Part 4
--Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
--«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
--C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
--Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
--Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec une alène et du fil enduit?
--Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre fils à Paris?
--Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le temps qui court...
Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à s’offusquer de ce qu’Hilaire--mais du moins Hilaire seul--lui fût imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à Paris paraissait presque acceptable.
Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.
--Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.
«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.
X
La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas ému.
M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait, s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait depuis la veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se montrait plus «imbécile» que jamais.
Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander, une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:
--Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze heures quarante-cinq?
L’employé du chemin de fer lui cria:
--Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi s’asseoir!...
Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.
On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la méthode d’emballage, sur la manière de rédiger une feuille d’expédition. La mère Agathe disait:
--C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour d’aujourd’hui!...
Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne, serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en prenait à ses yeux troublés et les essuyait avec rage. Sur tout cela, la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des aboiements attristés.
XI
Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie». Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et, citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:
--3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place Saint-Sulpice...
--Connu! fit le cocher.
Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge, savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui avaient fait rien moins que de lui couper un sein.
--A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune, madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a loué attend madame dans l’appartement...
En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et d’une cuisine grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:
--Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.
--Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!
Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:
--Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.
--Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau jeune homme!
Et elle contemplait Alex avec admiration.
La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:
--J’en ai un qui est travailleur.
Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.
Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en Allemagne.
--En Allemagne!... et tout seul?...
--Tout seul. Oh! c’est un homme!
Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.
XII
L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs, une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex est bientôt en état de travailler.
En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort, affirmait-il, lui était indispensable absolument.
Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais il dit simplement:
--Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!
--Qui ça?
--Houziaux, Fleury, et compagnie...
La maman fut flattée et dit:
--Invite-les à déjeuner.
--Demain?
--Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.
Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes gens.
Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:
--Tu penses à ton travail, Alex?
Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:
--Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami au devoir!...
Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du Luxembourg.
XIII
Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes. Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et, dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.
Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée y aller.
Du temps qu’Alex logeait à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, elle prenait la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois, sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et qu’elle avait éconduits.
On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le «turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.
Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement; ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande bouche ouverte de Louise.
Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.
Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,--et Dieu sait si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...--on passait de bien bonnes soirées à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, jusqu’à minuit et demi,--à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au théâtre; mais ceci était rare.
XIV
Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris, madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:
--Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive, n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui un homme du monde.
--Mais...
--Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien élevé!--J’en conviens.--Mais il a dans l’esprit une légèreté qui plaît!--C’est exact.--Mais partout où je le mène, il est fort bien vu!--Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»
--Peuh!
--Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a pas son rival au boston...
--Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?
--Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie, une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous dire.
--Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant de peine à trouver le temps de travailler!
--Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes une heure par jour!...
--Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.
Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit que l’entrée de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, qui tout au bout s’élargissait en une antichambre ornée de lithographies romantiques et d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: _Le professeur et madame Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture_.
De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,--quat’, cinq, six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur, d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec lui; il dit à Alex:
--Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez crainte.
Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin, et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore, louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un moment du moins, des formes ingrates.
Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».
Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux encore,--car la saison s’ouvrait,--au milieu duquel il alla tout droit à une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine, qui, après la première mazurka, lui fit l’honneur de le présenter à sa mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:
--Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.
--Mais c’est que je ne connais pas les figures!...
--Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.
--Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh! excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...
Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce; le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde, à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et, sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la broche.
--Ne faites pas attention, dit mademoiselle Raymonde à Alex, il y en a plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.
Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en horreur.
--C’est drôle, fit Alex.
--Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.
Puis elle dit:
--Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.
Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de madame Denis.
Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à Louise,--à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_,--et une au moins aux Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.
Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame veuve Proupa.
XV
Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres. La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.
Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.
Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout honneur au piano.--Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une jeune fille à marier?...
Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse, employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons, appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.
Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait, l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame, et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde enlacés,--banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.