Le bel avenir

Part 13

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Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage? mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.

XLVII

Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre, contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.

Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.

Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui, pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par des termes choisis l’humble réalité, écrivait:

«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»

Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:

«_P.-S._--Le réchaud ou la Seine?»

C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde, se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum, fleur traditionnelle du sol de Paris.

Mais il avait fallu revoir Raymonde.

Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait, infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: _Souvenir d’Enghien_, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde, de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce fruit d’amour, le voilà qui venait...

Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.

Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:

--Personne ne s’est encore aperçu de rien.

Il faisait:

--Ah?... tant mieux!

Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».

--Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.

Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.

Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul, c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère», du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux «petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il disait:

--Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...

Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour, issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons, toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme impératif du petit fantassin invisible.

Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et s’élançait en chantant:

--Hé! bonsoir, madame la Lune!

et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:

--Et que la fête batte son plein!...

Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.

Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau, le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de l’amour.

Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de madame Proupa...»

Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour. Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»

Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,--fait extraordinaire.--Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.--«Le réchaud ou la Seine»?...--Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»

Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et suffisamment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et de mystère.

C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.

XLVIII

Eh bien! ce ne fut pas le souci de cette sombre aventure qui causa le très grave échec d’Alex à la Faculté, mais la trop expansive satisfaction de s’en trouver, en somme, si heureusement affranchi. Le rayon de soleil après la pluie, le printemps après un dur hiver, au sortir de la prison la lumineuse liberté,--est-ce pour répondre à un aréopage de «bonzes», sur des questions de droit civil ou d’économie politique?... Non, vraiment! L’expérience, toutefois, lui suggérait quelques principes de sagesse: ainsi ce n’est pas lui qu’on reprendrait jamais à s’engager dans des liaisons avec des demoiselles «dont on a eu l’honneur de connaître madame la mère»! Et, d’ailleurs, à l’avenir, éviter les liaisons qui, premièrement, menaçaient la bourse de la pauvre maman, et, en second lieu, pouvaient faire tant de peine à la chère petite Louise... Tâcher de travailler, enfin, bon Dieu du ciel!...

Voilà les réflexions et les fermes propos que formulait, en sa chambre, un jeune homme instruit par l’expérience, lorsqu’une main frappa à la trop fameuse «entrée particulière» ménagée jadis par les soins de madame Chef-Boutonne.

--Ouvrez!

Et Alex vit madame Beaubrun.

Elle arrivait de Meudon, toute fraîche.

Elle entra, en faisant signe d’abattre le bruit; elle parlait à voix basse; elle comprimait de la main son cœur; elle tomba sur un fauteuil et elle répétait:

--Croyez-vous que j’en ai, un toupet! croyez-vous?...

Et la pièce s’emplissait de parfum.

Avec elle, Alex aimait à plaisanter; tous deux affectaient de ne point se prendre au sérieux. Comme elle avouait du «toupet», il en eut; et, tout tranquillement, il la débarrassa de son ombrelle, pinça entre deux doigts l’épingle du chapeau: en un mot, il jouait à l’amant. Elle dit:

--Oh! le monstre!...

Elle lui frappa le poignet avec son «face-à-main». Il se frottait le poignet, comme si elle lui eût fait très mal; elle lui tendit la main:

--Allons! la paix!... fit-elle.

Et elle expliqua sa visite.

Elle n’avait point voulu faire directement à madame d’Oudart la commission dont elle était chargée par sa mère, encore en Bretagne, et elle venait prendre de lui conseil... «Prendre conseil de lui» amusa beaucoup Alex; mais madame Beaubrun ne riait pas.

--Le moyen de vous parler en particulier, dit-elle, dans un appartement où l’on ne reçoit plus que dans la chambre à coucher de madame votre mère?... Y en avait-il d’autre que de frapper tout de go à votre porte de jeune homme?

Ma foi, non, il n’y en avait point d’autre. Et la commission consistait à faire entendre, de la part de madame Chef-Boutonne, à madame Dieulafait d’Oudart, que le jeune Lepoiroux, leur protégé commun, était, à Poitiers, sinon affilié à la loge «l’Amicale de l’Ouest», du moins compromis avec les principaux FF.·. du chef-lieu, au milieu et sous le patronage desquels il avait fait récemment une conférence où le _Discours sur l’Histoire universelle_ de Bossuet était tourné en ridicule et réduit à néant. Ces Lepoiroux, en vérité, manquaient d’un tact élémentaire! Une espèce de scandale en était résulté à Poitiers. Nul n’ignorait là-bas que «le fils Lepoiroux» avait été instruit et nourri par les Pères de la Compagnie de Jésus...

--A quoi pensez-vous? demanda madame Beaubrun, quand elle eut exposé son affaire.

--Mais, je pense que vous sentez bon!...

--Quel enfant! dit-elle; il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec vous!

--Le sérieux, alors, c’est les Lepoiroux?

--Qu’est-ce que vous avez à lorgner ainsi mon chapeau?

--C’est l’épingle, décidément, qui me gêne.

Elle réfléchit, un instant, et, d’un air espiègle:

--S’il faut cela pour que vous m’écoutiez et me répondiez, ôtez-la!

Il l’ôta, prestement. Il essayait déjà de soulever le chapeau, retenu par d’autres épingles dissimulées.

--Ho! ho! fit-elle. Qui est-ce qui est attrapé? C’est vous... Hélas! peu de cheveux: beaucoup d’épingles, mon ami!... Vous, je vois cela, vous avez l’habitude de décoiffer de plus beaux cheveux que les miens... Allons, arrière!... vous me fâchez.

Elle fit la moue. Elle ajouta:

--Ah! si vous les aviez connus avant mon bébé!...

--Vos cheveux?

--J’en avais trop... et d’un fin!...

Sur cette vanité de femme, il crut pouvoir lui baiser les mains. Elle-même jugea prudent de s’en aller, pour une première fois.

Au bouton de la porte, elle dit à demi rougissante:

--Voyez ce que c’est: je n’ose plus entrer chez madame votre mère...

Il voulut la baiser à travers la voilette. Elle regimba comme un diable. Il lui dit:

--Oh! comme vous êtes jolie!

Elle n’était pourtant pas sotte; elle entendait la raillerie et savait la valeur des compliments d’un homme. Mais la louange de quelqu’un de ses charmes physiques la rendait aussitôt commune. Elle répondit:

--Jolie?... Oh! cela non!...

Lui, qui la désirait, dans sa fraîche toilette d’été embaumée, disait n’importe quoi:--yeux, bouche, nez, teint admirables!--Et la femme:

--Non, non! Je sais bien que j’ai la bouche trop petite, les yeux passables, à la rigueur, mais le nez mal fait... Quant au teint!... Et, d’abord, vous ne m’avez jamais fait de compliments.

Il dit:

--Je vous aime depuis que je vous connais.

Depuis le temps qu’il la connaissait, il n’avait fait que rire avec elle de l’amour et des beaux sentiments; mais elle crut ce qu’il lui disait de flatteur. Tout à coup, il la baisa en plein visage, un peu au hasard, à cause de la voilette. Elle battit des paupières, sans commenter l’acte autrement; et elle se regarda dans la glace en faisant la lippe pour tendre la gaze fripée par le baiser. Les cassures étaient tenaces.

--Permettez!... dit Alex, offrant perfidement ses soins.

Elle permit, étant devenue toute naïve. Il releva la voilette et toucha les lèvres...

XLIX

Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger, la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui, dans l’ancien salon.

Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:

--Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....

Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.

--Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.

Il répondit:

--Mais non!

Sa mère lui dit:

--Tu sors, mon enfant?

--Oui, oui...

Cependant il resta.

Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau, depuis l’abandon de Nouaillé.

--C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré fort matinal.

Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu; elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:

--Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que, dans l’antichambre divisée en deux,--ne l’avez-vous pas remarqué?--il y aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une chaise!...

Ou bien:

--C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire un mariage riche,--j’en ai déjà refusé pour lui,--il y a cent à parier contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je serais aujourd’hui le plus fière?

--De quoi donc?

--De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...

--Sans dot!...

--Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux, et, entre nous, les plus dignes.

--Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...

--Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah! j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...

--La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.

--Vous l’avez nommée.

--A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...

Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le Poitou.

Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux francs-maçons était vilain.

--Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?

--Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre puissance!

--Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée? Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,--bien que le fait, du moins en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;--mais des Lepoiroux, encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre pauvreté!...

Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être compromettait un rendez-vous?...

Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:

--Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?

--Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que... Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...

Elle se leva. Alex dit:

--Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la rue?...

--Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions que vous allez courir tous les deux la pretantaine!

Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait, le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.

L

Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne! Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.

Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!

Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant, sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au Conseil d’État!

--Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est pudique et discret, pourtant...

Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée _Café de l’Océan_, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la cloison même contre laquelle reposait sa mère.

En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques, licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui, sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M. Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,--où, mon Dieu! n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être rapporté comme une épave!--à la gare enfin, où un cocher d’omnibus, familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en joyeuse compagnie».

Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était alarmes maternelles:

--Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?

--Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...

--Il s’était donc procuré de l’argent?

--On lui faisait crédit, sans doute!...

--Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie, il vous est revenu, je suppose?

--J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...

--Mais?...

Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:

--Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!

--Pauvre, pauvre amie!

Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une femme!

Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:

--Et cette femme, entre nous?...

Madame Chef-Boutonne s’écria:

--Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère, tout Paris ne parle que d’elle!...