Part 11
Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous les deux se serrèrent la main, disant:
--Porte-toi bien. Bonsoir!...
Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha encore; nulle part il ne pouvait correspondre avec Louise: il était totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...
Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au vent, à la bibliothèque du bouquiniste.
Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il passé?--Mais rien!--Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?--Mais chez elle!--En congé, donc?--Mais, oui!»
--Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.
--Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!
D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.
XLI
Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!
En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre. Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne convoitait les palmes académiques.
Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul) était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait: convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains? convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque que beaucoup l’ignorassent?
«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant de peine pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»
Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son beau-frère:
--Évitez l’empressement d’un instituteur!
--Ou d’une sauteuse de _music-hall_! ajouta sa femme.
Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.
Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté, madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna, de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait, quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!
Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le revers d’habit de Paul et dit:
--A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un bout de ruban...
Et Paul, naïf:
--A qui donc, madame?
On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre, qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:
--Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...
Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la matière!
Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre, n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures, sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son avenir.
Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle, allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances, laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:
--Rien!
Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur taquine, à propos de bottes, regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:
--Rien!
A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:
--Qu’en dis-tu, Paul?
Et Paul, innocemment, répondait:
--Moi?... Rien.
«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait guère.
Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:
--Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...
--Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.
Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en vantait, le pendard!...
Enfin il y eut un fait.
Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils, «un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un chemin assez long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le «blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois: «Gare la bourse!...»
Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M. Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:
--Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...
Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises, circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!
Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et leur honte qui se mélange à leur fierté?
Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable en son acte, sortit par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien, ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.
Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul, évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!
Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait d’Oudart.
Elle conta l’histoire par le menu, disant:
--Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...
Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique, quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque «Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,--si l’on s’en échappe!--et de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...
Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se crut autorisée à dire:
--Mais, somme toute, chère amie, le procédé odieux ne vous a appris jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...
Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se tranquilliser.
Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef, ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une banale écriture:
--Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette écriture?
Madame Chef-Boutonne frémit.
--Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre «Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!
Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement obtenue,--dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu vite,--son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!
Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le style de son correspondant anonyme, et un identique signalement de la femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:
--Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...
--Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien payée: l’information était bonne.
Madame Chef-Boutonne s’affaissait.
--Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!
Madame d’Oudart sourit:
--Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine ailleurs...
Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin, séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir que la prouesse était téméraire...
Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à l’autre mystère succédait?
Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un manège de galanterie,--d’un goût douteux,--dans lequel Paul et le mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son «coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son héroïque maman montait la garde, on avait,--pour employer une expression qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,--«posé» à Paul «un lapin!»...
XLII
L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans plus de mots:
--Allons! messieurs, à table!
Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on le coucha, dans le salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,--évoquant des choses lointaines, ensoleillées et féeriques,--qui vous payaient de votre peine.
Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage, surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart disait:
--Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.
Ou bien:
--Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...
Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.
Cependant Alex tombait malade, à son tour; Noémie, la bonne, elle aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui devint la servante de tous.
Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine, madame Taupier, la patronne de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Madame d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux, était au lit, pas bien.
--C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?
Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement, dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il craignait une vilaine fièvre.
--En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison spéciale que l’hôtel.
Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.
--N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.
Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne, numéro tant, rue de Varenne.
--Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame Chef-Boutonne!...»
--Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?--Non, je n’avais point vu madame Dieulafait d’Oudart.--Voyez-la! m’a dit madame Chef-Boutonne.--Mais, madame...--Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son protégé.--Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous qu’en second.
--Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en second!...
--Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas grand...
--C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui sauriez y perdre, madame Taupier!
Puis conduisant sur le palier la patronne de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures conditions possibles.
Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux, réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle. Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux, j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors, de voir madame Chef-Boutonne la payer.
Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:
--A propos!... le jeune Lepoiroux...
Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.
L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart. Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller d’un mot:
--C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!
Elles se quittèrent presque souriantes.
Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et, faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame Dieulafait d’Oudart incapable...
Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole amère, et elle dit affectueusement:
--Ma pauvre Nathalie!...
Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...
Le contraste la stupéfiait.
Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à madame d’Oudart qu’«en second».
Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures, mais que madame d’Oudart comprit bien.
Madame d’Oudart l’interrompit:
--Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...
--Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!
--Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre fils soit hors de danger!...
--Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien, j’espère?...
Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent le plus comique, _Manon Lescaut_; et Alex bénissait le ciel de lui avoir donné un ami malade en même temps que lui.
Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens du peuple:
--Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...
Madame d’Oudart lui demanda:
--Où couchez-vous, Nathalie?
--Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame, ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin une personne aussi puissante et généreuse?...
Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de madame Chef-Boutonne.
XLIII