Le bel avenir

Part 14

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Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se reprendre vite:

--Oh!... tous mes compliments!

Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur une marche de l’escalier, fut sublime.

LI

Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction. On la vit au Bois, en _cab_, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge. Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de rente!...

Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre le branle-bas dans la fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative d’emprunt de huit mille francs--«huit!...»--à Beaubrun. De ce que Paul lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait aujourd’hui vanité.

Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte d’inscription mystique: LE BEL AVENIR! Un hiver avait passé, et c’était des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul, licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!... Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était fort mal en point, le bel avenir;--mais la mère, force admirable jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!

Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître, avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa revanche, dans le Jardin du Luxembourg.

Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin, madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour. A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme à tous, elle disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire, l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les chaussettes du matin, et enfin--ceci était de la plus aigre ironie--le regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,--«ne l’avez-vous pas remarqué?»--il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout petit avocat...» enfin sur le mariage riche,--qu’elle avait déjà refusé pour son fils:--«De toutes les ressources, la plus perfide!...»

Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient unies, sans en convenir, par un malheur commun, une chute grave, le réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui aurait pu, à la rigueur, s’intituler _le Dépit ambitieux_.

M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé. Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet, savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un jardinier diligent, était touchant et faisait mal.

On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste, mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé, était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M. Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la «cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et savoureux,--qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve la chair de l’été,--évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue Férou.

LII

Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du _Discours sur l’Histoire universelle_» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par ses protectrices.

Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,--qui vous l’avait secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses matières d’examen,--et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards» influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.

Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des formes, s’écria:

--Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les plus distingués?...

Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de messieurs en redingote de drap uni.

Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à manger à sa mère.

La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, à cause de sa sieste.

C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.

--Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.

Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’_Aïda_ retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied d’une chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien qui vient d’un enfant.

M. Lhommeau dit enfin:

--Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus que nous.

--Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis vingt ans.

--Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne, je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue, son langage...

Madame d’Oudart ne permit pas la critique:

--Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain; mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.

--Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir était écrit sur le visage?...

--Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune récompense!...

--Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!... «Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais, et je gage que votre protégé,--puisque vous semblez le revendiquer jalousement!--s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire part!...

--Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant vaillamment la porte d’une carrière honorable.

--Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère, l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...

Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que lui cherchait madame Chef-Boutonne.

--Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable, laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...

Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.

Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la chaleur caniculaire.

Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:

--Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...

--Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.

--Je dis bien: si les démarches faisaient tant...

--Eh bien?...

Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui allait éclater enfin.

--Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.

--Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...

Madame Chef-Boutonne répéta:

--«Sans situation...»

Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa pensée:

--Sans situation, dit-elle, et qui pis est...

--Et qui pis est?...

--A la remorque d’une petite grue!...

Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve ordinaire.

--Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...

Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.

Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule, subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette, une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres, elle bondit.

Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites, pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.

Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée, et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains, sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux, herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police des jardins, dit:

--Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...

Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter les maîtresses de leurs fils à la tête!...

Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.

Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices secrètes!...

Et l’on causa du beau temps.

LIII

Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place» qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux. «La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens éminents qui, sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent d’emblée favorisés.

Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La «place» était de trois mille francs.

Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination, vérifiée, se trouva fort juste.

Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir: elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne... Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du Conseil d’État?... Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.

Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.

Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la porte en lui disant entre ses dents:

--Votre condition, ma pauvre femme, m’oblige à bien de la patience... Je vous ferai remarquer que je me contiens...

Finalement, l’idée lui vint:

--Vous n’êtes pas satisfaite de moi... eh mais! et de vos «messieurs» de Poitiers?...

Madame Lepoiroux renia «ces messieurs» de Poitiers. Ils étaient, ni plus ni moins que les autres, des farceurs. Elle maudit l’heure où son fils avait été dirigé dans la voie des «études savantes»: elle l’eût, disait-elle, préféré épicier. Elle maudit le latin, les jésuites et madame Dieulafait d’Oudart. Elle réunit en un faisceau ses ressentiments divers et déclara:

--Tout le mal est venu de ce qu’on a connu des gens riches.

LIV

La veuve Lepoiroux était depuis beau temps apaisée que madame Dieulafait d’Oudart souffrait encore de son ingratitude. La mère d’Alex aurait eu moins de chagrin, croyait-elle, à envier une soudaine et magnifique élévation d’Hilaire qu’elle n’en eut à considérer la vanité de tout ce qu’elle avait fait pour ce garçon et pour sa mère.

Son vieux papa la chapitrait en lui démontrant que, dans la plupart des cas dont le désordre apparent nous émeut, c’est la raison tout simplement qui triomphe. Il disait que c’est la raison qui eût été blessée si madame Lepoiroux, qui se démenait depuis quinze ans, et de qui, de toute parts, on avait fouetté l’avidité, se fût satisfaite d’une place ne lui assurant que de quoi vivre, à Yvernaucourt, dans les Ardennes; que pareillement, c’est la raison qui eût souffert si Hilaire Lepoiroux avait obtenu une situation plus brillante, car il n’en était pas digne.

--Savant! savant!... disait-il, mais être savant ce n’est pas savoir, c’est tirer parti de ce qu’on sait: causez trois minutes ou quinze jours avec Hilaire Lepoiroux, vous vous convaincrez qu’il est plus incapable et plus sot que le jeune Chef-Boutonne lui-même!...

M. Lhommeau disait qu’enfin il était juste et raisonnable que ce jeune Chef-Boutonne eût été nommé récemment à un petit emploi au ministère de l’Intérieur, ce qui convenait parfaitement à un fils de famille dénué de tout talent personnel, et constituait une équitable récompense des démarches et sollicitations extraordinaires de sa mère,--tout grand déploiement d’activité devant, selon les lois naturelles, être suivi d’un certain effet!...

--Oh! vous, papa, disait madame d’Oudart, vous trouvez tout très bien, et chacun à sa place... Et notre situation, à nous, voyons! est-ce qu’elle est juste?

--Qui donc s’en plaint? dit M. Lhommeau; je l’entends vanter ici tous les jours!...

--Je ne dis pas que je m’en plains, mais!...

Son père n’insista pas. Madame d’Oudart, à la vérité, vivait dans l’angoisse: elle avait peur de mourir avant qu’Alex fût tiré d’embarras. «Avocat, simple avocat, tout petit avocat», encore fallait-il l’être, et il ne l’était point. Et la ressource d’amour-propre qu’avait fournie, pendant un certain temps, la modestie ostentatoire, elle s’épuisait, se démonétisait, les rivales de madame d’Oudart étant elles-mêmes converties à une certaine modestie, madame Lepoiroux à Yvernaucourt, dans les Ardennes, madame Chef-Boutonne abattue par la médiocre situation de son fils.

Madame d’Oudart s’informait: