Le bel avenir

Part 3

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Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence, malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal d’arrière-pensées de gourmandise.

Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.

--Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.

--C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de dire: «Tout nouveau est beau...»

--Que vous est-il arrivé? un malheur?

--Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien arrivé, à moi--eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une malheureuse de ma catégorie?--mais c’est rapport à Hilaire. Voilà... Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...

--Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?

--Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...

--On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!

--On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la reconnaissance qui fera défaut de notre côté.

--Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?

--Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.

--Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?

--Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays, bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute l’instruction qu’il a dans la tête...

--Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.

--Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point, de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?

--Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, qui sait?...

--Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et puis on peut revenir avec la médaille militaire!

--Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.

--Taratata!

--Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer chez les Pères.

--A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.

--Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en poche, leur tire sa révérence!

--Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?

--Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?

--Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...

--Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est, très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée, pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.

--Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?

--C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...

A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman près de lui.

Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:

--Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que prétendent ces messieurs.

--Quels messieurs?

--Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la rue, surtout quand on a un garçon.

Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» Elle tomba des nues.

--Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...

--Nous le savions, dit le Père.

Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame Dieulafait d’Oudart.

VII

Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex, attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné. Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte que, par les employés des postes, la ville en put être informée.

Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée, son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure perte.

--Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses examens?

--Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez, papa, que le nom de Paul à la bouche!...

Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre, aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le savait.

Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un œuf.

La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.

Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre encore, elle détourna la tête.

--Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le dernier lopin de ma terre.

Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu inconnu, magnifique et puissant,--non pas celui de la sagesse courante,--et de qui il était bien vain de parler au notaire?

Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.

--Ma décision est prise, dit-elle.

--Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.

Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un confesseur, et court au péché.

VIII

Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.

--Il a bonne mine! dit la mère.

M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du pied:

--Cré coquin!

La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse et la beauté!» Elle s’écria:

--Bravo, papa!

Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses soucis.

On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.

Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte, et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel, et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.

Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation, comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards, comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain, s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».

On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à travailler.

Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à Paris.

Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:

--Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?

--Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale, pour garantie d’un emprunt...

--Un emprunt!...

--... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de contracter...

--Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...

--... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à Paris, jusqu’à l’agrégation.

Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:

--Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à Paris?

--Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.

--Ce qui est impossible!...

--Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont votre famille n’a cessé de le favoriser.

--Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris... et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...

--Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!

IX

On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles directes des Lepoiroux.

La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui, vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois quarts Nouaillé et ses fermes.

On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux arrivèrent.

Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit s’avancer madame Lepoiroux et son fils.

Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au pied gauche.

--Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et vous, Nathalie?

--Moi? fit madame Lepoiroux.

--Le bruit n’a-t-il pas couru?...

Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa les mains:

--Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!... quand bien même j’aurais eu votre signature!...

--Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que je sache!

--Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos bontés...

--Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, convenez-en!...

--On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...

--Peur de quoi?

--De vous être désagréable.

--Comment ça, Nathalie?...

--On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme on dit, à vos trousses...

--Mais...

--Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!

Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts. Madame Lepoiroux continuait:

--Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur... Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux» par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais... Rassurez-vous: ça ne sera point.

--Mais, ma bonne Nathalie...

--Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit Hilaire qui pâtisse!

Madame d’Oudart sursauta:

--Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent, qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?

--Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point, bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et qui n’a pas sa mère...

--Ah!... parfait!...

--Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà le chiendent!

--Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!

--Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...

--Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...

--Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu, celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...

--Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, sans doute?

--Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, votre garçon: d’où sort-il?»

--D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État qui lui a conféré ses parchemins!...