Part 6
La douceur de prier, jamais Pauline ne l’avait comprise. Maintenant, elle admettait, au moins en idée, le besoin d’invoquer la Cause inconnue, quand même nous ne savons pas où s’en va notre appel. Cette sympathie d’émotion se mêlait à la pauvreté accueillante du presbytère, aux délices du feu dont la tiédeur coulait en ses membres, et à des réminiscences plus lointaines de foi familiale que le contact de son oncle ranimait au fond d’elle.
Les enfants congédiés avec des bons points et des images, l’abbé, au bout de quelques minutes, revint, tenant une bouteille de Chablis mousseux.
--_Ut vinum lætificet cor hominis_, dit-il tout jubilant de voir sa nièce sous son toit. Et, pour la fêter, comme le père de famille immola le veau gras, il apportait son unique bouteille de choix.
Il se mit en devoir de la déboucher; mais le bouchon résistait à son effort; Julien s’empressa de la lui prendre, et, d’une main aisée, délivra le vin fumant.
--C’est en cette cuisine, dit Edmée, je la reconnais, que mon père vit le vieux Breton et sa fille agenouillés...
--Au temps de M. Le Goff, sans doute? J’ai lu ce nom sur le registre de mes prédécesseurs. Ah! ce registre, il contient des choses bien affligeantes! Quarante années durant, ma pauvre paroisse eut un prêtre constitutionnel. Faut-il s’étonner que la foi s’y soit perdue?
--Comme vous devez être seul, mon oncle, fit Pauline, tous les soirs, dans cette maison!
L’abbé venait de lever à la santé de Victorien son verre où il ne s’était versé qu’une goutte; il y trempa ses lèvres et sourit:
--Mais, je ne suis pas seul, ma chère enfant; j’ai toute la communion des bienheureux et les trois personnes de la sainte Trinité pour compagnie.
D’ailleurs, ajouta-t-il, même extérieurement ses journées étaient si pleines! Le matin, après sa messe, et son ménage fait, il travaillait une heure son potager, quoique le sol n’en valût rien, la craie sortant à fleur de bêche. Ensuite, il s’adonnait à un ouvrage de théologie, un grand catéchisme historique qui exigeait d’énormes lectures. L’après-midi, il s’en allait voir ses paroissiens, ceux des hameaux distants, où, depuis une génération, pas un prêtre ne s’était montré; il choisissait les jours de pluie et les temps affreux, sûr d’atteindre les gens au logis; et ils osaient moins alors lui fermer leur porte.
Les rebuffades ne l’effrayaient point; la veille, entrant pour la première fois chez une paysanne, il s’était présenté comme le nouveau curé. «Qu’é qu’ça m’fait à moi?» Telle fut sa réponse; et elle lui tourna le dos, partit dans son étable. On l’avait prévenu que, sil pénétrait en de certaines fermes, sa visite aurait pour les tenanciers l’allure d’un défi à leurs opinions; ils lâcheraient leurs chiens contre lui. Il s’y était rendu quand même; les chiens l’avaient laissé tranquille; mais, à l’aspect de sa soutane, comme à l’approche d’un sorcier ou d’un lépreux, maîtres, domestiques, enfants s’écartaient, on touchait du fer, _on se cachait_ avec une sorte d’horreur superstitieuse. D’autres le repoussaient, parce qu’ils avaient des tares dans leur vie, une femme notamment dont ses voisins racontaient qu’elle avait empoisonné en son berceau son fils unique. D’autres l’accueillaient, l’invitaient «à prendre un verre»; néanmoins, il ne pouvait leur parler que du «bestial», des récoltes, de la santé des enfants; dès qu’il en venait à la religion, tous prenaient un air stupide. Un point surtout les ahurissait, c’était qu’ils fussent capables de péché.
--Des péchés! se rebiffait un vieux moribond; mais, monsieur, je puis lever la tête, j’ai toujours été un honnête homme.
--J’en ai bien, moi, des péchés, répliqua l’abbé Jacques.
--Vous en avez! Eh bien! c’est du propre! Pourquoi alors que vous vous êtes fait curé?
Pauline, en écoutant ces propos, se souvint de ce qu’elle-même avait ressenti à la venue de son oncle; et elle eut presque honte d’avoir partagé les préventions de rustres imbéciles. La figure du prêtre, laminée par les jeûnes et la contention intérieure, exerçait sur elle un prestige que, pour l’instant, elle se plaisait à subir. On eût dit qu’un pouce surhumain, appuyant sur ses joues, y avait creusé deux trous d’ombre, pour faire saillir plus fortement ses os d’ascète et renfoncer la pointe de son regard. Ses doigts, qui se joignaient, puis se séparaient tout d’un coup, accusaient le fond de violence nerveuse qu’il s’appliquait à réfréner; mais une paix transcendante, indéfinissable flottait autour de sa personne: Pauline se voyait inférieure à lui, et cependant elle n’en souffrait pas; elle trouvait plutôt dans cet abaissement la délivrance d’un malaise obscur.
--Quand le temps est beau, continuait-il, je m’en vais à travers champs, je lis là mon bréviaire; je tâche de joindre les hommes au travail. J’ai conquis l’amitié d’un berger natif du Morvan; il mène le long des communaux ses deux cents moutons et ses deux chiens, et il vit, tout le jour, dans le silence, appuyé sur sa houlette. Nous sommes faits pour nous entendre... Le soir, je me remets à mon ouvrage, puis je retourne à l’église. J’en ai besoin; voyez-vous, il y a pour le curé de Druzy, comme pour bien d’autres, des heures très douloureuses. Je ne parle pas des affronts que je dois avaler comme de l’eau, des mourants qui me ricanent au nez, du maire que je croisais, dimanche, escorté de son conseil, allant faire un baptême civil, et il fallait voir de quel œil ces messieurs me regardaient! Mais lorsque je songe que, sur six cents âmes à moi confiées, j’en atteins une vingtaine au plus, je voudrais, pour dompter ces endurcis, le pouvoir des miracles, je sens mon indignité écrasante, et parfois je m’étonne que les pierres de mon église ne crient pas avec moi vers Dieu leur désolation.
--Oh! je vous comprends, exprima Julien, touché par l’accent de cette confidence. Moi-même, qui ne suis qu’un écervelé, j’ai, par moments, de ces idées-là, il me semble que des prodiges d’expiration suffiraient à peine; la terre, plus que jamais, a soif des saints et des martyrs...
--Mon oncle, fit Pauline et se levant,--car cet échange d’ardeurs mystiques où elle n’avait aucune part l’indisposait,--nous allons vous dire: Au revoir; l’oncle Hippolyte se croirait perdu, si le dîner n’était pas servi à la minute où il l’attend.
--Attendez, je veux que vous emportiez quelque chose de votre visite.
Un souffle glacial sortit de la porte qu’il ouvrit au fond; dans la chambre où il pénétra le vent se plaignait comme un enfant sans mère.
--Voulez-vous voir mon cabinet?
Pauline et Edmée, puis Julien en passèrent le seuil; le froid de ce lieu leur donna le frisson: un papier, en guise de vitre, battait contre un des montants de la croisée. L’abbé, d’un ton joyeux, expliqua sa misère: le bois de la fenêtre étant moisi, comme il l’ouvrait tout à l’heure pour clore ses volets, l’espagnolette et un des carreaux lui étaient restés entre les doigts. Le délabrement des parois elles-mêmes causait un phénomène étrange: la tapisserie, trouée par endroits, se gondolait à chaque bourrasque; le mur semblait vaciller avec des ombres fumeuses, tandis que les flammes de la lampe éclairaient quelques gravures appendues, le portrait du Pape entre une estampe du _saint Bruno mourant_ de Lesueur et la _Vision de Zacharie_ d’après Gustave Doré. Edmée entrevit un harmonium dans un coin, une table de travail en bois blanc comme celle de la cuisine, et Julien s’approcha des livres rangés avec méthode sur des rayons; il n’y reconnut pas un seul de ces volumes mondains dont les prêtres désœuvrés de la campagne se plaisent à égayer leur bibliothèque, mais uniquement, les ouvrages où s’est condensée la forte moelle de la tradition théologique depuis les Pères jusqu’à Franzlin et à Mgr Pie.
Pauline, se demandant quel souvenir son oncle lui réservait, s’attendait, non sans ironie, à une image de piété; il s’était assis devant le secrétaire de la tante Lætitia, et il prit dans le tiroir une miniature qui représentait une jeune dame en toilette du premier Empire, les épaules et les bras nus, ayant des accroche-cœur sur le front, des frisons sur les joues, un air de tendresse aimable et de sémillante ingénuité.
--Tenez, dit-il à Pauline, c’est votre arrière-grand-mère paternelle; Victorien la désirait.
Ce cadeau imprévu la transporta; plus d’une fois le regret l’avait prise d’ignorer presque tout de cette aïeule, qu’elle savait par ouï-dire, charmante. A présent, elle possédait au moins ses traits; que ne pouvait-elle percevoir le timbre de sa voix, vivre en sa compagnie, lui dire qu’elle l’aimait!
Elle écartait la miniature pour la faire mieux voir à Edmée; l’abbé, derrière elle, haussait la lampe qu’il protégeait de sa main contre les coups de vent, et Julien, comparant le profil de la dame à celui de Pauline, admirait la fidélité d’une race à une noblesse de type longuement acquise.
L’abbé, lorsqu’ils partirent, voulut les raccompagner jusqu’à la petite gare, au bas du village. Le grésil neigeux, plus menu, pleuvait du ciel nocturne, tel que de la farine coulant hors du blutoir.
--Les jolis arbres de Noël! dit Edmée en face des pommiers tout blancs.
--La neige, reprit Julien, est une chose douce comme la manne dans le désert.
--Oui, répondit l’abbé, une tombée de neige ressemble à la descente illimitée des Hosties saintes sur les autels...
Sa phrase, que coupa le sifflet du train, remit une distance entre Pauline et lui; un instant plus tôt, elle eût volontiers embrassé son oncle, oublié qu’il était prêtre.
Julien, pendant le bref trajet, avec une flamme extraordinaire, loua la sublimité de cette âme sacerdotale heureuse dans l’abnégation et soumise même aux opprobres. Pauline n’acceptait qu’à demi son langage, mais elle recevait l’influx de son énergie qu’elle sentait courir le long de ses nerfs en ondes sourdes.
--Vous verrez, insinua Edmée finement pour confesser son frère, qu’un de ces matins Julien suivra l’exemple de votre oncle.
--Hélas! non, répliqua-t-il, le monde me tient trop...
--C’est dommage, lui jeta Pauline, vous seriez parfait en abbé.
--Comme vous en carmélite.
Un sans-façon d’amitié exempt de toute aigreur anima cette riposte: qu’ils étaient loin déjà de leur première rencontre! Si Pauline avait pris le temps de s’examiner, elle eût été confuse d’avoir tressailli d’un bonheur furtif à entendre que Julien ne serait pas un prêtre; et pourquoi se donnait-elle l’air de souhaiter qu’il le fût?
Une fois rentrée au logis, durant le souper monotone, puis dans sa chambre, assise vis-à-vis d’une flambée, tandis qu’elle reprisait le paletot de l’oncle Hippolyte, elle laissait les impressions de l’après-midi se dévider capricieusement en sa mémoire; mais une question insistante qu’elle ne s’était pas encore posée la tira de la somnolence où le bien-être du feu liait son cerveau étourdi par la froidure et le vent: Julien n’avait-il pour elle qu’une sympathie éphémère? Devait-elle chercher au fond de ses égards l’arrière-pensée de la convertir? Certains signes pourtant, des nuances de gestes, des coups-d’œil brusques semblaient avouer un attrait involontaire, presque un sursaut de passion.
--Au reste, conclut-elle en se couchant, qu’il sente et veuille ceci ou cela, peu m’importe.
Son besoin de se défendre démentait son indifférence affectée; elle s’endormit avec la lumière des yeux de Julien contre ses yeux; et elle voyait remuer ses lèvres vermeilles articulant ce blâme qu’elles rendaient suave:
«Ah! vous n’avez guère le sens de l’amour...»
Au milieu de la nuit, un bruit insolite, venant de la rue, la réveilla: quelqu’un, en bas, près de la porte, secouait ses semelles chargées de neige; serait-ce son père revenu par un train tardif? Elle se leva, entr’ouvrit sa porte, et faillit lâcher un cri en reconnaissant de dos Égalité; une petite lanterne dans une main, ses chaussures dans l’autre, la bonne, rentrant d’une équipée, montait en tapinois l’escalier de sa mansarde.
Pauline se recoucha, bien résolue à chasser le lendemain cette vilaine fille, et indignée d’abord de son hypocrisie; mais elle se mit à raisonner sur cette escapade:
--Après tout, si tel est son plaisir... De quel droit la condamnerais-je, si ce n’est parce qu’elle est sortie sans permission, et qu’elle pourrait, une autre nuit, ne plus rentrer seule? J’irais me promener le soir avec un ami qui me plairait, serait-il juste qu’on me lapidât?
Elle tendit l’oreille, comme si un nouveau bruit allait déranger le silence. A l’intérieur de la maison rien ne bougeait. Dehors, un chien, sans doute en quête parmi des immondices, faisait craquer un os entre ses mâchoires; des chevaux, dans une écurie, étiraient leur chaîne. La neige avait dû cesser, et la lune se dégager des nuages; car une clarté fluide glissait par les fentes des volets, et ce ne pouvait être celle du réverbère qu’on éteignait avant minuit.
Pauline cédait au rêve qu’elle venait d’ébaucher: une course dans les bois, sous la lune blanche, à travers la neige muette, indéfinie; Julien l’accompagnait, et bien que la campagne fût déserte, il lui parlait à voix basse. Subitement, sa conscience se réveilla.
--Quoi donc! Je l’aimerais? C’est trop absurde. Un hautain, un ambitieux, et peut-être un instable, comme ils le sont tous... Quand je ne suis pour lui que l’étrangère qui passe, et une mécréante... C’est fini, je ne veux plus le revoir. Mais faut-il être niaise et romanesque? Je l’ai rencontré trois fois, et déjà je me laisse prendre! Non, je le reverrai, et je serai froide, méprisante... Qu’a-t-il fait pour que je le traite ainsi? Hier, du premier au dernier moment il s’est montré plein d’attentions, affectueux comme malgré lui. Si pourtant il me comprenait...!
Son cœur palpita d’une agitation radieuse, des fleurs rouges tremblèrent dans les rideaux de son lit. Mais, tout d’un coup, le demi-jour lunaire vint à s’éteindre, les ténèbres furent totales. Un long frisson lui saisit les épaules. L’angoisse d’un désir impossible à combler la mit en face de sa misère; elle eut peur de l’ombre, peur de sa faiblesse, se sentit isolée, captive au creux d’un puits noir; où était-il celui qui la sauverait d’elle-même? Elle se souvint des enfants à genoux récitant le _Pater_; le murmure de leurs petites voix l’avait émue; que ne savait-elle prier comme eux, comme _lui_? Et, dans cette minute de détresse, son orgueil se fondit; les yeux grands ouverts, elle prononça:
«O Vous que j’ignore, Être inconnu qu’on appelle Dieu, je ne sais qui Vous êtes, ni qui je suis; si vous êtes, je suis au monde par Vous, c’est Vous qui m’avez créée, comme vous avez fait la neige et le vent. Je ne vous ai rien donné, et vous m’avez tout donné; Vous me connaissez et je ne vous connais pas; si Vous venez à moi, je ne puis Vous voir; si Vous me délaissez, je n’en sais rien. Faites-moi comprendre au moins que Vous êtes, envoyez-moi la paix dont j’ai besoin...»
Un coq lointain poussa dans la nuit glacée son appel de clairon qui veille; plus calme peu à peu, elle se rendormit.
V
M. Ardel revint harassé et content: il avait humé dans les rues de Paris ce vent de gloriole qu’on respire là, et non ailleurs; au ministère, il avait reçu l’assurance d’être nommé bientôt à Versailles; et, quand même il dédaignait l’avancement, cette promesse lui arrivait comme un souffle du large auquel il tendait ses voiles. En termes succincts il mit Pauline au fait de sa journée et du temps affreux qu’il avait dû braver: Paris, vers deux heures du soir, submergé par un tourbillon de neige; les véhicules marchaient au pas; plus personne sur les boulevards; on n’y entendait que les lourds chevaux d’omnibus haletant et glissant; la suspension de l’activité dans l’énorme ville ressemblait à un cataclysme; mais tout en pestant, il s’était exalté par une marche épique.
Pauline écoutait à peine, consternée d’un départ probable et prochain.
--Et toi, tout hier, quel a été ton emploi du temps?
Dès qu’elle répondit que «les Rude» l’avaient emmenée aux environs:
--Les Rude qui ne le sont guère, dit-il en veine de boutades. Si le fanatisme religieux ne leur prêtait du mordant, ce serait la famille française d’aujourd’hui détrempée dans trop de douceur.
Elle prolongea le récit de la randonnée sur les coteaux, retardant celui de la visite à Druzy; il fallut y venir enfin, et son père, ainsi qu’elle l’avait prévu, reprit sa mine d’ironie mauvaise:
--L’incident était concerté entre l’abbé et Julien: tu as donné, comme une bonne dinde, dans le panneau!
--Pas du tout, protesta-t-elle en rougissant, et avec une vivacité excessive; je suis certaine qu’ils ne s’étaient jamais vus.
Elle lui présenta, pour faire diversion, la miniature; mais il ne la prit point sans une saillie contre son frère:
--Tout de même... il a compris. Voilà dix ans qu’il aurait dû me remettre, à moi, son aîné, ce souvenir de famille!
En dépit des apparences, le cadeau ajouta une satisfaction à celles qu’il rapportait de son voyage: outre qu’il tenait à l’objet lui-même, l’acte de l’abbé prenait devant lui le sens d’un hommage et presque d’une réparation. Victorien était de ceux-là qui ont besoin, pour se voir en beau, de ravilir les autres; s’il avait été un triomphateur romain, il eût essuyé voluptueusement la poussière de ses sandales sur des têtes de rois captifs.
Seulement, il ne soupçonna guère à quel point ses paroles revêches heurtaient sa fille et la détachaient de son influence.
Jusqu’alors, chez elle, la naïveté des élans et les habitudes de négation critique se contrariaient sans qu’elle en souffrît; il lui semblait nécessaire que l’intelligence dît: Non, quand le sentiment disait: Oui. Elle voyait en l’esprit d’analyse une forme de supériorité; son père tenait à ses yeux la sienne de ce qu’il passait toutes ses idées au crible d’une méthode, d’un raisonnement. Elle vivait auprès de lui, dans un air imbu d’un poison subtil, et n’en était pas plus affectée que de la vapeur des cigarettes qu’il fumait.
A présent, ce dualisme allait la torturer; et, ou bien elle y échapperait, ou elle aboutirait au désespoir. L’hypothèse que Julien, d’accord avec son oncle, avait prémédité toute leur promenade, lui fut insupportable; le doute insinué la froissait pour lui autant que pour elle-même; cependant, elle ne l’élimina qu’après avoir pesé «le oui et le non»; mais elle en voulut à M. Ardel d’une suspicion inique: vraiment, il généralisait trop; sa peur d’être dupe tournait à la hantise: partout il flairait des pièges, des perfidies! En supposant des hostilités, il s’en créait. C’est pourquoi, dans son milieu professoral, sa disgrâce avait tant duré.
La veille encore, elle se fût réjouie de savoir que, sous peu, ce déni de justice prendrait fin. Maintenant, la perspective de quitter Sens et leur maison l’affligeait comme une menace d’exil, et, sur la cause de sa tristesse, une certitude plus poignante que délicieuse s’imposait à sa lucidité: elle aimait Julien.
Toutefois elle essayait d’accumuler contre son inclination une série d’obstacles; le plus immédiat paraissait être un éloignement où il aurait tôt fait de l’oublier, même si entre eux se nouait une amitié fragile.
--Il vaut mieux que nous partions, puisque je dois vivre ici malheureuse...
Elle ressongeait à son trouble de la nuit, au mouvement d’anxiété qui l’avait ployée jusqu’à l’humiliation d’une prière. Sa prière, sans foi ni ferveur, abstraite et conditionnelle, liée par la crainte de jeter dans le vide un sanglot inentendu, énonçait néanmoins le désir de croire. Comment avait-elle pu en arriver là? Sa raison discutait les origines de «cet instant mystique», et débrouillait le fil de ses émotions par un jeu presque instantané, tant il lui était habituel! Depuis sa visite à la cathédrale, un réseau de concordances pieuses l’avait enveloppée; mais pourquoi les avait-elle subies, elle auparavant si tranquille dans son irréligion?
Les heures passées avec Julien et son oncle ne suffisaient point à expliquer le changement qui s’était fait en sa vie secrète; il y avait quelque chose de plus, un mystère qu’elle ne démêlait pas; elle le sentait si bien qu’elle se disait: «A quoi sert de me défendre, si les impulsions doivent être plus fortes que moi?» Puis son indépendance se rebella contre l’abandon de sa volonté:
«Je vais y mettre bon ordre, m’interdire de penser à tout cela.»
Mais, quoi qu’elle voulût, elle ne pouvait redevenir ce qu’elle était quinze jours avant, et il lui semblait que, devant un miroir, elle s’était brusquement découvert un autre visage.
Un soin extérieur la détourna de cet examen. M. Ardel, dès qu’il apprit la conduite d’Égalité, intransigeant sur la morale domestique, lui signifia qu’elle s’en irait dans la huitaine.
--Tout de suite, répliqua la bonne; et elle monta faire ses paquets.
Pauline eut donc à sortir pour chercher une nouvelle servante. Il gelait plus dur que la veille; mais le vent était tombé, et la neige des toits prenait sous le soleil une douceur d’hermine. Au moment où, debout sur le seuil, elle achevait d’ajuster ses gants, Julien passa dans la rue. La coïncidence était-elle l’effet d’une aimantation commune? Pauline eut une surprise si forte qu’elle pâlit. Au lieu de la saluer simplement, il vint à elle, s’informa si la course ne l’avait point fatiguée, si le professeur était rentré sans encombre de Paris. Dans les mots rapides qu’ils échangèrent, elle connut plus de bonheur que dans le long contact de la veille. Elle n’en voulait rien laisser voir, tandis qu’une joie étincelante et victorieuse s’échappait des pupilles de Julien, faisait son teint plus diaphane et ses gestes plus délibérés.
Légère comme une brise, elle s’en alla, ressaisie par tout l’enchantement de ses espoirs:
«Il me dénie, rêvait-elle, le sens de l’amour. Je saurais bien aimer pourtant, si j’étais sûre qu’on m’aime!»
Être aimée, voilà ce dont elle manquait, depuis que sa mère était morte. M. Ardel lui imposait son atmosphère de laboratoire; à présent qu’elle avait respiré un air tonique, ses poumons ne voulaient plus s’en accommoder.
Elle le comprit plus nettement encore, le soir du même jour, durant deux visites qu’eut son père, celle de Mlle Total, professeur d’anglais, et de M. Flug, son jeune collègue de philosophie.
Mlle Total était une personne longue et raide, douée d’une démarche d’autruche, jaune de peau comme une noix sèche, toujours effacée sous des vêtements sombres, et portant jusqu’en sa manière de friper sa voilette sur ses bandeaux d’un gris morose le négligé spécial aux institutrices d’âge mûr. Son âme de célibataire se devinait macérée dans des aigreurs; mais elle s’accordait plus d’une consolation. Respectée comme une femme d’élite, elle exerçait en son petit monde d’élèves un prestige qui allait croissant. Ses tâches lui plaisaient; elle avait «la psychologie des corrections» et savourait à relever des solécismes au long des copies une jouissance jamais épuisée. Preneuse de notes infatigable, elle lisait prodigieusement; son «intellect» présentait la grossière universalité d’un magasin de solde où on eût rencontré de tout, mais rien qui fût à elle. Au surplus, elle se croyait exempte de pédantisme, simple autant «qu’une bonne mère de famille», bien qu’elle eût intimement pour cette espèce un parfait mépris.
Elle jugeait M. Ardel «intéressant» et l’abreuvait de louanges qu’il acceptait, étant peu blasé sur ce nectar. Des conseils bibliographiques sollicités auprès de l’érudit les avaient mis en rapports; à son tour, il se servait de la vieille fille pour des recherches accessoires, et, en récompense, l’avait conviée à prendre une tasse de thé.