Part 5
Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:
--Oh! c’est mal!
Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien s’évanouir.
On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt. Raymonde, trop avertie de la science interprétative de ces dames, à demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur présence le résultat obtenu.
Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de Cologne, elle dit:
--Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête batte son plein!
Elle confia à Alex:
--Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de son âge... Avec ça, une sensibilité!...
Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des «illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé, en honnête garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues années à devenir l’époux d’aucune femme.
--Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.
Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut elle qui dit:
--Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.
--J’y tiens autant que vous, dit Alex.
--Non, dit Raymonde, pas tant que moi!
XVI
Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:
--Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice... Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que, s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te voir oisif.
--N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.
--Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?
--Tu verras.
Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse. Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié, bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il connaissait tous les trucs.
Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:
--Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien; mais il n’aime pas les livres.
--Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.
Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il s’appelait Constantinargyropoulo.
--Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.
Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement à ses dessous, et sans être apte à en saisir le sens général; élevé dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets d’alarme.
Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts; mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.
Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir, bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un voleur.
Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire Lepoiroux.
Hilaire annonça qu’il était descendu à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
--C’est idiot! s’écria Alex.
--Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas d’autre!
Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.
--Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.
Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur de toutes petites jambes de «clown».
Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:
--Lepoiroux.
Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:
--Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau convenable.
Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus grotesque encore.
Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire, fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.
XVII
Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:
--Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?
--De quoi s’agit-il?
--De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!... Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami à nous...
Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs relations, serait indispensable à son fils:--c’était une manière de providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;--mais mettre en branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis, c’était déchoir.
--Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue, mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...
Madame Chef-Boutonne l’interrompit:
--C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas, comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...
--Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec, nous verrons...
--Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte, toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le «procédé»,--puisque procédé il y a,--qui était en mon pouvoir.
L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux, pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...
--Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y recourir...
Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.
--Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...
Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et intelligent étudiant serait une bonne action.
--Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!
--Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y mettre la main...
--Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!
--A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos amis?
--A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.
--Insensibles à l’éloquence?
--Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!
--On n’importune que les riches!
--Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...
--Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve Lepoiroux!...
Elles se quittèrent en fort bons termes.
XVIII
Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?
Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une jeune fille digne de faire un mariage convenable, et destinée sans aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.
Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise, était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle, mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre, avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti déraisonnable!...
Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.
--Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.
--Il le devient, vous le voyez! disait son amie.
--Oh! que cela m’étonne!
En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa, il se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre, obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.
Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.
Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur, Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!... Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en allait, buttant de droite et de gauche, et suintant des acidités à vous allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en demeurait, qui rongeait les esprits.
Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation d’appointements,--de cinq francs par mois,--on affirma qu’elle s’était donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé «Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis. Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...» L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.
A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait, comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon; la douleur la ranima, et elle dit:
--Le pas de quatre? Oui, monsieur.
Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la timidité de sa fillette:
--Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis, monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!... Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en tout...
--Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.
--Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les qualités. Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a dit cent fois mon pauvre mari,--puisque c’est le rôle de la femme, n’est-ce pas vrai, monsieur?--mieux vaut encore les moyens de la bonne société...
Alex n’entendait aucunement malice; il dit:
--Par la musique on se rend agréable à tout le monde.
Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre». Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer. Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté, car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue dans sa poche.
--Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait attention à moi!
Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux... C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique lui faisait perdre tous ses moyens. On la regardait danser avec Alex: elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:
--N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?
--Cent fois mieux, dit Alex.
--Adieu la tresse! fit-elle.
--Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.
--Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux me faire couper les cheveux ras!
Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:
--Ce serait bien dommage, mademoiselle!
Mais sur la fillette tous les mots portaient:
--J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.
--Pourquoi? dit Alex.
--Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.
Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le soin de mesurer ses paroles, il se taisait.
Ce fut Myrtille qui reprit:
--Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...
--A qui?
--A ma natte, donc!
--Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.
Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:
--Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que j’aie l’air d’une gosse.
--Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à votre maman!
Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:
--Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.
--Comment! Comment!...
Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots, d’allure sibylline:
--Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...
Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et le tour des formules de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de mademoiselle Coincœur.
Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille, qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse faite à leur profit particulier, ils taxaient, _a priori_, de pure hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât, fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.
Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à l’unanimité--Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des raisons différentes--que la seule attitude digne était la charge à fond de train.
Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là, cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française, se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut profitable à Alex.
XIX
La prochaine réunion chez le professeur et madame Denis tombant la veille de l’examen, madame d’Oudart supplia son fils d’y manquer et de consacrer cette soirée à récapituler ses matières. Il y consentit, à la condition qu’on invitât le Grec, qui l’interrogerait, l’égaierait, l’empêcherait de s’endormir sur ses bouquins. Le Grec vint, interrogea, égaya et se retira fort tard, en disant avec son doux zézaiement et la connaissance qu’il avait des familiarités du français:
--Le diable m’emporte, madame! il est fiçu de passer!
Madame d’Oudart, qui acceptait toutes les libertés de langage, sourit, sans grande foi, mais eut, à cause de cette parole, la nuit meilleure.
Elle était sortie, le lendemain matin, pour entendre la messe à l’intention d’attirer les faveurs célestes sur l’épreuve que devait subir son fils, lorsque celui-ci, rue Férou, en subit une assez inattendue.
Avant huit heures, la bonne entra précipitamment dans la chambre d’Alex et dit:
--Monsieur, sautez vite: c’est une dame qui veut vous parler, à vous, pas à Madame!
--Une dame? fit Alex, somnolent encore.
--Une belle dame, dit Noémie, en dessinant des courbes devant sa poitrine.
Il s’habilla nonchalamment, et pénétra dans le salon. Il y reconnut Raymonde, et fut stupéfait.
--Pardon! pardon! dit la jeune fille, il ne faut pas interpréter ma démarche, monsieur Alex... Au point où j’en suis, on ne calcule plus... J’en ai fini avec la vie, telle que vous me voyez: j’ai seulement voulu que vous sachiez que je ne suis pas celle que l’on vous a dit...
--Que l’on m’a dit?...
--Oh! ne faites pas l’ignorant! Vous savez tout... La preuve en est que vous n’êtes pas venu hier soir au cours de danse: vous ne voulez plus me voir, j’en ai la certitude... Après ce qu’on vous a dit de moi, je ne vous en veux pas, allez!... Mais ce n’est pas vrai! ce n’est pas vrai!... C’est abominable ce qu’on a dit de moi!... Oh! est-il possible qu’il y ait des gens si méchants!...
Un sanglot l’étouffa, puis les larmes jaillirent: elle ne se maîtrisait plus.
Alex pensait tout haut:
--Mon Dieu! mon Dieu!... si ma mère rentrait!...
Raymonde dit, entre des hoquets: