l’ouvrant, elle hésita: une autre femme avait pu mettre la main là!... Elle s’hallucinait et voyait son beau linge touché par une rivale; elle demeurait debout et nue, devant ce placard béant qui contenait les vestiges de son amour profané, lacéré, mourant peut-être... Et par sa beauté et son attitude, elle aurait pu rappeler l’une de ces figures de marbre qu’un sculpteur de génie pose, un instant tragique, infinitésimal, devant la porte ouverte du tombeau...

Alex montait l’escalier si vite qu’à peine son pas entendu il était là. Il n’avait, lui, nullement préparé son discours: il allait rompre net.

Il vit Raymonde au placard.

Alors il lui sembla qu’une puissance obscure lui plaquait une main géante sur le front, lui comprimait les tempes en éteignant mémoire, conscience et volonté, et, d’autre part, lui cinglait les reins d’un coup de fouet.

Il n’y eut ni explication, ni même un mot échangé. Un homme étreignit une femme, furieusement. L’un et l’autre avaient-ils un nom, un passé, se connaissaient-ils?...

Et Raymonde de balbutier, en sa candeur d’agneau:

--Tu m’aimes donc? Tu m’aimes donc?...

Alex entr’ouvrait des yeux stupides. Elle l’enjola une heure. Soudain il s’enfuit.

Au bureau de l’hôtel, il voulut, à toute force, payer la chambre, et mit un louis dans la main de madame Taupier. Mais le procédé causa tant de chagrin à celle-ci qu’Alex en fut gêné. Il insista cependant. Madame Taupier manquait de monnaie pour lui rendre. De monnaie, sapristi! il avait précisément besoin pour son fiacre. On héla le garçon de l’hôtel, qui se trouva porteur de deux francs cinquante centimes, tout juste: Alex consentit à les accepter.

Il était réengagé avec Raymonde et avec l’_Hôtel Condé et de Bretagne_!

Il se sentit honteux et irrité, comme un homme victime d’une attaque nocturne.

Le cocher goguenard, lui dit, rue Férou:

--Le temps n’est pas long pour les amoureux!...

XL

Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre, était partie.

--Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au Sénat!

Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat; puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il gagne les Gobelins: point de Louise!...

Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse. Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.

Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?... ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des bocaux pharmaceutiques.

Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait perdre peut-être à jamais Louise?...

Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa, même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu. Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!

Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer... Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés, nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.

Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:

--C’est toi, mon vieux?...

L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du serpent qui digère:

--Tiens!... c’est toi, Alex!...