Part 1
LE
BEL AVENIR
DU MÊME AUTEUR
CONTES:
LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC 1 -- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 -- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --
ROMANS:
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS (épuisé) 1 vol. SAINTE-MARIE-DES-FLEURS (épuisé) 1 -- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- LA BECQUÉE 1 -- L’ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- MON AMOUR 1 -- LE MEILLEUR AMI 1 -- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Hollande.
RENÉ BOYLESVE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
LE
BEL AVENIR
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
LE BEL AVENIR
«Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder la vie,--ainsi se guérit la mélancolie.»
NIETZSCHE
I
A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils Alexis, que l’on appelait communément Alex.
M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré» comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces gens-là n’avaient pas l’audace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit. A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres de l’octroi.
La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes, de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises, particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait, affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité les premières années de son mariage.
Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M. Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement, s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir incertain d’Alex.
Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire, jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité, échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était «sympathique».
--C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude? Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de droit...
--Et après, Thurageau?
--Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui achèterons une étude!...
--Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher Thurageau, vous le savez mieux que personne!...
--Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh! parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...
--Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...
Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.
Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne, avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex, ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!
Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme: «Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.
Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des fatigues du service militaire.
Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères se répandit en effusions de tendresse.
«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à Paris?--Si! si! il irait à Paris...»
Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin, où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres lieux funestes aux étudiants dépaysés.
Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:
--Quand je suis parti pour Paris, en 1845,--ce n’est pas hier!...--je n’y connaissais absolument personne. J’ai mangé, six années durant, à la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau» moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.
--Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là, plus encore que par le mérite, qu’on arrive.
Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»
--Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en lui un imbécile?
--Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...
--Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?
--Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil avenir.»
--Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie..., puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien entendu, plus joli garçon qu’intelligent:--et d’un!--qu’il ne fiche rien:--et de deux!--et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.
--Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage, et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu autoritaire, mais dévouée, excellente mère...
--Justement!
--Que voulez-vous dire?
--Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il pas vrai?
--Eh bien?...
--Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique qui doit décider de leur avenir, de leur vie.
--Sans doute!
--Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.
--Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi, jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa main!
--Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu n’es pas jalouse.
--Ah!
--Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse, elle!...
--Pourquoi donc?
--Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser Paul dans sa main!...
Madame d’Oudart sourit.
--Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.
II
Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt, on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ l’explication du mystère. Alex répondait:
«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»
La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:
«Explique-toi.»
Par télégramme, Alex répondait:
«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours ennuyeux. Lettre suit.»
Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait s’empêcher de rire:
--Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, livré entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises, mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.
--Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que par eux.
On reçut la lettre d’Alex:
«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la complainte des victimes!... Demandez!»
C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le scandale.
Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers «sensationnel» sous la rubrique banale: _O tempora, ô mores!_ l’étudiant en droit écrivait à sa mère:
«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du Poitou,--circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...
»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois fois--mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?--l’insensé n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui réservant une place à table, _tous les dimanches de l’année_!... Est-ce à l’École de droit--que fréquente, dit-on, notre écervelé,--que l’on apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire «invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations contractées?...»
Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence; qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme elle envie de rire.
Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé de son voyage.
Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu qu’il revînt comme par le passé à la maison.
--Je cours le chercher!...
Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert, obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:
--Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur Alexis Dieulafait d’Oudart?
--Si, madame.
C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!
--Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais l’attendre au salon.
Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.
--Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.
--A quelle heure rentrera-t-il?
--Ah! dame, ça!...
Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas, des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.
En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son sens critique s’exerce malgré elle.
--Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?
Le garçon la considère, d’un air stupide.
--C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain dans la matinée.
Elle allait s’éloigner, mais elle revient:
--Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici de passage et que tout va bien.
La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...
Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.
Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y reconnaître Alex,--en quelle compagnie? Dieu le sait!--Ombre discrète, elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...
Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à bonne distance, et a crié:
--Ohé! la mère Rabat-joie!
Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.
La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du Paradis terrestre.
Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines et les yeux ouverts au charme des jardins.
III
Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui, était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...
--Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à midi et à sept heures, il est là.
--Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre leurs repas au restaurant.
--Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie, combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas ignorer où il va.
--Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.
--Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur; et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage: je le proposerais comme modèle à son propre père...
--Eh mais!...