Le bel avenir

Part 12

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Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame, négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on dîne,--et d’Hilaire, comme d’un prodige.

Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même, été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.

A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la Poitevine et dit:

--Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...

Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:

--Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?

Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin de l’ambition insatiable.

Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle, comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage, s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire encore, sur lequel l’Université--l’amie, la voisine qui ne vous cache rien--fondait les plus hautes espérances...

Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de regagner l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, et bavarda une heure avec madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son pensionnaire, et elle y ajouta foi:

--... _primo_, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est très comme il faut; _secundo_, parce que votre jeune homme est sans vices: il ne voit pas de femmes!

C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses prunelles au plafond:

--Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...

Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.

Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:

--Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez, pardi, pas plus cher!...

La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, lorsque madame Lepoiroux jugea convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.

--Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...

--Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous oublie point.

Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...

XLIV

Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers, «compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père «se mourir tout seul, dans le désert».

Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé, embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.

La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers, avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle avait lu _la Vie de Bohème_. L’opinion de ces gens-là était faite; la tige de châtaignier avait passé par le feu.

Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,--chacun meurt un peu tous les jours,--dans «le désert» de Nouaillé?

Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:

--Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père avec moi.

Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune. Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret: il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une consistance qu’elles n’avaient point.

--Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à vous soumettre...

Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier: «Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les fermes...»

--Sur _la_ ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.

--Sur _la_ ferme, hélas! dit le notaire.

Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire se moquait-il d’elle?...

Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et dit:

--Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?

Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de louer la terre de Nouaillé.

Elle dit:

--Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.

--Nouaillé vaut ce qu’on en offre.

--D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.

Thurageau s’inclina, et il ajouta:

--J’ai une autre proposition.

Madame d’Oudart parut complètement indifférente.

--Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?

--Marier!... fit-elle, et avec qui?

--Avec une jeune fille fort bien, quoique...

--Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»

--Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison, parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.

--Encore Babouin!...

--Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez enclave en son domaine!...

--On gagne donc tant dans la tannerie?

--Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.

--Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez, Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?

--Il y a un «quoique»!...

--Enfin quel est ce «quoique»?...

--La tannerie, justement, le papier!...

--Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...

Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:

--Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez prévenir madame.

Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,--cruel moment,--puis dit:

--Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi ces personnes à la porte: faites entrer!

Jeannot courut de nouveau; on entendit le grincement de la grille: le break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à Jeannot:

--Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à monsieur Alex comme un gant...

Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie, comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:

--Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie; c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...

Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla encore:

--Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux ans, en effet, que j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de mon fils, un grand garçon maintenant...

--C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...

--Lui-même, madame.

--Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.

Ces messieurs acquiescèrent de la tête.

La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y parvenir sans détour.

--Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici, reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes; mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma propriété va se trouver fort délaissée...

Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation se débrouillait!

--Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.

--Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...

--... vieillit de dix ans par saison!

--Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...

Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin ce demi-aveu de défaite:

--La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi grave.

La jeune femme dit:

--Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...

--La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez vaste...

Madame Dieulafait d’Oudart se leva:

--Si vous désirez jeter un coup d’œil?...

Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa maison.

On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart dut le présenter:

--Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...

Mais elle ne savait--et à peu près--que le nom de l’un des visiteurs, de qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère. Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on l’écourta en passant vite.

Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant, son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne; elle s’oubliait à dire:

--C’est ici que j’ai eu mon fils...

Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location n’aboutît pas?...

Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs: pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc, blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait, éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles, innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la nature elle-même, enivrée, chantait.

On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et dames descendus du grand break de louage...

XLV

Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre l’air, après dîner.

C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’_Angelus_ lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée, verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs; les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à coup, des accords au piano et un chant...

Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau à la fenêtre.

M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez Nouaillé, si c’est indispensable!--Mais nous vous emmenons, papa, avec nous à Paris!--Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.--Nous serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.--Ne saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?--Impossible! Et l’avenir d’Alex?...--Soyons tassés, couchons dans le salon!»

Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour trois mille francs.

Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.

Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé, sa terre, lui tenait comme un membre.

Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église, en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade, reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils, sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait, accompagnée de quelques accords au piano...

XLVI

Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!

Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats, Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables, et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un coup une fondamentale médiocrité.

Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:

--Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.

Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre, ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne, dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners, la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées, apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères! vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les recommandations!

Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit vire-volte et elle soupira:

--Et il y a des gens qui crient à l’injustice!

Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec un œil fin:

--Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.

On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait d’Oudart:

--La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...

--La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame d’Oudart, ignorante.

Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:

--Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.