Part 8
Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_ exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de _Condé et de Bretagne_ était impraticable, étant donné ses modestes ressources,--il ne payait point, comme il va de soi, l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, où il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était illimité, mais à la condition qu’il en usât.--L’unique moyen, quel était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans l’appartement maternel, par l’entrée particulière.
Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur l’assurance que madame d’Oudart était absente.
Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame Chef-Boutonne, en louant l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.
On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.
Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût servi le diable.
Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de la bonne. Il affectait de lui dire:
--Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...
Ou bien:
--Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...
Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise: la vue des bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:
--Où ça, actrice?...
Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.
Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse. Elle dit:
--Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement... comme pour tout le monde!...
Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.
Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou, soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:
--Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions qu’elle donne à votre jeune maître!
Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût qu’elle connaissait ses fredaines.
Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en faveur de la belle Raymonde.
XXVIII
Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence «dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.
Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à Alex:
--Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?
L’une ajoutait:
--Les répétitions sont si amusantes!...
Et une autre:
--Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...
--Comment! faisait Alex, mais Paul?...
--Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...
Alex leur disait:
--Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?
Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.
Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale. Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans raideur, et qui ne voulait surtout pas être pris au sérieux, obligeait les esprits à la comparaison. On disait de lui:
--Ah! celui-là, par exemple!...
Quelqu’un répliquait:
--Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?
Une femme affirmait:
--Il est charmant!
Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai. Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à petit, se groupaient.
Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.
On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne amie.
Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame d’Oudart. Elle disait:
--Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis offerte à la remplacer.
--Comme c’est gentil à vous!
--Nous ne vous voyons plus!...
--Moins souvent... en effet!
--Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec nous?...
--Fâchée avec vous!...
Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable, bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances, jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était averti que l’on n’approchait madame Soulice que sous l’implacable regard d’un œil mystérieux.
--Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!
--Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...
--Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière de nous la montrer...
--Oh! croyez-vous?...
--Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à l’écart?
Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:
--Ma mère?... elle est jalouse!...
--Jalouse?... de qui? de quoi?...
Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:
--De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...
XXIX
Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité. L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles elle regardait son fils avec des pleurs de joie...
A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui dit:
--Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...
--Allons donc!
--Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de leur nez?
--Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a fait...
--Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?
--Ils vont bien...
Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de Varenne, avec les Saint-Évertèbre.
On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés, soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la parure.
La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme. Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie, tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil et de ses couleurs.
Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne, volontiers académique, était traversée par un courant profane dont chaque cervelle se grisait.
Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.
La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.
--Il est troublé! disait sa mère.
Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le monde, et trottât devant elle.
De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle, elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:
--Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!
--Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la verrez.
M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui, d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain» et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre, sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient dans l’effroi de passer pour retardataires.
Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles taxaient de «mauvais ton».
Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».
La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.
C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait, par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de l’histoire».--«Et que le snobisme y aille,--eût pu ajouter le gendre,--si la franchise n’y peut aller!»
Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui, ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil d’État.
Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour. Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le prendre. Elle lui dit:
--Prenez-le.
Il le prit.
--Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.
--Où?
--A la tabagie.
Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.
--Mais marchez donc! dit la jeune fille.
Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à ces messieurs comme une déesse sur les nues.
--Je vous gêne? dit-elle.
On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit simplement:
--Caporal.
--Ah?... voici.
Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel, cruel et doux!--Voilà la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.
Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être la plus assurée de ne pas perdre la tête.
Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.
Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies. En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.
Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?
L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.
XXX
Alors on vit, dans le Jardin du Luxembourg, une dame d’un certain âge, assise au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France. Elle brodait un ouvrage insignifiant tendu sur un petit tambour. Non loin d’elle, des enfants fouettaient le «sabot», fouettaient leurs jambes nues, fouettaient les chevilles des passants; et le lourd gravier mêlé de poussière frappait à mitraille tous leurs environs, sous l’œil placide et indulgent des familles. La dame assise au pied du socle de Berthe souffrait volontiers cet inconvénient; elle abritait ses bottines sous ses jupes, elle ramenait ses jupes sous sa chaise, et souriait parfois à la marmaille et aux jeunes femmes, de l’air entendu, un peu supérieur, de qui a établi depuis longtemps la balance des peines et des joies d’être mère.
Lorsqu’elle relevait les yeux vers la terrasse, elle discernait souvent du premier coup son fils Alex, à moins qu’un nègre ne se trouvât dans les groupes, ce qui arrivait quatre fois sur dix, car alors c’était le nègre qu’elle voyait d’abord: et elle en voulait à cause de cela à ces faces noires.
Elle donnait une pichenette à l’étoffe tendue sur le tambour, et considérait attentivement son ouvrage, au jour, à contre-jour, de biais, de trois quarts par-ci, de trois quarts par-là, à l’endroit, à l’envers: pur jeu, innocente pantomime! Elle ne pensait nullement à son ouvrage; elle pensait à son fils Alex.
C’était une de ses manières de penser plus vivement à Alex que de donner des pichenettes à l’insignifiant ouvrage tendu sur le petit tambour... Pitch! Alex était le plus beau garçon qui passât sur cette terrasse!... Pitch! il cumulait les études de droit et celles des Sciences politiques!... Pitch! quelque part, dans le monde, grandissait en ce moment-ci une jeune fille parfaitement gracieuse et bien élevée, que la Providence destinait à Alex... Tout beau! rien ne pressait, en vérité; d’ici là, Alex avait le temps de faire quelques malheureuses!... Pitch!... Voici madame Chef-Boutonne;... la pauvre femme!...
Madame Chef-Boutonne ne concevait pas que madame Dieulafait d’Oudart s’installât au pied du socle de Berthe ou Bertrade, reine de France, à proximité des étudiants et des filles du Quartier qui passent sous les quinconces en tenant des conversations à faire frémir, dans le voisinage de l’établissement des gaufres d’où émane l’odeur des graisses et de la pâte mal cuite, et du caboulot en plein vent où des rapins aisés et des rastaquouères dégustent l’absinthe ou les apéritifs canailles. Mais le socle de la reine Berthe rappelait à madame Dieulafait d’Oudart l’abri d’un certain pavillon d’angle, à Nouaillé, où elle se garantissait, au printemps, des traîtres vents de l’est et du nord, et elle ne s’était pas encore pénétrée de la nécessité, où sont les familles comme il faut, de se ranger, au Luxembourg, contre la balustrade semi-circulaire, à l’ombre incertaine des aubépines et des vases où papillonnent les fleurs des géraniums et des pétunias grimpants.
Madame Chef-Boutonne était suivie de sa fille madame Beaubrun,--qui habitait près du Jardin,--et d’une nourrice haute et large, énorme animal humain, à la figure bestiale, aux grands pieds de roulier, au teint de cuir naturel, et vêtue, comme à plaisir, du traditionnel costume de la profession, en percale légère, enrubanné du haut en bas, et du rose le plus tendre: elle portait le petit Beaubrun, marmot d’une huitaine de mois. Ces dames échangèrent avec madame d’Oudart quelques phrases exclamatives, puis l’entraînèrent à l’autre bord de la terrasse, avec son petit tambour et ses soies.
L’heure de la sortie des cours versait des flots d’étudiants. Ils se répandaient sous les quinconces, tournaient autour du kiosque, allaient s’asseoir dans la partie voisine de l’École des Mines, aux environs du petit _Marchand de masques_. Quelques femmes jeunes, non pas laides, mais uniformément vêtues comme des souillons, s’y trouvaient déjà. On les abordait sans galanterie, avec un dédain affiché et un honteux attrait; on affectait de les négliger et l’on était ramené vers elles; on semblait craindre également qu’elles ne vous honorassent publiquement d’une marque de faveur et qu’elles n’en honorassent un autre que vous; qu’un parent, un professeur, un ami quadragénaire ne vous surprît en leur compagnie et qu’un petit camarade ne vous y trouvât point. On semblait craindre aussi d’être obligé de payer leur chaise.
Et quand madame Chef-Boutonne avait aperçu Alex au Luxembourg, elle pinçait les lèvres, et un sourire dérisoire avivait son regard: ce n’est pas Paul qu’on aurait vu flâner ici!... Paul ne flânait jamais. «Flâner» était le terme dont elle censurait la conduite d’un homme qui se transporte d’un lieu à un autre où ses travaux l’appellent, par tout chemin qui n’est pas la ligne droite. Et lorsque Alex quittait, un instant, ses amis, pour venir saluer ces dames, madame Chef-Boutonne l’accueillait, ici, avec une ironie moins dissimulée que partout ailleurs, et qui, parfois, blessait, non pas Alex, à la vérité, mais sa mère.
Madame Chef-Boutonne n’employait plus son fils Paul comme étalon du travailleur exemplaire; elle se servait beaucoup plus utilement d’Hilaire Lepoiroux:
--Et monsieur Lepoiroux, comment va-t-il? Ne le verrons-nous pas faire la belle jambe au Luxembourg?
--C’est peu probable; il n’y vient guère.
--Sans doute parce qu’il est occupé.
Par contre madame Beaubrun disait:
--Un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air... p..p..p..u..uh!...
--Quoi? quoi? disait madame Chef-Boutonne, «un homme qui n’a pas le temps de prendre l’air»?... Mais il y en a beaucoup dans ce cas-là!... Crois-tu que nos savants...
--Ils sentent le rat... p..p..p...u..uh!...
--En vérité, ma fille, tu perds de jour en jour le sens commun! Ton frère Paul...