Part 7
--Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez confondre le terrible monsieur Lepoiroux!
--Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais confondu!
Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?
La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul; mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.
XXIV
Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait, répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:
--Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École des Sciences politiques!...
Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.
Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec Louise.
Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir... Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur; elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de deux sous.
Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait qu’on la bourrât de marrons glacés.
Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre, à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir: c’était selon le risque que courait Louise de rencontrer quelqu’un du Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...» Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une crainte délicieuse.
Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée; bousculade de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler: «Chéri!--Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus, réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer! Charme des rues de Paris!...
Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite: à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât, voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons glacés et baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons glacés!...
XXV
Un soir qu’Alex et Louise étaient censés, chacun en sa famille, devoir aller à l’Odéon, ils croisèrent en montant l’escalier de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, quelqu’un qu’Alex ne parut pas connaître; et, ce quelqu’un aussitôt passé, Louise pouffa et dit:
--Un singe!
C’était Hilaire Lepoiroux.
Mais, une autre fois, au même lieu et en semblable occasion, ce ne fut pas «un singe» qu’on rencontra, ce fut une grande et jolie fille, qui, en les voyant, fit «ah!» porta la main à sa poitrine bombée et s’adossa au mur pour ne point tomber. Et Alex glissa aussitôt à l’oreille de Louise:
--C’est quelqu’un que je connais, file vite!
Louise «fila», et Alex secourut Raymonde.
Alex et Raymonde avaient un rendez-vous, ce soir-là, à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_; et Alex l’avait oublié.
Il avait oublié Raymonde, et cependant c’était Louise qui «filait». Pourquoi? Parce qu’étant plus ancien ami de Louise il se gênait moins avec elle? Ou parce qu’il observait inconsciemment une certaine hiérarchie sociale? Il avait connu Louise trottinant dans la rue de Grenelle; à peine savait-il son nom de famille. Il avait connu Raymonde dans une salle de danse et flanquée de madame sa mère; du moins ne pouvait-il oublier qu’il avait été reçu chez madame Proupa.
Il ne fut pas aisé de secourir Raymonde. Contre son mur d’escalier, voilà qu’elle se mettait à ouvrir des yeux hagards, et sa bouche, si belle, se contractait en un pli tragique. Elle voulut parler, mais elle étouffa. La patronne de l’hôtel, qui était la discrétion même, attendant un signe pour intervenir, chiffonnait le rideau d’andrinople. Et, de la main, Alex fit, tant à la patronne qu’au garçon dont on voyait d’en bas pendre la tête et la serviette: «Laissez-nous! laissez-nous!...» Enfin, d’un bras ferme, il enlaça la taille de Raymonde et traîna la jeune fille jusqu’à la chambre 19.
Là, elle l’avait attendu cinq quarts d’heure. Et ce devait être leur troisième rencontre amoureuse!... Lorsqu’elle put parler, elle répéta:
--Cinq quarts d’heure!... cinq quarts d’heure!...
Il répondait:
--Mais, puisqu’il y a malentendu, vous auriez aussi bien attendu vingt-quatre heures!...
Elle ne comprenait rien, sinon qu’elle avait attendu cinq quarts d’heure, et, en son désarroi, la douleur éprouvée durant une si longue attente surpassait la cruelle surprise d’avoir enfin vu apparaître, dans l’escalier, celui qu’elle avait tant attendu, mais avec une femme!
Alex était humilié. Pour souffrir moins du reproche de Raymonde, ou dans l’espoir qu’elle-même en dût être soulagée, il mentit, et renia Louise:
--Vous pensez bien, dit-il, que cette petite n’est pas à moi!
Raymonde était sans finesse, et puis elle avait tant besoin de croire ce qu’il disait qu’elle s’apaisa. Mais, apaisée, voilà les larmes!... Et Alex, qui n’était, dans ses rapports avec les femmes, accoutumé qu’au plaisir, pensait: «Ah bien! sapristi, je verrai donc celle-ci toujours pleurer!...» Et cela contribuait à lui faire regretter de mener une double aventure. Mais déjà cette belle fille amoureuse avait appris à dérider le visage renfrogné d’un amant, et, suffoquant tout à coup, elle dégrafait son corsage...
Pendant ce temps-là, Louise, la gaie Louise, «filait» dans la direction des Gobelins. Elle était sourde à tout bruit, muette à toute provocation, elle se faisait un corps d’automate; elle prenait une sorte de pas de parade; et ses yeux étaient fixés à quinze pas en avant. A la hauteur de l’École des Mines, elle dut s’arrêter un moment, parce que sa vue se brouillait. Plus loin, elle arracha brusquement sa voilette qui lui collait aux joues. Et, au moment de tourner à gauche par le boulevard de Port-Royal, elle songea que, ce soir, «elle était au théâtre» et qu’à neuf heures à peine elle ne pouvait, vraisemblablement, chez elle, prétendre que le spectacle fût fini. Elle continua donc tout droit, devant elle, au hasard, et marcha, trois heures, dans de noirs quartiers endormis, sourde, muette, automatique, petit fantôme douloureux.
Après cette course, elle put dormir, et, le lendemain, au café Voltaire, présenter un visage paisible, en écoutant le mensonge qu’il fallut bien qu’Alex lui contât.
XXVI
Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:
--Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir. Viendrez-vous?
--Non, répondait Alex.
--Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!
--Si! répliquait Alex.
«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse, et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.
Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le lieu le plus libre du monde.
On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?... De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels, mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique égalité réalisée pour une heure,--à trente-cinq centimes et le pourboire,--autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac, des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du foyer des pipes refroidies.
Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante, une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, _ils_ sont au café...»
Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait _le Temps, les Débats, la Liberté_. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété, dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante: le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti, mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.
Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour intercepter les œillades de Nini.
Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal. La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer, et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï; il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules; et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset. «A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait lui semblait vulgaire.
Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire, et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.
Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux intrus.
Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait discret.
Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et Schnaps les méprisait tous.
Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants, d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du véritable «levier du monde moderne»,--l’industrie, qui soulève les millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des littératures;--le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes; l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé, à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin _l’Angelus_ de Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...» réclamait Schnaps.
Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du «Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex, d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien, c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui méprisait tout,--hormis les milliardaires et les intrigants,--terminait volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix, et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles tout l’idéal humain!
--Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants, de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils vivent--et beaucoup élèvent une famille--avec un traitement dont ne se contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!... L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est leur pain quotidien!...
--Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche ascensionnelle de la démocratie...
--Allons à Bullier! s’écriait Alex.
Ils se levaient et allaient à Bullier.
Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».
Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards», Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui, tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération. D’ailleurs elle était d’avis que l’avenir d’une femme est de passer sur la rive droite, et elle disait à son ami:
--Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.
Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi, Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la liberté, réintégrait le domicile maternel.
XXVII
Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père, madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire, les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent pas à embrasser les études les plus diverses.
--De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...
Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:
--Et plus de grisettes! je parie.
Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de janvier»,--selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,--eut à Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les pieds à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout, et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première fois, regimbait.