Part 7
Elle vint la première, trouva le professeur une cigarette aux lèvres, allant et venant par son salon. Il affectionnait cette vaste pièce aux anciennes boiseries blanches, où le canapé et les fauteuils d’un vert passé, les vases et la pendule Empire semblaient avoir conquis leur décor exact. Pauline n’avait encore allumé aucune lampe; mais les flammes de la cheminée dansaient au plafond et le réverbère de la rue projetait à l’intérieur sa clarté crue que trois grandes glaces se renvoyaient étrangement.
Les incartades d’Égalité fournirent l’entrée en matière de la conversation. Mlle Total, qui inclinait au socialisme, opina qu’on devait se résigner à voir les prolétaires évoluer «vers une émancipation progressive».
--En attendant, jeta Pauline sans amertume, ce sont nos provisions qui évoluent; cette fille, je viens de m’en apercevoir, nous a emporté dans sa malle un kilo de sucre.
--L’esclavage, confirma M. Ardel, même pour les esclaves, avait du bon.
Mlle Total, le menton dans sa main droite, observa d’un air profond:
--C’est que l’enseignement populaire n’a pas encore donné tous ses résultats.
On sonna et Pauline s’empressa d’aller ouvrir à M. Flug; elle le voyait pour la première fois; aussi fut-elle étonnée de son aspect: gringalet, d’une pâleur glabre, les oreilles couvertes par des cheveux en filasse, son nez court coiffé d’un lorgnon, il gardait la tenue d’un étudiant bohème ou d’un cabotin sans emploi. Ses jambes grêles flottaient dans un pantalon trop large; malgré la rigueur du temps il se dispensait d’un pardessus. Il ôta d’un mouvement ahuri, comique, son feutre bossué, et, introduit au salon, salua, comme l’eût fait un somnambule, Mlle Total qui répondit avec déférence.
Flug marchait entouré d’une célébrité excentrique; de même que M. Ardel--et cette similitude de mésaventures les rapprochait,--dès ses débuts, à la suite d’une querelle avec ses chefs, il s’était fait reléguer dans un trou, mais avait pu s’en évader. Il se donnait comme anarchiste; sa philosophie dépassait les hardiesses permises, exposant une sorte d’idéalisme radical, dont la bizarrerie assurait à ses livres un succès de curiosité.
M. Ardel, en le voyant arriver si maigrement vêtu, insista pour qu’il s’assît auprès du feu.
--Vous semblez croire, ricana Flug, que le froid existe; pour moi, il n’existe pas...
--Oh! pour vous rien n’existe!
--Rien! c’est affirmer trop. La matière et l’esprit sont de vagues données de connaissance; quelque chose devient-il en leur écoulement? Nous ne savons.
--Vous ne nierez pourtant pas, réfuta Mlle Total, que la science existe.
--La science! Vocable creux! La science de quoi? Les phénomènes, pendant que nous tentons de les fixer, se déforment ou sont dissous; les lois se réduisent à des rythmes sans consistance; le monde m’apparaît un flocon de vapeur qui s’irise dans le miroir de mes yeux mobiles...
Cet état de nihilisme bouddhique où le philosophe arrivait à se perdre, M. Ardel le jugeait tellement fou qu’il s’en fût amusé pour sa part comme d’un innocent paradoxe; mais une confidence, tout à l’heure, l’avait éclairé sur les fruits de la doctrine.
--Qu’eussiez-vous fait, dit-il, à ma place, s’il vous advenait ce qui m’est advenu aujourd’hui? Un de vos élèves, qui est aussi le mien, Pigaut, est venu me trouver après la classe et m’a tenu ce langage:
«Monsieur, pourriez-vous m’aider d’un conseil? Je suis dans une passe lamentable; depuis un mois, j’ai l’idée que le monde extérieur est faux, je comprends qu’il y a en mon cerveau une fausse notion de mon corps, de ma pensée, de tout ce qui est...» Et il accompagnait sa confession d’un regard implorant. Je l’ai d’abord tournée en plaisanterie, je lui ai pincé le bras:
«Voyons! Sentez-vous que le monde extérieur est vrai?»
Pour toute réponse le malheureux s’est mis à pleurer. J’ai pris un autre ton, il m’a promis de regimber contre l’idée fixe, mais je le vois très malade.
Flatté de l’anecdote, Flug souriait paisiblement; il se doutait peu que ses thèses eussent un tel pouvoir de pénétration.
--La bonne méthode pour le guérir, déclara-t-il, serait, j’estime, la contraire de celle que vous avez suivie. Il fallait approuver son point de vue, lui persuader que le bonheur est justement de ne plus croire à la réalité des choses...
Pauline, sans attendre la suite de son discours, sortit pour préparer le thé; en revenant, comme elle offrait à Flug des pâtisseries, il n’eut pas l’air d’apercevoir l’assiette qu’elle lui tendait; accoudé contre un coussin du canapé, les jambes étendues, il continuait à disserter en pleine abstraction.
--Monsieur, dit-elle après un instant de patience, voulez-vous faire à mes semblants de biscuits l’honneur de les prendre pour de vrais gâteaux?
Flug allongea nonchalamment vers l’assiette sa main exsangue. Le goût du premier biscuit ayant plu à son palais, il se leva, en reprit un second, puis un troisième. Mlle Total et Pauline se regardèrent avec un sourire. Il développait ses ironies contre la science, insouciant de froisser l’historien, son hôte, et encore moins ses interlocutrices.
--Savoir les dates de Rhamsès Ier, la composition du radium, ou bien jouer au bilboquet, ce sont, devant l’Absolu qui est le Néant, des occupations équipollentes.
M. Ardel, à la longue irrité par ce verbiage métaphysique, dévisageait son collègue d’un œil sinistre, en précipitant les bouffées de sa cigarette.
--Mais, sacrebleu! s’écria-t-il soudain, si l’Absolu est le Néant, qu’il nous laisse tranquilles dans nos contingences. Je tiens des faits, ils me passionnent, je néglige de m’enquérir, parce que c’est inutile, s’il y a, dessous, quelque chose ou rien. Cela me permet au moins des positions nettes dans ma vie, tandis que, la vôtre, vous êtes bien forcé d’en faire deux parts, dont l’une dément l’autre et s’en moque. Par exemple, devant vos élèves, vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de vos principes; sans quoi, ils vous riraient au nez.
--Dès l’instant que je pense une idée, riposta Flug, entamant un quatrième biscuit, j’ai le droit de l’énoncer, et je l’énonce. Ainsi, pour moi, Jésus n’est qu’un mythe; je l’ai indiqué en passant, à mes bonzes, et ils n’ont pas bronché. De même, je leur ai démontré comme quoi la justice est un mensonge.
--La justice elle-même! glapit Mlle Total. Alors, que nous laissez-vous?
--La justice, appuya Flug de sa voix mordante, pareille au son d’un fifre,--ou ce que nous appelons de ce mot,--est fondée sur la sécurité sociale qui est la suprême injustice; car le bien collectif ne peut jamais dépendre de la souffrance de quelques-uns, et les droits d’un seul égalent ceux de tous réunis.
Pauline se résignait en silence, rétive à la dialectique de Flug, quoiqu’elle ne sût point y objecter d’argument péremptoire. Elle fut, au reste, soulagée lorsque partirent les deux visiteurs: Mlle Total lui semblait aride comme une pierre ponce; Flug, détestable en ce qu’il faisait de l’existence une fantasmagorie, où, seul réel, il promenait, pour se divertir, sur une toile vide, des ombres dérisoires.
«Que d’orgueil chez ce philosophe! Quelle éponge racornie doit-il avoir en guise de cœur!»
Elle l’opposait à Julien, et celui-ci sortait de la comparaison grandi jusqu’aux étoiles. Flug n’avait pas seulement contre lui d’être laid, dédaigneux, mal éduqué; la foi où elle se refusait à suivre Julien envoyait sur ce Caliban un reflet qui en accusait la grimace. L’intelligence, quand elle se tourne à nier, finit par se dévorer elle-même, et rend l’homme pareil à l’animal monstrueux qui se mangeait les pattes. Pauline commençait à s’en apercevoir et à chercher ailleurs un principe de vie. Où est le lieu de la Sagesse? se demandait son âme; mais, ce lieu, des ténèbres l’en écartaient.
Elle tomba donc dans une phase d’inquiétude que sa jeunesse robuste et la pensée de Julien, sans doute aussi une aide invisible, lui firent traverser courageusement. Des anxiétés et des appétits fougueux de bonheur tour à tour l’assaillaient. Elle s’attacha d’une affection presque tremblante au logis et à la petite ville dont elle pouvait, d’un jour à l’autre, se voir séparée. Chaque matin, en se levant, elle s’attendait à ce que son père trouvât dans la boîte aux lettres la nomination néfaste. Le soir, tandis qu’elle brodait sous la lampe, écoutant fuser le bois des tisons, des sifflets lointains d’express, semblables aux cris aigres des paons dans la solitude d’un grand parc, l’emportaient vers les villes inconnues que maintenant elle ne désirait même plus connaître. Au rebours, elle enviait la quiétude des provinciaux sûrs de mourir sous les solives où leurs pères ont entendu, tout enfants, les rats grignoter. Si elle rangeait du linge en son armoire, le plaisir naïf de le toucher et de le mettre en ordre était gâté par cette réflexion: «Demain peut-être il me faudra l’empiler dans une malle.» Grâce aux Rude elle avait pu retenir une servante d’âge, qu’on lui certifiait sérieuse et probe; mais est-ce la peine, se disait-elle, que je la mette au pli, si, dans un mois, nous devons la renvoyer? Au fond de ses craintes s’insinuait l’idée constante de Julien.
Quand elle sortait, les femmes qu’elle entrevoyait tricotant dans l’embrasure des fenêtres, le vieux crieur, au coin d’une place, qui battait du tambour, puis mettait ses besicles pour lire d’une voix enrouée l’annonce d’une vente publique, le petit clerc d’une étude qui, la plume derrière l’oreille, le nez collé contre la vitre, épiait les passants, le capitaine en retraite qui entrait au café de l’Écu faire son bridge avec le percepteur, même le chanoine courbé qui se dirigeait d’un pas lourd vers la cathédrale, tous ces gens, pour elle, étaient heureux: leur allure et leurs moindres gestes répondaient à la sécurité d’une existence bien assise et d’un avenir que rien, sauf la mort, ne déconcerterait.
A la nuit close, après le souper, M. Ardel se promenait régulièrement une heure; Pauline et lui, le plus souvent, remontaient un boulevard entre des files profondes d’ormes dominant des pans d’anciennes murailles pressées de toits et de jardins; puis, ils s’en revenaient, tournaient le long des rues confinées et muettes.
De loin en loin, sous le brouillard, un réverbère brisait sa clarté dans le large ruisseau dont le courant, divisé par des pierres plates, glissait avec un bruit furtif. Des boutiques, çà et là, restaient encore éclairées, une boulangerie déserte où les pains dormaient sur des rayons, une basse échoppe où un savetier indolent martelait une semelle. Ailleurs, les volets des maisons étaient clos comme les paupières d’aïeules assoupies; quelques-unes, tout en bois, avaient de rares fenêtres étroites, et leur étage surplombant étayait de lattes brunes ses parois vermoulues. Des ruelles noires eussent paru mortes, sans une lampe devinée derrière une persienne, sans les accords faux d’un piano usé. Parfois, un portail d’hôtel que charge un fronton triangulaire s’entre-bâillait, une dame emmitouflée franchissait le ruisseau, soulevait le heurtoir d’une porte voisine. Pauline s’imaginait les habitants de ces demeures aussi paisibles que leur toit, et une veillée gaie, comme elle pouvait l’être chez les Rude.
Il y avait, sur leur chemin, une maison d’une vétusté frappante qui arrêta un soir M. Ardel; on l’appelait la maison d’Abraham, parce qu’elle montre, à l’angle de son pignon, le patriarche sculpté, à genoux, le front contre sa main, voyant en songe sa descendance jusqu’à la Vierge Marie figurée plus haut avec l’Enfant.
--Un arbre de Jessé, indiqua nonchalamment le professeur.
Pauline tint à savoir ce qu’on entendait par un arbre de Jessé.
--C’est un symbole sémitique, répondit-il sans plus d’explication.
Elle en exigea pourtant, et s’étonna qu’on lui eût laissé jusque-là ignorer l’histoire des religions.
--Je veux l’étudier, il faut que je lise la Bible et le Coran.
--La Bible n’est pas un livre pour les jeunes filles.
Elle répliqua simplement qu’un abrégé lui suffirait, et il supposa qu’elle aurait, le lendemain, oublié cette fantaisie.
Au bout de la rue Dauphine, ils passèrent devant la cathédrale; une lanterne clignotait sous le porche de droite: quelque office, pensa-t-elle, où doit être Edmée, sinon Julien. Mais, en élevant les yeux sur la grande tour, elle retrouva son aversion première; la tour, dont le faîte, presque terrible, s’isolait dans la nuit diffuse, semblait mépriser les ombres chétives circulant à ses pieds; sa fierté sauvage humiliait et repoussait. Ses flancs durs enfermaient le silence écrasant des cloches, le vertige d’escaliers infinis et de charpentes ténébreuses arcboutées au-dessus du vide. Pauline en avait peur, comme d’une prison d’angoisse où l’on devait suffoquer. Elle eût souhaité, malgré tout, revoir l’intérieur illuminé de l’église, entendre les cantiques. Ainsi, en son être intime, se faisait un flux et reflux de sollicitations contraires.
Ils redescendirent du côté de l’Yonne et suivirent à gauche les maigres tilleuls du quai. Rien, dans ce paysage, ne laissait Pauline indifférente: les lumières du pont, vives et tranquilles, se prolongeaient sous l’eau silencieuse, «une eau, disait M. Rude, faite pour couler le long d’une Trappe». Le croissant de la lune y reposait, près du bord, comme une bague rayonnante oubliée parmi les joncs; la ligne des coteaux se fondait en brume; sur le ronflement grave du barrage passa le cri d’une chouette, dans les peupliers de l’autre berge.
C’était l’horizon même où Julien respirait. Ils contournèrent le bas du jardin; et Pauline, en apercevant du feu aux fenêtres de l’atelier, songea qu’ils devaient être là, tous réunis.
--N’est-ce point pour dimanche, demanda M. Ardel, que les Rude nous ont invités?
Elle tressaillit à sa question, fit un signe d’assentiment.
--Eh bien! continua-t-il, je crois que nous n’irons pas. Je ne puis sacrifier mon après-midi, j’ai trop de travail.
--Comme tu voudras, répondit-elle, tout à fait maîtresse de ses inflexions et de son visage.
Elle n’en craignait pas moins que son père, sous un prétexte ou un autre, n’espaçât, puis ne cessât les relations nouées avec les Rude; la possibilité d’un départ justifierait l’interruption d’une amitié dont il se méfiait.
Mais, le surlendemain, vers quatre heures, un coup de sonnette la fit courir à la porte et elle se trouva en présence de Julien, moins triomphant, plus grave qu’à leur dernière rencontre; il venait voir le professeur, ayant quelque chose à lui proposer. Comme il connaissait déjà le cabinet de M. Ardel:
--Vous savez le chemin, dit Pauline, sans le conduire en haut.
Sa visite dura un assez long moment, et, quand il ressortit, elle entendit son père lançant d’un ton satisfait:
--Je vous laisse aller. A l’autre dimanche.
Elle se tenait au seuil de la salle à manger; sur le vestibule flottait un jour vague d’où se dégageaient son buste calme dans un corsage blanc, ses mains claires et son front, la pulpe de ses lèvres qui semblait d’un rouge assombri. Elle regardait Julien descendre: sa cravate bouffait sous son cou svelte; il balançait une canne à bec d’ivoire faite d’un jonc qu’il avait coupé dans les bois. Elle crut saisir en ses yeux la tendresse contenue d’une pensée qu’il taisait. Un instant il s’arrêta près d’elle, lui parla d’Edmée, laquelle était souffrante: une langueur mal définie l’opprimait; elle ne mangeait plus, restait, des heures, frileuse et triste au coin du feu, et délaissait même son piano.
--J’irai prendre de ses nouvelles, dit Pauline.
Comme il la quittait, elle aperçut au bas de son manteau un long fil; elle se pencha prestement, et, avec une grâce discrète, elle l’ôta. Ils en rirent, se séparèrent dans une simplicité affectueuse.
La persuasion d’avoir son amitié enivra plus fort Pauline de ses espérances. Mais sa hâte était grande d’apprendre ce qu’il avait pu dire à son père. Le professeur, quand elle lui monta sa lampe, s’en ouvrit de son propre mouvement: un ami de Julien offrait de traduire en anglais le _Saint-Simon_, et à des conditions avantageuses; l’affaire tombait d’autant mieux qu’en cette fin d’année M. Ardel se voyait à court d’argent.
--Ce garçon-là, décidément, a du bon. Il possède le flair des mystiques pour tirer de la vie tout ce qu’elle peut donner...
Voilà pourquoi, oubliant ses intentions de rupture, Victorien promettait une visite aux Rude. Julien avait su le prendre par son point le plus sensible, sa vanité d’auteur peu lu. Sous son écorce de dur égoïsme, cet homme gardait un fond de naïveté enfantine, et, s’il rencontrait du dévouement, il le payait d’un retour subit d’affection.
Pauline, le lendemain, alla, de bonne heure après midi, voir Edmée. La jeune fille se prétendit tout à fait mieux, quoique sa figure tirée déclarât une longue lassitude; elle se préparait à sortir avec sa mère pour assister, au Carmel, à une prise d’habit.
--Nous vous emmenons? invita Mme Rude cavalièrement.
Pauline ne refusa point, curieuse d’une cérémonie singulière pour «une profane»; et elles partirent.
En chemin, Edmée leur confia qu’elle enviait la postulante admise à recevoir le voile; mais, sa mère ayant paru chagrinée de cet aveu:
--Rassure-toi, fit-elle de son accent câlin; tu le sais bien, je ne te quitterai jamais, pas même pour me marier!
--Vous ne vous marierez pas? s’étonna Pauline en la sondant d’un regard jusqu’en ses moelles.
--Ah! mais non! les hommes sont une trop vilaine espèce.
--Qu’en sais-tu? répondit Mme Rude, qui éclata de rire.
--Vous, Pauline, reprit Edmée, vous avez ce qu’il faut pour le mariage, vous serez une délicieuse épouse.
--Pas plus qu’une autre; mais, si je me mariais, j’aimerais absolument mon mari...
Tant de monde se pressait en l’étroite chapelle du couvent qu’elles eurent peine à s’y faire place. L’odeur des cires brûlant au-dessus de l’autel saisit Pauline d’une volupté confuse. Elle se haussa sur la pointe des pieds pour entrevoir en avant de l’assistance la novice, toute blanche comme une mariée, assise dans un fauteuil, avec un prie-Dieu et un cierge allumé devant elle, la tête inclinée profondément. Pauline la jugea grande et remarqua la maigreur pointue de ses épaules.
A la droite du chœur, un dais couvrait l’archevêque coiffé de la mitre, entouré de prêtres amples dans leur surplis. L’aumônier du Carmel, en chaire, achevait un sermon; il exposait la puissance rédemptrice d’une pauvre cloîtrée sauvant un monde qui l’ignore et ne veut point d’elle; il commentait aussi la devise que sainte Thérèse inscrivit sous l’épée ardente de ses armes: _Zelo zelatus sum_.
Pauline l’écoutait sans émotion; ses yeux étaient attirés, à la gauche de l’autel, là où une grille noire laissait deviner une arrière-chapelle emplie de clarté, le chœur des religieuses dont elle ne voyait rien.
Il se fit un brusque remuement de chaises; le sermon terminé, la novice se leva; elle prit le bras d’un vieillard, un homme à la moustache rude, offrant la carrure d’un ancien officier, et se dirigea vers la sortie. Pauline la vit passer tout contre elle, baissant les paupières, laide, mais transfigurée par une jubilation douloureuse, inexprimable, tandis que le vieillard, son père, sanglotait. Légère et céleste, comme si elle ne touchait plus le sol, la fiancée du Christ gagna le fond du vestibule, près de la clôture, dont la porte s’entrouvrit. Les nonnes, dans leurs manteaux noirs, rangées derrière, un cierge à la main, l’attendaient en psalmodiant. Elle s’agenouilla devant les prêtres pour avoir leur bénédiction, puis elle embrassa sur les deux joues son père, ses frères, et ses sœurs, tous en larmes comme si, morte, ils l’ensevelissaient. Le silence était si poignant que, seul, s’entendait le son funèbre des baisers coupés par de sourds sanglots. Elle pénétra, sans se retourner, dans la clôture, se remit à genoux, baisa la croix qu’on lui présentait, et disparut à la suite de la procession où elle marchait la dernière, pendant que la porte se refermait pour ne plus s’ouvrir sur elle.
Cette cérémonie simple et déchirante bouleversa Pauline; c’était un peu comme si elle eût assisté à un holocauste sanglant. Tout le pli païen de sa nature résistait à l’héroïsme de la victime qu’elle estimait égoïste et même barbare: pourquoi faire souffrir les siens, et pourquoi répudier les douceurs permises d’une destinée normale?
Mais Edmée, l’attirant, la remmena dans la chapelle où elle se fit passage impétueusement jusqu’au chœur. Celui des cloîtrées, derrière les barreaux épais de la grille, apparaissait rose, tant le jour qui tombait de deux fenêtres sans rideaux était vif sur les murs blancs, au-dessus des boiseries brunes. Le plancher miroitant répétait les lumières d’un petit autel, au fond de la salle où se dévoilait ce grand air espagnol de noblesse pauvre que sainte Thérèse légua aux Carmélites.
Déjà la procession rentrait, et les sœurs s’arrêtèrent en deux rangées; les flammes paisibles de leurs cierges se continuaient, leur voile retombait sur leur face encline, et elles semblaient informes sous le lourd manteau d’où sortaient leurs mains pâles. Pauline eut cette idée:
--On dirait des mendiantes.
Et ces femmes étaient bien en effet les mendiantes de l’éternelle Compassion, les vierges sages veillant à la porte de l’Époux, dans l’attente de l’heure où Il les convierait aux noces.
Cependant, la novice s’était agenouillée contre la grille; l’archevêque lui posa les questions voulues par la règle.
--Que demandez-vous?
--La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la compagnie des sœurs.
Elle répondit d’une voix très calme, ayant, depuis longtemps, énoncé en son cœur ce qu’elle articulait devant les hommes. Ensuite elle sortit au bras de la prieure, sa paranymphe; son père les regardait toutes deux s’en aller. On chanta en son absence le Psaume: _In exitu Israel_, et chaque verset vibrait comme le choc d’un glaive tranchant les liens de cette âme avec la terre corruptible. Elle revint, portant l’habit du Carmel, sauf le grand voile et le manteau que l’archevêque bénit en de longs oremus.
Pauline fut surprise qu’il ne mît pas dans ces prières plus d’émotion. L’impersonnalité des rites la dépassait. L’archevêque lui parut vieux, maussade: haut et lourd, avec des paupières mornes, un menton de galoche, une voix cassée. Les joues cramoisies, il suffoquait visiblement dans la chapelle trop pleine, sa mitre scintillante avait l’air de brûler son front, et le seul effort de lire le fatiguait au point que son grand vicaire, par instants, devait le remettre en bonne voie sur la page où il se perdait. Mais, dès qu’il eut achevé la liturgie, deux religieuses vêtirent la nouvelle sœur de la ceinture, du scapulaire et du manteau. Pauline fut touchée de cette toilette sainte, de la grâce des doigts prestes arrangeant les plis.
Au milieu du chœur un tapis de grosse serge était déployé; la Carmélite s’y prosterna, les bras en croix; les prêtres chantèrent le _Veni creator_; puis l’archevêque commença un lugubre _Pater noster_, poursuivi à voix basse, de même qu’aux enterrements, tandis qu’on encense le cercueil. Une des sœurs jeta sur elle de l’eau bénite en silence. Pauline, se substituant à la nonne immobile allongée comme un cadavre sous un suaire, se représenta la révolte qu’elle-même eût éprouvée à mimer ainsi ses funérailles. Elle croyait impossible l’absolu d’un tel renoncement, et vaine cette parade de mort.
Pourtant, lorsqu’elle la vit se relever et passer devant les autres en leur donnant le baiser de paix, quand toutes se mirent à psalmodier: _Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum_, les paroles d’exultation traînées sur une note languide que variait seule, au terme du verset, une pause dolente, attendrirent Pauline jusqu’aux larmes. La douceur sévère de la mélopée lui fit entrevoir chez ces recluses un sentiment supérieur à l’amour humain, la charité, prélude de la communion des bienheureux dans l’Ineffable.