Part 6
--Tant pis, monsieur Alex!... Votre mère ne peut pas être inhumaine: elle comprendra... Je sais bien que je risque de la rencontrer, mais au point où j’en suis!... Je vais me tuer, monsieur Alex...
--Vous tuer! Raymonde!...
Son nom sur la bouche d’Alex, son nom tout seul, non précédé de «mademoiselle», elle l’entendait!... Elle en écouta la musique; et elle ne dit plus rien. Elle regardait le jeune homme, et, de ses yeux, les pleurs coulaient comme des rivières.
Elle dit:
--Oh!... oh!... laissez-moi pleurer!
Alex craignait de voir arriver sa mère. Et il se souvenait que l’avant-veille, dans cette même pièce, on avait traité cavalièrement des femmes en général et de cette belle fille en particulier.
Il se jugea garanti, par le masque tragique que présentait la figure de Raymonde, contre tout danger d’abuser chez lui de la présence d’une jeune fille: tant de larmes, d’ailleurs, ne portent guère à la volupté. Il s’inclina vers Raymonde, lui prit la main et lui dit:
--Venez, je crains d’être obligé de donner des explications à ma mère... Elle comprendrait, je ne dis pas non, mais aujourd’hui elle est préoccupée parce que je passe mon examen.
--Votre examen!... mais vous ne nous en avez pas parlé!...
--Cela n’avait guère d’importance.
Elle fut frappée:
--Votre examen!... dit-elle, mais c’est pour cela que vous n’êtes pas venu hier soir.
--C’est pour cela.
--Et vous ne le disiez pas!... Pourquoi ne m’en avez-vous pas avertie tout de suite?... Vrai? bien vrai? c’est pour cela, monsieur Alex, oh! répétez-le!
Il le répéta. Il s’étonnait qu’on fît de son absence une affaire. Sa jeunesse insouciante admirait qu’un pas fait par lui en avant, ou bien fait en arrière, pût au loin mettre une âme à la torture. Il aurait pu ajouter: «On m’a obligé à rester là, hier soir», mais il n’avait pas encore atteint la maturité qui vous inspire le mot qui convient à consoler un être souffrant; à peine concevait-il qu’on souffre.
Il dit seulement:
--Parlons bas!
Inquiet, décidément, il entraîna Raymonde.
Elle n’accordait aucune attention aux lieux ni aux objets extérieurs. Une idée la tenait, à savoir qu’Alex était sensible aux calomnies répandues contre elle.
Alex la considérait. Il pensait:
«Elle est bien jolie; mais pourquoi se faire tant de peine?...»
Il regardait sa belle gorge qui moulait le «jersey», comme un linge humide, la longue régate de satin noir tombant d’un faux col d’homme, et où deux raies de lumière, parallèles, vacillaient au gré des soupirs, une épingle de camelote, la ceinture de cuir, un peu défraîchie, mais qui sanglait une si mince taille entre tant d’ampleurs.--Et il eût aimé à se trouver, ainsi, avec elle, en tout autre endroit.
Elle disait:
--Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh! je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine? Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout, qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...
L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus touché par sa condition déplorable.
Il disait, pour la tranquilliser:
--Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes de raconter?
--Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux, monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...
En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle fixée en arrière, dans son lourd chignon.
Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup, il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à rompre par les derniers soulèvements des sanglots.
Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y exposait. Se donner à l’être charmant qu’avaient choisi son cœur et ses désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex, ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à jamais parée.
Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour, pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»
Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des choses si imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court, s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour l’après-midi.
XX
Il fut reçu.
Ce résultat surprit tout le monde: le candidat tout le premier; sa pauvre maman, malgré la messe matinale et bien qu’elle eût brûlé beaucoup de cire auprès des autels; le Grec Thémistocle, quoiqu’il eût quasi annoncé le fait; enfin madame Chef-Boutonne dont on avait dédaigné l’appui.
Il n’était pas reçu brillamment, certes, mais il était reçu. Nul ne l’avait jamais vu travailler, et il était reçu. Nul favoritisme n’était intervenu, et il était reçu. Cet infiniment petit désordre social dérangea les esprits.
Madame Chef-Boutonne, pour aboutir à une fin identique,--à quelques mois près,--se donnait autant de mal que son fils; elle voyait vingt personnes influentes, elle payait trente-six heures de fiacre; elle était sur les charbons ardents, une année entière. Madame d’Oudart conclut de l’événement que son séjour à Paris était profitable à Alex, et qu’Alex possédait en lui des ressources que l’on s’était trop empressé de nier pour un pauvre petit échec, au mois de juillet. Quant à Alex, il pensait: «C’est épatant!...»
L’un de ses amis lui dit:
--Toi, mon vieux, tu es un type à avoir touché une mascotte!
Alex répondit sans sourire:
--C’est épatant!
Avec cela, Alex n’allait pas se trouver trop en retard sur Paul Chef-Boutonne: on était à la fin de novembre; les cours commençaient à peine; les deux jeunes gens gagneraient ensemble, l’été prochain, leur diplôme de bachelier en droit. Quel doute avoir sur l’issue de cette seconde année, puisqu’en si peu de temps à Paris, près de sa mère, Alex avait rattrapé une année gâchée à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_? Allons, la méthode était bonne. Madame d’Oudart releva la tête, un peu haut, comme toutes les fois qu’on la relève, et elle se dit: «Ah çà, voyons! Paul Chef-Boutonne suit, en même temps que les cours de droit, ceux des Sciences politiques, où il se prépare au concours de l’auditorat au Conseil d’État: pourquoi Alex, avec les facilités qu’il a, n’en ferait-il pas autant? Le travail est un jeu pour lui: qu’il assiste aux cours; qu’il écoute; qu’il cause avec M. Thémistocle, et nous verrons de quoi il retourne!...»
C’est pourquoi Alex fut inscrit à la docte École de la rue Saint-Guillaume, moyennant un versement de trois cents francs, renouvelable par année, et une visite au directeur, qui sourit finement, imperceptiblement, quand on lui dit qu’Alex était tout frais reçu à ses examens de droit, «en novembre», mais qui fut jugé un homme tout à fait supérieur.
En le quittant, et après avoir visité une maison si bien tenue en ses vestiaires, ses lavabos, ses salles où le drap vert abonde, et située, avec tant de tact, à la frontière du quartier le plus aristocratique et du quartier le plus savant, madame d’Oudart se sentait rehaussée et déjà savourait la joie orgueilleuse d’avoir un fils participant à tant de science et de correction.
Alex s’en aperçut bien, et lui dit:
--Ne t’emballe pas, maman.
Mais elle ne put se retenir:
--Enfin! ils ne nous la corneront plus aux oreilles, leur École de la rue Saint-Guillaume. Nous aussi nous en sommes!
Alex dit:
--Paul y aura toujours une année d’avance sur moi.
--Mais, répliqua madame d’Oudart, comme il ne s’agit pas là de passer de vulgaires examens, mais d’être des cinq ou six premiers au concours, il échouera au premier concours, avant que tu t’y sois présenté: voilà son avantage!
Alex regardait sa maman, tout en revenant par le boulevard Saint-Germain, et cela l’amusait de la voir guillerette et optimiste. Il voulut lui offrir un baba chez un pâtissier, «sur ses économies».
--Sur tes économies! dit-elle, parlons-en!
Ils entrèrent chez le pâtissier. Elle avait les yeux plus humides que le baba qu’elle mangea. Elle admirait son fils, comme un homme aimé; et quand les femmes avaient le regard accroché, un instant, par sa moustache et retenu par sa jolie figure, le bonheur maternel lui soulevait la poitrine; elle y portait la main.
Elle manifestait son contentement comme elle pouvait; elle dit à son fils:
--Qu’est-ce qui te ferait plaisir?
Il haussa les épaules, gentiment, et dit:
--T’es bête!...
Elle ne voulut pas qu’il payât. Elle lui mit dans la main un louis. Il lui rendait la monnaie:
--Non, non, garde! dit-elle.
Elle ajouta:
--Écoute! si tu voulais être gentil, par exemple, là-dessus, tu paierais le prix d’un télégramme au grand-père Lhommeau; comme cela simplement: «Inscrit Sciences politiques».
Alex trouvait cela fou. Il fit observer en riant:
--C’est bien laconique. Si nous ajoutions: «moyennant trois cents francs»?
Mais elle ne saisit pas l’ironie; elle dit:
--Mets-en aussi long que tu voudras, grand panier percé!
Les heureux moments!...
XXI
Madame d’Oudart, ayant quitté son fils, gagna la rue de Grenelle et alla sonner chez madame Chef-Boutonne, à qui elle raconta, tout chaud, ce qu’elle avait fait. Madame Chef-Boutonne dit sèchement:
--C’est très bien.
A quoi madame d’Oudart reconnut qu’une heure avant de se présenter chez M. le directeur de l’École, il eût peut-être été temps encore d’informer son amie de ce qu’elle se proposait de faire, mais que lui venir narrer la chose accomplie était une faute.
--Je n’osais point parler de ce projet, dit-elle, tant qu’Alex n’en avait pas fini avec ses épreuves de droit, et, d’autre part, le temps presse, puisque les cours...
Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:
--C’est très bien.
Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était «mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir? Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.
--Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.
Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de grâces, se leva et embrassa son amie.
--Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle; elle ne saura comment vous remercier!
XXI
Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», pourrait,--«n’est-il pas vrai, madame?»--permettre à une si généreuse personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?--«si toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à votre toute-puissante intervention».
Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve Lepoiroux était franchement sans pudeur.
--Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...
--Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que j’en mangeais...
Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux, qui, à elle, lui coûtait si cher.
Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses deux destinataires.
--Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre bourse qu’on en a!...
--J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...
--Vingt ans!...
--Je ne m’en vante point, mais...
Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart. Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû--que diable!--à la constance de ses sacrifices.
--Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...
Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône, madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.
Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu plus qu’ils ne demandaient!
XXIII
Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.
Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage, il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle, et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise plaisanterie.
Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et, afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du bébé Beaubrun.
Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la _Belle-Jardinière_, et le pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui disait:
--Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...
Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».
--Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu viendras nous prendre à la maison.
Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur Boileau.
--Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous font l’honneur de vous adresser la parole.
Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques renseignements sur les professeurs.
--Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour que tu nous parles de ces bonzes-là!...
--Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous enseignent ces choses arides.
Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce qui n’était pas matière d’examen.
Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant, et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs, le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.
Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la maîtresse de maison dit à Hilaire:
--Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir tête à monsieur Lepoiroux!
Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille si elle était musicienne:
--Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?
Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:
--Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...
Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.
Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».
Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut nettement établie.
Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis fonça sur l’obstacle, dit:
--Je la tiens, votre colle!...
Et il bafouilla.
Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.
Hilaire dit gravement:
--Passons à une autre.
Car il en possédait plusieurs.
Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans ses petits souliers.
Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir: il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.
M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière, en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir, semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût «collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul Chef-Boutonne.
Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, relevant son face-à-main, dit très haut: