Part 2
--Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...
--Eh mais! que disais-je donc!...
--Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra... Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.
Madame Beaubrun, «la chère petite sœur», venait, après le dîner, souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa: «C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se sentit de l’amitié pour elle.
On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse de X... Le numéro du _Gaulois_, par hasard, était encore sur la table: on donna à lire l’entrefilet.
--Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?
Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:
--Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à Grenelle?
--A Grenelle!
--En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers les principes de l’économie politique.
--Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...
--C’est affreux!
--Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous, madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui demander d’expliquer la loi d’airain...
--La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante exclamation d’ignorance.
--On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!
--J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...
--Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de cours, la loi d’airain! elle était commentée dans les journaux bouchonnés!...
--Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est plus indulgent pour toi.
Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son courage:
--Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas rétribuées, j’imagine...
Madame Chef-Boutonne confia à son amie:
--Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...
Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative. C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition officielle des personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût, mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de quelque soleil parisien.
--Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon intention est de le marier de bonne heure.
--Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je parie!
La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin, et fit:
--Chut!...
Paul--comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère--passa dans la pièce voisine.
Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.
Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:
--Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui ne lui est pas indifférente...
--Bravo!... Et il y a indiscrétion?...
--Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.
--Ou-uuuu!... tous mes compliments!
Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre, dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à trente-trois tourelles et clochetons.
--Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.
--Ma fille, tu ne respectes rien.
M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs, l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.
M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par l’oisiveté et les mets fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du _yachting_, le dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois, et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en se jouant».
--Oh! mais, comme c’est parfait!
--Il a un talent assez minutieux.
Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus domestiques, ou la description de leur _home_, dans les _magazines_ destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de «membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait fermement avoir parlé peinture quand il avait fourni des anecdotes sur les peintres.
M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire.
Il dit à madame Dieulafait d’Oudart:
--Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier.
--De qui? lui demanda sa femme.
--Je parle du jeune Alex: il est bâti!...
--L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode des manœuvres de l’Ouest.
Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui ramenait l’attention sur lui.
Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se retirer.
Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put manquer de lui dire:
--Votre fils est charmant.
IV
Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de réconciliation.
Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect. Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre: c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:
--C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de monter vous asseoir: on va le prévenir.
Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout l’immeuble en fut en trépidation.
--Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre jeune homme est réveillé.
Et elle criait:
--Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez donc si le 19 peut recevoir.
--Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.
--Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.
Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les feuilletons, ces cris: «Ma mère!--Mon fils!...» Leurs élans étaient arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:
--Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!
Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de respect.
Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.
La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet, toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation, imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service, en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non «à la nuit».
Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou désolant.
--Et où travailles-tu? dit-elle.
De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de la laine.
--Que fais-tu là? demanda sa mère.
--Patience! dit-il, en fouillant sa couche.
Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie, _Droit civil_, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par l’incommodité des lieux où l’on en usa.
--Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...
--Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.
--Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle pas...!
--Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...
--Non. Je dors.
Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant. Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine, ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait, d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour», comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.
--Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.
--Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!
--Comment!
--Je t’assure.
--Voyons! explique-moi.
--Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris? Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.
--Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?
--L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!
--Forban!... Et je t’écoute!
--Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément, un appétit vorace.
--Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!
--Oh!
--Quoi?
--La guigne!...
--Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller et retour.
--Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.
--Tu as un cours?...
--Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!
--Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses notes de cours?
Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement impossible.
--Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.
Alex indiqua son front et dit:
--Là!
--Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens! Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!
--Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous satisfaire d’un sobre et court repas...
--Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!
--Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux, et qui se cachent...
--Pourquoi «qui se cachent»?
--Qui se cachent des Chef-Boutonne!
--Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas possible.
Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour l’après-midi.
Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.
V
Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M. Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant dans la situation de son petit-fils.
--Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit, comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, aussi inconfortable que l’_Hôtel Condé et de Bretagne_... du diable si j’y ai fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela quinze ans!
Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui, cependant, s’acharnait à la réussite de Paul--déjà travailleur et docile--avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de force ou à la mort.
Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!
Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine! C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles. Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie, et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...
Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui possédait sa confiance.
VI
C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M. Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,--au dire de certaines personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,--qu’un «pareil sujet» n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et apprenait le latin.
On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était, somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi, nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques». Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart, il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent guère séparés que par une affaire de chocolat.
En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux; on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa philosophie.
Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette fille du peuple.