Le baptême de Pauline Ardel

Part 8

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Au moment du Salut elle redescendit avec Edmée et Mme Rude hors du balustre de l’autel, et, cette fois, elle s’abandonna sans ergoter à l’impression des chants, des luminaires, de l’encens. Le plaisir qu’elle recevait allait au delà d’un bien-être sensitif; son esprit trouvait une affinité sympathique entre la consomption des grains de l’encens qui fumait, celle des bougies brûlant sur les candélabres, les unes plus haut, les autres plus bas, les unes à droite, les autres à gauche de l’ostensoir, et la ferveur soumise des cloîtrées consumant leur chair en jeûnes et en oraisons. La gravité du _Tantum Ergo_, l’adoration des assistants concentrée sur l’Hostie la pénétraient d’effluves pieux, et c’était, pour son âme, tellement nouveau qu’il lui sembla, quelques minutes, entrer dans une vie parfaite.

En sortant de la chapelle, Mme Rude lui demanda:

--Eh bien! que dites-vous d’une prise d’habit?

--Je ne sais trop; ce que j’en puis penser n’a guère d’importance. Je viens de voir des choses très belles, mais plus d’une qui me choque et m’ennuie. Ces religieuses ont une foi violente, c’est évident; sont-elles sûres de ne pas se sacrifier pour rien? En tout cas, je ne serai jamais du bois dont on fait les Carmélites.

Cette déclaration répliquait à un mot de Julien, au retour de Druzy; en contredisant Julien, elle ramenait encore vers lui sa pensée.

Le dimanche où elle comptait le revoir, il prévint sa mère par un télégramme qu’il ne rentrait pas; la veille, il avait dû faire une conférence à Paris, dans un cercle d’étudiants, et on l’y retenait, pour une seconde réunion, jusqu’au lundi.

Pauline, à la déconvenue profonde qu’elle dissimula, put sonder la blessure de son amour. Mais, avec l’injustice de la passion, elle interpréta l’absence de Julien comme un signe de légèreté indifférente.

«La place que je tiens dans ses actes est minime, sinon nulle. Autrement, il aurait fait bon marché de sa réunion. Et qui sait si elle n’est pas un simple prétexte?»

Elle cédait à ces amertumes, pendant que M. Rude jouait avec Edmée la sonate de César Franck. Toute la langueur du premier temps répondait à sa tristesse; le motif du violon se balançait comme un oiseau marin perdu sur la houle au crépuscule; il s’élevait, porté par un désir d’espace inassouvible, puis retombait vers le flot monotone, immense, de son ennui.

«Pourtant, reprenait Pauline qui se blâmait de ses suspicions, j’ai tort de supposer Julien capable d’un mensonge. S’il n’est pas revenu, c’est qu’il avait des raisons sérieuses. Puis-je lui en vouloir? Ai-je aucun droit sur ses faits et gestes?»

«Oui, continuait-elle, durant l’orageux et rauque _allegro_; mais devrai-je indéfiniment souffrir dans l’incertitude? Et, quel moyen d’amener une explication? Est-il sage de la souhaiter, si elle doit faire mon désespoir?...»

La torpeur désolée du _lento_ accabla son cœur malade. Néanmoins, tandis que le canon du final entrelaçait, comme le carillon d’un matin de Pâques, ses voix ferventes, elle se laissa rasséréner d’une joie presque liturgique. Elle-même chanta, «voulant, songeait-elle, faire plaisir à ces bons Rude», un air d’une cantate religieuse de Bach, celle _pour tous les temps_.

Quelques jours plus tard, Edmée vint la surprendre un matin, et arriva, pressant contre son corsage une botte de mimosas; un oncle de Mme Rude qui habitait Toulon lui en avait expédié une caisse. Aussitôt elle ajouta:

--Julien m’a dit: «Tu devrais en offrir à Pauline Ardel», et maman a été, comme moi, tout à fait de son avis.

Pauline s’extasia de toucher ces fleurs que les vents de la mer avaient nourries sur un sol ardent; le chrome clair de leur coton duveté évoquait l’ambre d’un ciel diaphane; mais, surtout, elle respira dans leur haleine délicate et insinuante les sentiments qu’elle prêtait à Julien. Elle tria les tiges, les disposa dans des vases et, plus d’une semaine après, par ses soins l’odeur emmiellée du mimosa imbibait encore le salon. Pour la retrouver, elle s’y attardait plus longuement que d’habitude et réitérait ses exercices de chant avec une ténacité dont fut ébahi son père. Parfois elle se grondait de ses ivresses puériles:

«Cette attention ne prouve pas du tout qu’il m’aime... Je saurai bien, dimanche, si ce n’était qu’une attention.»

En effet, comme, cet après-midi-là, elle se trouvait chez les Rude, avant qu’on commençât à faire de la musique, elle et Julien s’approchèrent ensemble d’un tableau, le portrait d’une jeune fille en robe mauve, tenant un lis à la main.

--Ce lis, dit-elle, n’égale pas pour moi le ravissant mimosa d’Edmée.

Elle n’osait émettre un remerciement direct; mais son sourire le proféra.

--N’en parlons pas, se défendit Julien; le pauvre ne donne que ce qu’on lui a donné.

--Il n’est jamais pauvre, celui qui sait donner beaucoup avec peu.

--Dites plutôt qu’il est riche, celui qui, en recevant peu, sait avoir beaucoup.

Sa repartie aurait pu être déplaisante s’il ne l’eût commentée d’un coup d’œil brusquement idolâtre devant lequel Pauline abaissa ses paupières. Leur conversation ne dura point davantage, Edmée les ayant rejoints.

Pauline emporta comme une victoire le regard de Julien. Cependant, à réfléchir, elle conclut que, s’il éprouvait pour elle un penchant vrai, des scrupules et des objections l’en dissuadaient. Durant les mois qui suivirent, nulle imprudence amoureuse ne lui échappa; il se contraignait dans les limites d’une sage amitié. Elle aussi se raisonnait, envisageait les difficultés d’un mariage où, entre l’épouse et l’époux, des heurts quotidiens seraient inévitables:

«Je ne conçois guère Julien se mettant matin et soir à genoux pour prier, allant à la messe le dimanche, et moi boudant seule dans mon coin.»

Elle sentait impossible le compromis dont vivent tant de ménages, lorsque la femme est croyante et l’homme indifférent. D’autre part, l’essor de sympathie qui l’avait passagèrement soulevée vers les confins d’une religion, ne tarda pas à fléchir. Elle acheta, pour quatre sous, à l’étalage d’un brocanteur, une traduction des Évangiles, et commença la lecture de Saint-Mathieu. Mais, faute d’un guide, le Livre sacré la scandalisa: dès les premiers chapitres, l’étoile des Mages et les songes de Joseph la mirent en défiance comme un conte de fées; Jean-Baptiste, avec son vêtement de poil de chameau et sa voix qui rugit la menace «du feu inextinguible», lui produisit l’effet d’un sauvage Arabe fanatisant des foules. Dans la tentation de Jésus au désert, elle n’aperçut qu’un symbole vide de réalité. Et, prise d’un dégoût bizarre, elle s’abstint de pousser plus avant.

La venue du printemps lui fut une diversion: cet hiver interminable, tellement âpre que certains soirs, selon l’hyperbole comique d’Edmée, «les dentiers des vieilles dames, quand elles les ôtaient, devaient claquer de froid sur leur table de nuit», se fondit dans une soudaine tiédeur. L’air se fit doux comme un vêtement. La maison des Ardel possédait une étroite cour intérieure enclose par les murs des jardins proches. Un frêne et un acacia s’y entrelaçaient au-dessus d’un puits. Pauline s’égaya de voir sortir leurs premières feuilles. Les tilleuls du voisin lui appartenaient un peu, car ils laissaient retomber des frondaisons jusqu’à portée de sa main. Des pinsons qui les habitaient venaient sautiller sur ses arbres, ils descendaient sur son dallage picorer les miettes qu’elle leur réservait. Il y avait quelques pieds de terreau où elle sema des héliotropes et des violettes.

Aux heures chaudes elle s’asseyait là, brodait un chemin de table destiné à Mme Rude. L’oncle Hippolyte, devant elle, marchait à petits pas. Sur le toit de la remise, contre la lucarne découpée en demi-losange, une des branches de l’acacia remuait vaguement son ombre; le soleil ranimait le vert des mousses au milieu des tuiles effritées. Elle entendait les jeunes filles d’une pension rire en jouant, jeter des cris aigus et, souvent, chanter des chœurs, un entre autres qui la charmait par sa mélancolie simplette relevée de vigueur: _C’était Anne de Bretagne avec ses sabots_...

Malgré tout, elle se plaisait davantage à travailler près des fenêtres de la rue, dans l’obscure attente de voir passer Julien. Lorsqu’elle y venait, Armance, sa nouvelle bonne, mettait à une distance respectueuse sa chaise en face de la sienne, et tricotait ou raccommodait sans mot dire. Armance était veuve, et inconsolable d’un fils unique, qui, faisant son service à Auxerre, avait voulu sauter, une nuit, le mur de la caserne et s’était tué sur le coup. Sèche et menue, coiffée d’un bonnet noir, elle laissait lire en ses traits et sa contenance la dignité des douleurs muettes. Elle témoignait à Pauline un dévouement soumis et néanmoins presque maternel. M. Ardel l’estimait, bien qu’il la sût dévote et que le bruit de son chapelet, le soir, entre ses doigts, l’offensât comme une dissonance dans la maison.

Vers la fin d’une journée d’avril, toutes deux cousaient, la croisée entr’ouverte. De la rue, pénétrait, circulant avec une brise, l’acide exhalaison de l’herbe qui croît, mélangée au parfum des lilas. Des formes de passants se réfléchissaient dans les vitres, et Pauline y distinguait deux messieurs gantés causant auprès d’un portail, d’un ton bas, à la manière des provinciaux toujours inquiets d’être espionnés.

En ce moment, le pas vif et autoritaire de M. Ardel retentit sur la chaussée; une autre voix d’homme, méridionale et grasse, ripostait à la sienne, fort cassante. Son interlocuteur et lui s’arrêtèrent un peu avant la porte. Pauline reconnut M. Galibert, le professeur de quatrième. Natif de Marseille, il offrait les dehors d’un commis voyageur aisé plutôt que d’un pédagogue: les joues opimes, les épaules larges, la barbe fleurie en éventail, la poitrine avantageuse où s’étalait un plastron rouge, les mains chargées de bagues; il faisait miroiter le pommeau d’argent de sa badine et écartait ses larges pieds plats; d’une loquacité incoercible, Galibert s’imposait par l’assurance de sa verve; il prétendait protéger et morigéner tous ses collègues; au reste, vantard et pleutre, «tirant» sans enthousiasme ses quinze heures de service par semaine, mais satisfait de soi, de son siècle et du gouvernement.

Il venait d’avertir M. Ardel au sujet d’un article paru le matin même contre lui dans une feuille locale; on l’y incriminait comme «réactionnaire.», sous prétexte qu’en exposant à ses élèves la politique de Louis XIV, il avait justifié le pouvoir absolu.

--J’ai grand’peur, insinua Galibert, que cet article n’arrive simplement pour corser d’antérieures dénonciations anonymes. Vous espériez, n’est-ce pas, votre nomination à Versailles? Pourquoi l’attendez-vous encore?

(Ici Pauline fut tentée de se dire: «Tant mieux si elle ne vient pas!» Mais elle refréna ce mouvement d’égoïsme.)

--Je veux vous parler en ami, continuait-il. Vous savez la formule, quand on s’occupe de vous: M. Ardel, _il est à part_.

--A part! répliqua Victorien, je n’y serai jamais assez. Les tares d’un métier ne s’impriment que trop sur un mercenaire, comme l’usure du harnais sur la croupe d’un âne. Maintenant, qu’on me fasse blanc ou noir, en aurai-je un cheveu de plus ou de moins? Je souffre suffisamment, croyez-le, des contraintes qu’il me faut subir. Je ne dis pas tout haut le vingtième de ce que je pense; mais, quand je rencontre chez mes élèves un de ces préjugés primaires qui me dégoûtent, c’est mon devoir de les secouer.

--_Nego_, mon cher collègue. Un fonctionnaire ne doit pas avoir d’autre opinion que l’État. Et, puisque j’ai commencé, j’irai jusqu’au bout. Une chose vous fait du tort, votre liaison avec les Rude: vous passez pour calotin.

--Ça, c’est plus raide! Sachez, monsieur, que je n’ai pas même fait baptiser ma fille.

Et, sans lui serrer la main, M. Ardel rentra en faisant claquer la porte.

A l’instant où il prononça la phrase: «Je n’ai pas même fait baptiser ma fille», les yeux de Pauline se croisèrent avec ceux d’Armance, aigus comme deux pointes d’aiguille; la bouche ridée de la veuve se fronça d’une tristesse effarée; puis elle se pencha vers son ouvrage pour cacher son émoi. Pauline sentit amèrement ce recul de la servante:

«Faut-il qu’elle soit bête!»

Mais, à son insu, elle devint toute pâle de la révélation faite à un tiers sur sa personne; jamais Victorien ne lui avait appris d’une façon précise qu’elle était une non-baptisée; jamais non plus elle n’avait songé à lui poser la question. Six mois plus tôt, elle eût trouvé logique la conduite du professeur et ne se fût aucunement froissée de ce qu’elle avait entendu. Maintenant, elle s’en chagrinait, comme d’une humiliation publique:

«Le baptême en soi, ce n’est rien; sur le front d’un homme ou d’une femme, cela ne se voit pas. Et pourtant c’est immense, d’adhérer, en principe, à une communion sociale... Mon père ne pensait qu’à lui, lorsqu’il m’en a exclue.»

Elle se leva précipitamment pour monter chez M. Ardel et provoquer une explication. Mais elle réfléchit que mieux valait attendre de s’être maîtrisée. Un moment plus tard, elle lui porta du linge qu’Armance avait blanchi, et, s’évertuant à rester calme:

--Je t’ai entendu, dit-elle, rentrer avec Galibert. Quel besoin as-tu de faire connaître à toute la ville que je ne suis pas baptisée? Ce serait à moi, il me semble, d’en être informée la première.

--Bah! Un détail sans importance. Je ne vois pas ce qui peut là t’ennuyer. Aurais-tu honte d’être émancipée? J’ai mis d’accord mes actes avec mes convictions. Très peu l’osent, et quoi de plus simple?

--Trop simple! Tu m’imposais, dès ma naissance, ta volonté, sans savoir quelle serait la mienne.

--Tu deviens joliment raisonneuse. C’est justement pour la réserver, ta volonté, que j’ai agi comme j’ai agi. Ceux qui mènent au baptême les nouveau-nés n’engagent-ils pas leurs enfants dans une religion dont ceux-ci, avant d’être hommes, ne voudront plus? M’a-t-on demandé, à moi, ma permission pour me baptiser?

--En tout cas, il est inutile de le crier sur les toits et de me signaler comme un phénomène.

--Alors, tu n’as pas le courage de ton indépendance? Va, tu n’es qu’une chiffe!

--Sois tranquille, répliqua-t-elle, je te prouverai que je ne le suis pas.

--Oui-da! En quoi faisant?

Elle ne répondit point et s’enferma dans sa chambre où elle pleura sans bruit, désespérément. D’elle à son père, en la chaîne invisible de leur affection un anneau était rompu; et, ailleurs, nulle main secourable ne se tendait. Les Rude et Julien lui présentaient la possibilité d’un appui, mais inefficace; comment leur confier sa détresse, alors qu’elle ne pouvait leur dire: «Je suis avec vous»? Son orgueil, néanmoins, se raidit à reprendre une sérénité de surface, elle essuya le tour de ses yeux rougis, les lava, et redescendit à l’heure du souper.

Victorien, dans l’intervalle, s’était avoué qu’elle avait, en un point, raison contre lui:

«On doit interdire même les approches de sa vie intime au commun des gens; les forts vivent sur un pied de guerre perpétuel, bardés d’une cotte de mailles, et montrant seulement leur bras droit, avec un bon glaive au bout.»

Ces aphorismes familiers, il s’en voulait de les démentir, et d’avoir saboulé, humilié sa fille; mais il répugnait à s’excuser de ses violences. Il se contenta, au dessert, de lui offrir une promenade:

--Non, répondit-elle, je suis un peu souffrante; je te laisserai aller.

Il fit quelque pas, de long en large, selon son habitude, en fumant sa cigarette. La sonnerie d’un cor arriva d’un jardin, puis se tut:

--Pourquoi cesse-t-il? rêva M. Ardel à mi-voix. J’aime, comme disait l’autre, le son du cor au fond des bois ou même hors des bois. Je me souviens que ta mère et moi, les premiers temps de notre mariage, nous écoutions avec délices, les soirs d’été, des cors qui sonnaient le long des berges de la Saône...

Une fois de plus il dévoilait cette sentimentalité endolorie que couvrait un calus de sécheresse. C’était une façon de faire entendre à Pauline: Pardonne-moi et viens. Mais elle était trop bien sa fille pour ne pas ressaisir une supériorité en lui tenant rigueur de son algarade.

Il sortit donc seul à regret; l’oncle Hippolyte se retira, et Pauline resta dans la salle à manger. La tête lui brûlait, elle rouvrit la fenêtre fermée pendant le repas et entrejoignit les contrevents. Elle se mit à broder sous la lumière, essayant d’engourdir sa peine par un travail appliqué. Au dehors, un homme passa, venant d’une lente allure, et fit halte en face de la salle à manger. Pauline comprit qu’on la regardait, elle crut avoir discerné la démarche par instants traînante de Julien; mais, soit timidité, soit caprice, elle ne se retourna point pour s’en assurer.

Julien--elle l’avait bien reconnu--la contemplait de biais, assise près du tapis rouge de la table; il voyait sa main droite, s’écartant d’une bande de festons que la gauche soutenait, s’arrondir, tirant l’aiguille et la poussant avec tranquillité. Son visage demeurait pour lui dans la pénombre; autour de ses cheveux bruns s’enflait une clarté rousse...

Il s’avança plus bas dans la rue, mais revint en arrière, et repassa juste au moment où, s’étant levée pour clore les volets, elle les attirait à elle. Il salua presque gauchement, et s’éloigna, baissant le front, confus et transporté de savoir qu’elle l’avait vu.

Pauline eut une joie à défaillir, il lui sembla que son cœur s’arrêtait. Si elle avait moins aimé Julien, elle aurait joui de le surprendre en une posture de soupirant timide; mais une seule idée l’emporta:

«Cette fois, j’en suis sûre, il m’aime; et moi aussi, je l’aime, oh! oui, comme je l’aime!»

Elle s’élança dans l’escalier, vola jusqu’à la fenêtre de sa chambre; peut-être le découvrirait-elle encore d’en haut, sans être aperçue. La rue était vide; au-dessus des toits pétillaient les feux des étoiles, les œillets des pelouses embaumaient; une cloche limpide, la petite cloche de la cathédrale, battait à coups légers:

«Il est heureux, lui, de pouvoir bénir son Dieu!»

Elle se souvint de l’unique obstacle qui les divisait; cependant elle ne s’en tourmentait plus, tant le bonheur amplifiait sa force d’illusion: elle saurait assez comprendre Julien pour qu’il ne sentît point leurs dissidences, et, généreux comme elle le connaissait, il la chérirait pauvre en foi, mais non en amour.

«Quand on aime, les choses qui pèsent ne pèsent plus; ce qui est amer devient doux.»

Lorsque son effervescence fut tombée, elle se représenta néanmoins une objection redoutable: la volonté de Julien ne suffisait pas; ses père et mère donneraient-ils leur assentiment? Alors surtout que la nouvelle serait cornée à leurs oreilles:

--La fille de M. Ardel,--croiriez-vous? n’est pas baptisée.

Ses prévisions n’étaient que trop justes; le colloque de Victorien avec Galibert se colporta chez les Rude. Elle n’en put douter, le dimanche suivant, à son entrée au milieu d’eux. Le charitable effort qu’ils soutinrent de ne rien changer à leur accueil dénonçait leur changement. Dans leur ton d’amitié se glissait une sollicitude compatissante et grave. Edmée avait perdu son habituelle exubérance. Pauline ne retrouvait plus en Julien l’amoureux contemplatif de l’autre soir; son attitude était empressée, mais triste; il avait dû s’ouvrir à son père de ses intentions, et recevoir des conseils sévères. Entre M. Ardel et lui une discussion s’aiguisa sur «la misère des temps modernes». Julien ne pouvait la contester, bien qu’il nourrît la certitude de magnifiques résurrections futures; toutefois il n’en admettait qu’une cause initiale: l’indifférence religieuse.

--Alors, argua le professeur, si le monde va de mal en pis, comme je le crois, mais après une Rédemption, comme vous le croyez, que devient l’œuvre du Messie? Où est-il? Que fait-il?

--Vous demandez, repartit Julien d’une voix incisive, ce que fait à cette heure le Fils du charpentier? Je vous répondrai: Il prépare le cercueil de Julien.

Edmée, au même moment, montrait à Pauline une minuscule statuette égyptienne en bronze verdi, figurant une femme, les jambes serrées dans «une jupe-entrave». Toutes deux ne saisirent que les derniers mots proférés par le jeune homme; une angoisse inexplicable se mêla au coup d’œil qu’elles échangèrent.

--Que racontes-tu, s’écria Edmée, de cercueil et de Julien?

--Votre frère, expliqua M. Ardel avec une ironique amertume, me compare gentiment à l’empereur, son homonyme, et sans doute comme le chrétien de la légende, il prophétise ma mort prochaine...

--Dieu m’en garde! protesta en riant Julien. C’est moi qui mourrai avant vous...

Inattentif à l’interruption, le professeur poursuivit:

--Un point cloche dans le rapprochement: Le Julien de l’histoire fut chrétien quelque temps, au moins d’apparence, au lieu que, moi, je ne l’ai jamais été. A l’âge de Marthe, j’apprenais du catéchisme comme de la mythologie. Ça me laissait froid. Oncques n’ai pu m’assimiler le surnaturel.

Marthe, à l’écart, habillait une poupée, et écoutait, de sa fine oreille, ces propos qu’elle retenait sans démêler ce qu’ils voulaient dire. M. Rude, pour couper net le débat, accorda son violon, et on exécuta un paisible trio d’Haydn. Victorien jugea bon d’observer ensuite:

--La musique rapproche autant que les dogmes séparent.

Rude remettait dans la boîte son instrument. Il répliqua, presque irrité du lieu commun:

--Mon cher, une épée tranchante, séparant bien ce qu’il faut séparer, est plus nécessaire qu’un violon ou des pinceaux. Mais je veux une épée dont la garde soit une croix; la Croix seule rallie les âmes dans un amour indéfectible.

Au travers de ces disputes une cordialité se maintenait. Pauline, cependant, s’en retourna, convaincue que cette famille ne pourrait devenir sienne; la phrase de M. Rude sur «l’épée qui sépare ce qu’il faut séparer» sous-entendait une admonition pour elle-même et pour Julien.

Dans l’inanité certaine de ses espérances elle retrouva une paix morne, faite d’un renoncement stoïque au bonheur; mais le non-espoir, à dix-huit ans, excédait ses forces. Elle chercha quelqu’un, autour d’elle, qui lui fît oublier Julien. Des jeunes gens qu’elle rencontra dans une sauterie, chez le conservateur des hypothèques, la rebutèrent par leur vulgarité; tous rêvaient une vie de petit travail et de petites jouissances aboutissant à ce port commode et plat, «la retraite». S’ils songeaient au mariage, ils ne cherchaient qu’un «sac». Auprès d’eux, la figure de Julien, absent, resplendissait comme celle d’un saint sur un vitrail, et, plus que jamais, elle se donna en désir à lui.

VI

Les vacances de la Pentecôte étaient proches; M. Ardel, malgré la mauvaise humeur de l’oncle Hippolyte, décida que Pauline l’accompagnerait à Paris, où il comptait passer deux jours. Elle n’avait traversé Paris qu’en hiver, sous le crachin, dans la boue; elle se défendait d’éprouver pour la grande ville l’attirance béate d’une provinciale qui n’a rien vu. Pourtant, la promesse du voyage l’exalta comme un philtre de joie qu’on eût versé dans ses veines; elle comprit ce pressentiment, lorsque, la veille du départ, son père annonça:

--Rude et ses enfants y vont aussi, je les ai invités à déjeuner pour mercredi, et nous reprendrons le train ensemble.

Un soleil dur de juin accueillit Pauline entrant, vers deux heures, dans Paris. De la voiture découverte que prit M. Ardel, pour la conduire à «son» hôtel, près de l’Odéon, elle se complut, quoique étourdie par le tumulte, au spectacle des quais.