Le baptême de Pauline Ardel

Part 5

Chapter 53,774 wordsPublic domain

--Tu veux le savoir, répondit-elle en folâtrant; eh bien! je pensais au sommeil du canari et du serin...

Mais, redevenue grave, elle expliqua:

--Je pensais à la question de la petite: chez les Rude, c’est bizarre, tout le monde a la mort en tête, et ils sont pourtant heureux!

IV

Au retour, contre leur attente, ni le souper n’était prêt, ni la table mise. Égalité, s’étant oubliée dans un bal de guinguette, venait à peine de rentrer, quand ses maîtres survinrent. Le professeur, d’habitude, se mêlait peu du ménage; pour le coup, il l’admonesta vertement. Elle n’osa maugréer, mais bouscula son fourneau, fit un beau tapage de marmites.

Ce n’était pas la première fois que Pauline surprenait en cette fille, sous l’extérieur apathique commun aux gens du pays, les rancunes de l’esclave émancipée qui enrage de servir. Dès le surlendemain de sa venue, parce qu’elle charbonnait les portes avec ses doigts, il avait fallu la gourmander: «Je veux qu’on soit propre, avait ajouté Pauline, je suis minutieuse.--Mais, moi aussi, Mademoiselle, répliqua la bonne d’un ton vexé.» Chose plus grave, Pauline, en montant aux mansardes pour s’assurer si Égalité faisait son lit et balayait, trouva la chambre fermée à double tour. Le surcroît de son escapade, les pendeloques cliquetant sur son corsage, une odeur de musc que semait sa jupe, tout avertissait qu’on ne pourrait la garder longtemps.

Ce souci vulgaire, après les ravissements dont Pauline sortait, la jeta dans une tristesse. L’oncle Hippolyte était descendu et demanda «si, ce soir, on ne dînait pas». Il marchait de long en large, par la salle à manger, les mains enfoncées dans les manches de sa robe de chambre; de cinq minutes en cinq minutes, il tirait sa montre ou la confrontait avec la pendule, soupirait, se grattait la tête. Une catastrophe autour de lui n’eût guère plus dérangé son régime d’automate que ce retard de son potage: serf, toute sa carrière, de la ponctualité, il n’admettait pas, dans les rouages de son existence, la plus minime variation.

Pauline conservait à son grand-oncle un sentiment où entrait un peu de la pitié qu’on a pour les enfants et les faibles; par lui elle se prolongeait dans le passé des siens; elle voyait en ce vieillard «un meuble de famille» dont l’étonnante survivance paraissait un défi au destin, une gageure qu’elle l’aidait à soutenir. Bien qu’il grognât même à propos de ses attentions, déclarant «qu’on ne devait jamais se tâter», il les attendait, les réclamait presque. Sa nièce lui était nécessaire, il l’aimait par rapport à soi; mais ce vague retour qu’elle obtenait de lui marquait sur l’égoïsme du célibataire une victoire unique.

Pourquoi, à cette heure, en le regardant circuler comme le balancier d’une pendule, le trouva-t-elle insupportable? Elle opposait à l’intérieur paternel celui des Rude, chaud de tendresse et d’aménité. Les flammes de leur âtre éclairaient pour elle les creux arides de sa vie. Elle mûrirait, vieillirait peut-être entre deux somnambules dont l’humeur égoïste la vouait à une stérile abnégation. Si elle se mariait, son père, grincheux et jaloux de sa tranquillité, tolérerait-il un gendre sous son toit? A supposer qu’elle se séparât de lui, ne deviendrait-il pas la proie d’une gouvernante, ou, ce qu’elle appréhendait plus encore, d’une seconde femme?

Se marier! D’ordinaire elle y pensait peu. «Que ce soit le plus tard possible», avait répondu, à Roanne, M. Ardel déclinant la demande d’un jeune collègue amoureux fou de Pauline, gauche d’ailleurs, pédant, prétentieux, et qu’elle n’eût point accepté sans répugnance.

Mais Julien maintenant occupait le théâtre de ses songeries. Elle ne s’en croyait pas le moins du monde éprise; il ne lui avait laissé voir aucun signe d’inclination, pas la moindre de ces nuances prévenantes auxquelles une femme n’est jamais insensible. Seulement, elle se concevait aimée de quelqu’un qui lui ressemblerait par sa générosité, ses dons sensitifs, son ascendant de parole. L’imagination de Pauline, d’un bond, sautait aux extrêmes, achevait le tour d’une idée; elle assistait à ses fiançailles et voyait la toilette de ses noces.

Ici, pourtant, la réflexion rabrouait la fantaisie: un jeune homme, tel que Julien, destiné, selon toute apparence, à «un brillant avenir», épouserait-il une fille presque pauvre? Sa dot la plus solide, elle le savait, serait l’héritage de l’oncle Hippolyte; pour acquérir un mari, devrait-elle étrangler son oncle? Et, surtout un «mystique», semblable à Julien, ferait-il sa femme d’une libre-penseuse? Son mot de l’autre dimanche tintait dans sa mémoire:

«Je ne voudrais qu’un amour long et fort comme l’éternité...»

C’était bien ce qu’elle-même, de tout son désir, aspirait à recevoir et à donner. Mais, un amour si rare, elle eût souhaité d’en épuiser, dès cette vie, la plénitude, avec un homme exempt des croyances qui n’étaient pas les siennes.

Elle secoua ses rêves, lorsqu’elle sonna la cloche du dîner enfin servi. Il fut, à l’ordinaire, taciturne et expéditif. Toutefois, M. Ardel, entre la pomme et le fromage, annonça son projet de passer à Paris le jeudi d’ensuite; il ne reviendrait que le vendredi matin.

--Et tu ne m’emmènes pas? se récria sa fille.

Le: Non, qu’il répondit, ne permettait point de réplique. Des courses au ministère, à la bibliothèque de la Sorbonne, des visites où il ne pouvait la conduire empliraient toute sa journée.

--Est-ce que j’y vais, moi! observa l’oncle, pour faire sentir à Pauline, que, lui restant, elle ne pouvait bouger.

--C’est entendu, repartit-elle chagrinement, je serai toujours une sacrifiée.

L’œil vert de M. Hippolyte, par-dessous ses lunettes, s’irrita:

--Tu n’auras pas longtemps à l’être! Je sens très bien que vous vous dites tous les deux: «Quand donc serons-nous débarrassés de cette vieille ganache encombrante»? Ah! si je pouvais crever bientôt!

Pauline, furieuse d’une telle injustice, faillit répondre: «Espérons-le». Victorien tourmentait sa moustache; une colère le rendit pâle; ses sourcils se rapprochèrent; il envoya sur le vieillard le feu terrible de ses pupilles, et, d’un ton impérieux, mais correct:

--Calmez-vous, mon oncle, et méditez cet axiome: Le monde appartient aux esprits froids...

L’oncle baissa le nez vers son assiette, puis se moucha sans insister. Victorien promit à sa fille qu’elle irait, pendant les vacances du nouvel an, à Paris: elle y choisirait, «chez une bonne faiseuse», un chapeau.

--Me prends-tu, dit alors Pauline rassérénée, pour une petite fille que l’on console avec un bout de chocolat? Tu veux voyager seul, tu as tes raisons, je ne te les demande pas...

--Tu les connais, interrompit-il assez durement; et ce fut tout.

A cette crise d’acrimonie succéda, le lendemain, une période de paix. L’oncle, ayant besoin de sa nièce pour une reprise à un paletot, voulut se montrer aimable; il conta, au déjeuner, son premier voyage de Lyon à Paris, du temps où le bateau à aubes, «le Parisien», vous remontait jusqu’à Châlons; de là, on prenait la diligence; mais, durant une partie du trajet, le véhicule, dégarni de ses roues et soulevé avec ses voyageurs sur un wagon, était remorqué par une locomotive; ensuite, à une halte dont le nom ne lui revenait plus, on revissait les roues, et la diligence, remise à terre, repartait avec ses chevaux. Devant l’oncle Hippolyte, Paris apparaissait toujours aussi lointain qu’à l’époque du roi Louis-Philippe; ainsi s’expliquait la gravité que prenait à ses yeux le départ de Victorien ou de Pauline «pour Paris». La perspective de cette courte fugue égayait, au contraire, M. Ardel; Pauline discerna sans surprise qu’il ne s’ennuierait nullement de la faire seul.

Le jeudi matin, après l’avoir accompagné, elle revenait de la gare; sur le pont, Mme Rude et Edmée la rencontrèrent; toutes deux s’en allaient visiter des pauvres du faubourg. Dès qu’Edmée apprit l’absence de M. Ardel:

--Eh bien! dit-elle, si on nous le permet, j’irai vous chercher à une heure; et nous sortirons avec Julien dans la campagne.

Elles ne s’arrêtèrent pas longtemps ensemble; un vent d’est acéré leur mordait les oreilles; à l’horizon, en aval, se bourraient des nuages, d’un gris roux de laine sale, qui annonçaient de la neige. Mais l’invitation de son amie enfla le cœur de Pauline d’une joie démesurée; en rentrant, elle se mit au piano, roucoula de longues vocalises; puis, tout d’un coup, elle se gronda de cette exubérance.

--Serait-ce à cause de Julien? Quelle folle je suis!

Vers midi, la neige commença; il ne volait encore que des flocons dispersés par la bise, «des papillons» de neige. Edmée fut exacte au rendez-vous; sa figure, sous le capuchon d’un manteau, était fraîche comme une fleur d’églantier. Julien, les jambes serrées par des molletières, et avec un caban de toile cirée, avait la tournure d’un jeune lieutenant qui part en reconnaissance.

Il tendit la main à Pauline, lui demanda de quel côté elle préférait se diriger.

--Où il vous plaira, répondit-elle; mais les hauteurs sont plus tentantes.

Ils gagnèrent donc, au delà de l’Yonne, les collines, droit devant eux, gravirent, dans une gorge humide, le sentier du Ru de Chièvre, et se trouvèrent en pleins champs, au bord d’un plateau où le vent abattait les tourbillons d’une neige de plus en plus épaisse. Ils avançaient contre elle, les joues cinglées, les yeux entreclos, et, déjà, ne s’entendaient plus marcher. Le grésillement des flocons s’assourdissait sur la terre blanche. Edmée éprouvait une douceur de se mêler à cet ensevelissement silencieux; Pauline, la volupté batailleuse de cheminer, en dépit du froid et de la tourmente, dans un pays nouveau, que la neige faisait immense et fantastique.

Julien les précédait, et, de temps à autre, se rapprochant d’elles, leur lançait une parole brève.

La route s’engageait entre des taillis de jeunes bois; quelques feuilles débuées battaient au bout des branches; les ramilles se croisaient en réseaux délicats, «semblables, dit Julien, à l’entrelacs des veines sur la main d’une femme». Et il regarda celle de Pauline, comme si, à travers son gant, il eût suivi, sous sa peau, les lignes bleuâtres. Ce fut l’aveu, à peine saisissable, de sensations qu’il réprimait. En lui, les mouvements de l’instinct et l’effort de les maîtriser se succédaient par subits contrastes. Plus loin, ils aperçurent, autour d’une mare, des osiers rouges oscillant, si rouges que leurs tiges paraissaient enduites d’un sang figé.

--Quand je vois de ces osiers-là, exprima-t-il comme pour lui-même, ils me font songer aux verges de la Flagellation...

Pauline, tout étrangère qu’elle fût à l’histoire du Christ, comprit de quelle flagellation il se souvenait. Deux semaines plus tôt, elle eût taxé de folle son idée; aujourd’hui, elle désirait saisir le pourquoi d’un tel rapprochement. D’ailleurs, la solitude et le vent glacé, la réflexion brillante de la neige portaient son cerveau à un état de clairvoyance où ses lourds préjugés se dissipaient.

--Vous êtes étonnant, fit-elle. A quoi bon chercher de la souffrance, même dans les plantes qui ne souffrent pas?

--Elles souffrent une peine confuse, reprit, avec animation, Julien, le deuil du premier Paradis, l’attente de la gloire et de la paix dernière. Toutes les créatures ont sur elles le signe de la Passion, puisqu’elles sont l’œuvre du Verbe fait chair et crucifié par consentement depuis l’origine des siècles. Mais nous, nous savons qu’Il souffre, et à cause de nous. Supposez-vous chrétienne, chrétienne totalement--non comme moi qui sais ce qu’il faut faire et ne le fais pas,--chercheriez-vous dans cette vie autre chose qu’un miroir de la Rédemption?

--Tout est là, dit Pauline, vous admettez la Rédemption; moi, je ne puis pas. L’innocent pâtir pour le coupable, c’est horrible, c’est monstrueux; vous adorez un Dieu féroce, avide de sang, et, ensuite, un Dieu qui se laisse torturer et qui meurt comme un misérable, pour payer une faute commise contre lui, Dieu. La contradiction me révolte...

--Ah! protesta Julien d’un ton d’affectueux reproche, vous n’avez guère le sens de l’amour. Est-ce que les hommes ne sont pas tous un seul homme? D’innocent, il n’y en a point. J’ai moi-même une faible expérience de la douleur; mais je sais que je vaux peu ou rien. Voilà pourquoi nulle injustice ne me heurte dans les calamités qui pleuvent sur le monde autant que ces flocons de neige sur nos têtes. Si j’étais un cœur moins tiède et puéril, je voudrais expier pour ceux qui ont le plus mérité de souffrir. Dieu seul aime absolument, comme Il est juste absolument. Dans l’abîme où se joignent la Justice et l’Amour, vous ne pénétrez pas, moi non plus, ni personne; c’est le mystère des mystères. Mais le péché et la douleur sont des faits; la Rédemption aussi, et un fait, sans lequel les deux autres rendraient l’existence incompréhensible...

--Il s’agirait d’abord de prouver, objecta Pauline, que le péché n’est pas un mythe.

--Alors, intervint Edmée d’une manière pétulante, vous ne péchez jamais? Vous avez de la chance!

--Et vous, quels crimes pouvez-vous bien commettre, exquise et bonne comme vous l’êtes?

--Oh! moi! reprit Edmée, sans trop de contrition dans l’accent, du matin au soir je pèche. Au moment où je me lève, j’ai la paresse de me lever; pendant que nous disons la prière, je me dissipe vingt fois par minute. Si je déjeune avec du pain rassis, je soupire à l’idée d’une brioche. Je sors; les glaces des devantures me renvoient la silhouette de ma personne, et je n’en suis pas mécontente, je lis dans les yeux des passants qu’on me trouve bien. Vous avez tort de me croire bonne; je me prive rarement pour les pauvres, j’ai une langue pointue; quand arrive un ennui aux gens qui ne m’aiment pas, mon premier cri, si je ne me retenais, serait: Tant mieux! etc., etc... Peut-on savoir tout le mal dont on est capable?

Pauline se mit à rire: en cette confession elle ne démêlait que l’enfantillage de scrupules dévots, superficiels du reste, puisqu’Edmée les énonçait aussi cavalièrement. Il lui était difficile d’atteindre une âme catholique de moyenne espèce, formée aux minuties de l’examen de conscience, et familière avec les sacrements, choyée dans le giron de l’indulgente Église, où, sachant le pardon à sa portée, elle se tourmentait peu de ses faiblesses.

Ils descendirent en silence au pli d’un mamelon qui les abrita du vent. La neige continuait à tomber d’une chute impétueuse et molle; les bois, sous cette toison grisâtre, perdaient leur couleur brune d’écorce de châtaigne; Pauline, malgré la cuisson de l’air froid sur ses joues, se figurait marcher dans une chambre tendue de ouate.

A la fourche de deux chemins, le long d’une pente, les toits d’un hameau parurent; une vieille femme en venait, sa hotte aux épaules; elle présentait un profil sec et fin, sans caractère comme sans vulgarité, effigie usée d’un ancien type rustique. Edmée, d’un signe de tête, lui dit bonjour; la vieille, au lieu de répondre, baissa le nez par maussaderie.

--Nous ne sommes plus au temps, dit Julien, où le salut des paysans faisait les routes hospitalières même aux inconnus qu’ils croisaient. A présent, les maîtres, savez-vous comment ils les appellent? Les _créanciers_. Lorsqu’ils nomment, ici, tout près, la comtesse du Frénoy, ils disent tout court, à la façon des sans-culottes: la Frénoy.

Les vastes communs d’une ferme antique tranchaient parmi des masures; le pignon moussu d’une de ses mansardes pointait hors de la neige; une lucarne se couronnait d’un fronton triangulaire, pompeux et d’autant plus baroque qu’au-dessous s’appuyait une fruste échelle dont les échelons étaient noirs de purin.

Edmée apprit à Pauline que cette ferme dépendait jadis du Frénoy, et, indiquant à l’ouest le château invisible derrière les futaies, elle narra de son histoire un épisode attendrissant.

Il appartenait, vers la fin de la Restauration, à un certain marquis de Subligny, lequel avait fricassé son bien dans de sottes aventures, et dut laisser vendre avec son mobilier la maison de ses pères, mais se réfugia non loin, dans une bicoque, seul en compagnie d’un vieux domestique. Celui-ci nourrissait son maître de la culture d’un jardin et des économies faites sur ses gages d’antan. Le marquis, cependant, se mourait de consomption et du chagrin d’avoir gaspillé sa jeunesse. Quand les acquéreurs du château connurent son triste état, ils lui offrirent en sa propre demeure l’hospitalité. On lui réserva le plus seigneurial des appartements, et, là, entouré de ses meubles, de tout ce qui perpétuait les fastes de sa famille, il s’en alla d’une fin douce, dans l’illusion d’être encore le maître de céans.

L’anecdote toucha Pauline plus qu’elle ne l’eût fait en d’autres lieux. La mélancolie qui tombait sur la campagne muette où le jour semblait déjà moribond lui insinua une sympathie lointaine pour l’inconnu dont elle écoutait la légende. La communauté d’un sentiment fugitif, à son insu, la rapprochait davantage d’Edmée et de Julien.

Julien voulut regagner la plaine en coupant au milieu des terres. Il ne s’y décida point sans consulter Pauline dont les chaussures un peu minces courraient quelques risques dans les sillons comblés de neige. Elle se moqua de l’avertissement, se prétendit infatigable. Ils s’avancèrent donc hors des chemins frayés. La bise, maintenant, leur jetait contre le visage des poignées de flocons, qui, se figeant au bout de leurs cils, les aveuglaient à demi. Par endroits, ils arrachaient avec effort leurs pieds de la neige profonde: Pauline ne sentait plus la pointe de ses orteils; elle soutenait pourtant son entrain. Julien se rendit compte qu’elle et Edmée auraient peine à s’en tirer jusqu’à la grand’route; il leur proposa fraternellement à toutes deux son bras.

Pauline le prit d’un geste réservé. Mais, comme elle bronchait au creux d’une ornière, elle serra fort la manche de son guide dont l’appui nerveux la maintint d’aplomb. La vigueur de Julien se communiquait à sa volonté, atténuait sa fatigue. Les champs, au crépuscule, s’amplifiaient et paraissaient avoir perdu leurs horizons; cependant ils découvrirent une ferme solitaire près de laquelle se hérissaient en ligne des poiriers, «pareils, sous la neige, dit Edmée, à des porte-cierges, quand de la cire y a coulé».

Elle ajouta en regardant son frère:

--Il ferait bon s’arrêter, là-bas, cogner à la porte, comme le petit Poucet, et se griller vis-à-vis d’un bon fagot.

--Vous êtes lasse? dit Pauline, pour se convaincre qu’elle-même ne l’était point.

--Encore une demi-lieue, appuya Julien, et nous empoignons la route. Imaginez-vous jusque-là que cette côte, devant nous, est un sommet des Alpes où nous allons sauver des voyageurs en détresse...

Pauline n’avait pas besoin de stimulation; elle eût souhaité que leur aventure ne finît jamais; et elle jouissait d’unir sa marche au pas ferme de Julien; mais, tout à coup, par une coquetterie irraisonnée, elle quitta son bras. L’imperceptible déplaisir qu’elle crut, à un froncement de sourcils, deviner en lui, la traversa d’une joie secrète...

A présent ils dominaient la vallée confuse et des peupliers tordus d’où s’enleva une bande de corbeaux, comme des loques noires charriées par le vent. Dès qu’ils furent au bas du coteau, sur la route plate, Julien se tourna vers Pauline:

--Savez-vous où nous sommes? A un quart d’heure de Druzy. Voulez-vous faire une surprise à votre oncle?

Un instant elle hésita: sa méfiance du prêtre se réveillait à l’idée d’entrer chez lui; et que dirait son père de cette visite? Mais elle commençait à sentir, comme Edmée, sa lassitude; une curiosité, le pressentiment du bonheur qu’elle porterait à son pauvre oncle, le désir tacite de ses deux compagnons, tout la décida.

L’église de Druzy commande, à la façon d’un château fort, les approches du village; ancienne collégiale, de loin elle prend des proportions qui étonnent: les flancs de son vaste chœur s’évident et poussent au dehors des prolongements à toit aigu; le chapeau d’une tourelle s’appuie contre sa nef au-dessous d’un vigoureux clocher roman. De près, elle trahit des tristesses de ruine; une moisissure verte suinte de ses murailles là où le lierre vorace ne s’en est pas rendu maître.

Julien cherchait du regard, proche l’église, le presbytère, quand il reconnut, dans un chemin montant, la porte que surmontait une croix rouillée. Il tira la corde d’une cloche; des sabots, sur le sol feutré, résonnèrent sourdement, et l’abbé Jacques vint ouvrir en personne, car il se passait de servante.

A la vue de Pauline, il demeura comme suffoqué, rougit d’un transport qu’il ne chercha pas à contenir.

--Je vous espérais, dit-il se ressaisissant; et Victorien, où est-il donc?

Pauline, en quatre mots, sans mensonges de politesse, élucida comment «le hasard» l’avait conduite à proximité de Druzy; elle présenta Edmée et Julien. L’abbé les mena dans sa cuisine; il y instruisait, à cette heure, les enfants du catéchisme; la sacristie, où il le faisait d’ordinaire, eût été, par ce froid, malsaine. Une lampe de cuivre sans abat-jour était posée sur une table de bois blanc; deux petits gars et deux petites se tenaient assis en rang, un livre entre leurs mains, le dos tourné au feu, et la neige du dehors éclaircissait leurs visages de son reflet immaculé.

Le curé alla prendre pour ses hôtes des chaises dans la pièce voisine; tandis que les jeunes filles se sécheraient au coin de l’âtre, il demanda la permission d’achever son catéchisme; l’assistance imprévue y ajouta une solennité.

Pauline remarqua tout de suite que les garçons possédaient mal le texte qu’ils récitaient et ne semblaient rien y comprendre. Les petites, au contraire, plus déniaisées, levaient souvent le doigt pour répondre. La moins grande, qui s’appelait Louise, avait un air espiègle et futé; ses cheveux bruns dépassaient le châle blanc qu’elle gardait sur sa tête; ses yeux, d’une limpidité si brillante que ses cils même paraissaient bleus, sa bouche menue, son teint rose s’animaient de grâces mutines; quand elle ne savait pas, elle faisait une jolie moue, et, en se dandinant, interrogeait le plafond.

L’abbé leur expliquait l’existence de Dieu dont personne, visiblement, ne leur avait parlé; et il tâchait de mettre à leur niveau une preuve imagée de la Cause créatrice.

--Vous avez vu, mes enfants, des anneaux aimantés pendre les uns aux autres; d’où leur vient à tous la puissance qu’ils ont de se tenir entre eux? Louise, d’où vient-elle? Voyons, Augustine? Ernest? Charles?...

--Eh bien! reprit-il, comme tous se taisaient, elle vient d’un premier aimant... Vous vivez. D’où vient la vie? Elle vient de quelqu’un qui a été avant vous, avant vos pères, qui a toujours été.

Il s’énonçait avec une gravité affable, haussant peu la voix, et l’attention des enfants semblait suspendue à ses lèvres, comme par l’aimant qu’il évoquait. Pauline, formée, selon le pli paternel, à évaluer les gens sur leurs mérites d’intelligence, reconnaissait à son oncle une parfaite clarté d’exposition. Elle voulait négliger la substance de sa doctrine, mais suivait, malgré tout, cette métaphysique élémentaire aussi neuve pour elle que pour les jeunes sauvages de Druzy.

Lorsqu’il eut achevé, il se mit à genoux sur les carreaux, les y fit mettre autour de lui, et, tous ensemble, ils dirent le _Pater_, puis l’_Ave_. Julien et sa sœur se joignirent à l’oraison commune. Les enfants observèrent que l’autre demoiselle demeura, hors du cercle, assise, et fixait les braises du foyer.

Elle reçut pourtant, à les entendre, la révélation de ce que peut être la prière: la voix de l’abbé Jacques imprimait aux mots répétés par ces bouches enfantines une ferveur si simple qu’une religion paraissait naître dans cet humble élan vers le Père «qui est dans les cieux» et la Vierge «bénie entre toutes les femmes».