Le baptême de Pauline Ardel

Part 13

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L’abbé Charmoy vivait dans une maison d’assez pauvre apparence, près d’un couvent dont il était l’aumônier. Edmée, qui le connaissait, y mena Pauline que cette visite tourmentait sourdement. Les préjugés où elle avait grandi dominaient encore les arrière-fonds de sa conscience; ce prêtre serait son juge, son maître en quelque sorte. Une part d’elle-même se rebiffait contre la perspective de subir un médiateur, de s’humilier sous une parole; et, surtout, elle apercevait, au bout de ses colloques pieux, cette pénible traverse, la confession.

Une servante aux yeux ahuris de vieille chouette les fit entrer dans le salon. Cette pièce, austère et froide, avait ses volets clos sur la rue; seule, la fenêtre de la cour éclairait son ameublement suranné, ses fauteuils recouverts en tapisserie, dont les dossiers portaient des voiles faits au crochet. Un grand piano carré s’harmonisait à leur simplicité désuète. On devinait l’insouciance d’un homme pour qui le décor était indifférent.

Pauline l’entendit marcher au-dessus, et descendre sans hâte l’escalier. Son cœur battit vivement; mais, dès qu’elle le vit paraître, elle se rassura.

La personne de l’abbé Charmoy respirait une aménité paisible et presque indolente, propre à mettre en repos l’âme inquiète de Pauline. Moyen de stature, chauve, le profil maigre, le menton en lame de rasoir, avec une bouche largement fendue, spirituelle, il révélait dans sa démarche, dans le rythme balancé de sa soutane, une pondération native accrue de dignité sacerdotale; au travers de son sérieux rayonnait une constance de bonne humeur et de sagesse.

Il n’avait pas vu Edmée depuis son deuil; la conversation s’étendit sur la mort admirable de Julien.

--Je l’ai trop peu souvent rencontré, dit-il; mais il était de ceux, bien rares, avec qui un regard échangé suffit pour que le contact ne cesse plus.

Son œil myope, mais clairvoyant, s’adressait à Pauline, tandis qu’il proférait ces mots; il lui laissa délicatement pénétrer qu’il comprenait son chagrin. Il attendait qu’elle-même exposât ce qu’elle venait chercher auprès de lui. Elle saisit un instant de silence et, très simplement, expliqua les dispositions qui l’amenaient:

--Je ne suis pas tout à fait une catéchumène, monsieur l’abbé; j’ai vécu jusqu’à dix-huit ans et plus dans l’ignorance et la négation du surnaturel; chaque fois que j’essaye de m’élever à Dieu, je retombe comme un oiseau en cage qui se heurte à des barreaux. Quand j’étudie mon catéchisme, des contradictions incessantes me gênent, je perds le fil de ma croyance. Je ne vois pas comment accorder la prédestination et le libre arbitre, l’indignité des pécheurs et l’incarnation du Verbe. Il y a pourtant des certitudes que je sens fortes en moi: je ne pourrais plus douter de la résurrection du Christ. Toutes les hypothèses qu’on peut essayer pour n’y pas croire sont absurdes, impossibles. Mais il reste tant de points où j’aurais besoin d’être éclairée! Je vous apporte mon peu d’espérance et de la bonne volonté.

L’abbé Charmoy répondit, le sourire aux lèvres, que c’était là l’essentiel, «la bonne volonté», une volonté humble, cherchant Dieu par la soumission, sans impatience ni découragement. Il lui conseilla d’affermir avec méthode dans son esprit les vérités cardinales; «lorsqu’on bâtit un pont, on pose les culées avant les arches.» Plus elle méditerait, plus elle prierait, et mieux elle comprendrait ce qu’on peut, ici-bas, comprendre.

--Une foi profonde, dit-il, est une expérience imparfaite de la béatitude. De même que les saints vont à l’infini s’enfonçant dans la contemplation glorieuse des mystères, nous aussi, à mesure que nous méritons et que nous aimons davantage, nous nous accroissons en connaissance et en joie. Un cœur pur pénètre la terre et le ciel.

Il l’engagea, puisqu’elle savait un peu de latin, à lire dans la langue de l’Église, les Psaumes, les Évangiles, et le _Rituale romanum_ où de merveilleuses prières lui éclairciraient le sens surnaturel de la vie présente. Il l’exhorta plus encore à visiter les pauvres.

--Dès maintenant, faites comme si vous aviez la foi totale et la charité; et le grain de sénevé qui est en vous deviendra un arbre robuste.

Pauline convint avec lui qu’elle reviendrait, le samedi de chaque semaine, l’entretenir de ses lectures, de ses réflexions, de ses doutes, si elle en avait. Elle le quitta, emplie d’assurance, confiante, ainsi qu’un pèlerin, échappé à des sables mouvants, qui chemine, tenant son bâton de voyage, sur une chaussée ferme.

Un des conseils de l’abbé Charmoy la préoccupait entre tous: celui d’aller voir les pauvres. Les Évangiles avaient déjà bouleversé, à l’endroit des mendiants, ses notions sociales; la parabole de Lazare et du riche, qui d’abord la scandalisa, lui semblait maintenant contenir «la Loi et les prophètes».

--Si je n’aime la pauvreté, je suis indigne du royaume de Dieu. Mais rien n’est plus difficile; lorsque j’ai besoin d’un chapeau neuf, continuerai-je à porter mon vieux rossignol, pour donner l’argent de cette emplette à des gens qui sont sans pain?

--Vous n’avez, répliqua Edmée, qu’à faire, comme moi, tous vos chapeaux.

Elle lui proposa de se rendre, dans l’île d’Yonne, chez des pauvres superlativement pauvres; car l’homme était infirme, sa mère, impotente, sa femme, qui d’ordinaire, seule travaillait, tenue au lit par une bronchite; et ils avaient sur les bras deux marmots dont l’un tétait encore le biberon.

Pauline accepta sur l’heure, s’élançant à la précieuse aubaine d’un acte méritoire pour elle, tant il contredisait le pli de son éducation.

La masure qu’habitaient les Rouleau se cachait au fond d’une impasse proche de la rivière; son toit, verdi par les mousses, et si bas qu’on aurait pu y monter sans échelle ne recevait qu’au soir un avare soleil. Edmée frappa; la voix cassée d’une vieille femme répondit: «Entrez.» C’était la mère qui, devant le poêle, pelait des porreaux pour la soupe. Elle se leva en boitant, se traîna vers les visiteuses. Un mouchoir couvrait sa tête grise; ses yeux paraissaient avoir toujours pleuré; son nez sec, ses joues décharnées, piquées de taches terreuses, les rides flasques de son cou racontaient cinquante ans de labeur et des jours sans nombre de famine. Edmée lui prit la main et demanda comment ils allaient.

--Tout à la douce. Ma bru a ramassé un chaud et froid...

L’odeur nauséabonde de la chambre affectait Pauline; mais elle regarda, au fond, sur le lit, la jeune femme étendue, une figure étique, recroquevillée, grimaçante, avec les pommettes rouges, les pupilles allumées par la fièvre, et des doigts cireux qui s’allongeaient sur le drap sale.

--Elle n’a que la peau et les os, soupira sa belle-mère. C’est _une_ vraie squelette. On en représente des squelettes qui ne sont pas pires qu’elle.

L’homme, assis près de la malade, paraissait avoir trente ans; ses moustaches pâles, tombantes rendaient plus triste la maigreur de sa face longue et jaune que l’habitude de souffrir avait comme hébétée. Il tenait sur ses genoux leur petit dernier, tandis que l’autre dormait dans son berceau.

--Vous souffrez beaucoup? dit Pauline à la jeune femme.

--J’ai soif, toujours soif, répondit-elle d’une voix cotonneuse, entre deux quintes de toux.

--D’ici trois semaines elle ne pourra pas travailler, appuya la vieille.

Pauline s’étonna qu’à l’entrepôt de pétrole où elle était ouvrière on ne lui payât pas sa demi-journée; et elle s’informa de son salaire habituel.

--Nous avons six sous de l’heure, sauf trois _dames_ qui en ont sept.

--Vous ne seriez pas mieux soignée à l’hôpital?

--J’irais bien, moi, à l’hôpital, déclara la belle-mère. L’hospice, j’en suis, _j’y suis née_. Mais Ludivine, ça ne lui convient pas.

--C’est moi qui panse mon mari, observa Ludivine en regardant Rouleau avec une tendresse protectrice.

Celui-ci, outre des rhumatismes qui lui enflaient toutes les jointures, avait les jambes trouées par des ulcères.

--Je croyais, fit Edmée, que vos plaies de la jambe droite étaient guéries.

--Oui, mais d’autres ont percé à la gauche près de la cheville. Tenez, il y a six trous pour aujourd’hui.

Il défit lentement les longues bandes de toile enroulées autour de son mollet, et, quand il eut ôté les linges sanguinolents, le spectacle de cette chair à vif s’étala. Edmée, l’ayant vu déjà, y porta les yeux sans horreur; mais Pauline fut saisie d’une répulsion. Rouleau étendait sa jambe, et la considérait avec une sorte de complaisance, dans l’espoir probable d’apitoyer les deux jeunes filles.

--Si au moins je pouvais faire quelque chose, prononça-t-il, des sacs ou des paniers... Mais les douleurs me grugent les bras, elles me mangent... Avant, j’étais dans la culture; je faisais les betteraves, je faisais la moisson, je faisais tout...

--Et l’huissier qui nous a écrit, continua la belle-mère; il nous menace de nous chasser si le dernier mois de loyer n’est pas payé... Nous avons quarante sous pour la semaine...

Elle ne geignait pas en exposant leur détresse; elle n’éprouvait non plus aucune honte de solliciter l’aumône, puisque autrement ils auraient péri de faim, sur le pavé.

--Nous irons, dit Edmée, trouver votre propriétaire.

--Je vous apporterai des provisions, ajouta Pauline.

La vieille remercia, et Rouleau, à son tour, avec la malade, dit en écho: «Merci, mesdemoiselles», d’un ton doux et touché, où nulle rancœur n’était sensible. La grand’mère vint au poupon qui tourna sur elle ses pupilles d’un bleu de faïence; son petit minois vieillot, boursouflé s’ébaudit à la vue de son aïeule. Elle lui croisa les mains, zézaya:

--Fais: bon Jésus, Marie... Voyez, parce qu’on le voudrait, il ne le veut pas.

Un chat, tapi sous une chaise, s’approcha de l’enfant, lui lécha les doigts, et, d’un air d’amitié, faisant le gros dos, la queue en trompette, se frotta contre lui.

«Ils ont pourtant leurs joies», pensa Pauline qui prit le petit dans ses bras et le chatouilla sous le menton pour le faire rire.

--Pensez à nous, dit Edmée à la vieille Rouleau; nous sommes bien malheureux, vous savez que mon frère est mort...

Cette visite fut pour Pauline comme une descente dans un purgatoire insoupçonné. Que de telles misères fussent possibles, elle le savait par ouï-dire; comment ne s’en était-elle jamais souciée? A défaut de compassion religieuse, une simple pitié aurait pu l’incliner vers des humains qui souffrent; mais son père l’avait imbue de son égotisme bourgeois, méprisant des gueux; Victorien rapportait tout à soi, et son unique devoir à l’égard de la communauté sociale lui semblait être de faire fructifier ses puissances intellectuelles.

Pauline, en pénétrant chez les Rouleau, venait de découvrir en son passé une nouvelle lacune humiliante. Seulement, au lieu de s’arrêter à des remords stériles, elle conçut le ferme propos de «se donner aux pauvres», et elle en fit à Edmée la confidence.

--Les pauvres, réfléchit Edmée, je les aime trop par inclination naturelle, mais pas assez parce qu’ils sont la figure de _tous_ nos frères affligés à travers le monde, et la figure de Jésus dans sa Passion. Si je les voyais ainsi, je me ferais un honneur, quand Rouleau me montre ses plaies, de les panser moi-même, comme s’y serait plu sainte Élisabeth de Hongrie. Connaissez-vous l’histoire de cette miséricordieuse servante des pauvres? Il faut que vous la lisiez.

Pauline rentra, l’âme rafraîchie d’une paix où elle sentit l’avant-goût de plus parfaites délices; de cette heure, sa conversion devint une chose vraiment décidée.

Toutefois, s’il avait fallu pour la conduire au premier seuil de la vie surnaturelle, une année de tourments, la mort de Julien, et les inestimables supplications d’âmes qu’elle ignorait, il lui restait plus d’un doute à résoudre et d’un dégoût à vaincre.

Jusqu’alors elle avait jugé le monde «bien pensant» d’après les Rude et son oncle. Aussi le croyait-elle supérieur à celui dont elle était. Mais Armance lui apprit sur des gens du voisinage, réputés dévots, quelques anecdotes qui l’indignèrent.

Il y avait au bout de la rue, dans une maison décrépite qu’elle louait presque en entier, une vieille fille riche et sordide, Mlle Crépin. Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de sept heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote de forme archaïque, et marchant en zigzag, comme si elle cherchait, entre les fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui passait pour millionnaire, accroissait ses revenus par des spéculations habilement conseillées; elle participait à la fureur d’agiotage dont était possédée cette petite ville de rentiers oisifs; et l’on racontait qu’en un seul mois la hausse des cuivres lui avait valu trente mille francs de gain. Elle se mêlait d’œuvres charitables, mais appliquait au bien des pauvres les principes qu’elle suivait pour le sien propre; elle _plaçait_ l’argent recueilli à leur intention, et, même si elle les savait dans les plus affreuses nécessités, elle les rationnait en aumônes, ne laissait fuir de «leur capital» que des bribes dérisoires.

«Lorsqu’on _n’a pas_, on sait se priver», tel était un de ses axiomes; elle revenait souvent du marché avec trois navets dans son cabas en se lamentant de ce que «la vie devenait impossible»; elle passait l’hiver sans feu, se chauffait les mains sur le couveau où cuisait son potage. Quand elle n’était pas à l’église, elle comptait ses coupons ou s’occupait de faire rentrer ses loyers; et, une fois, en grimpant à une soupente pour sommer d’en déguerpir le locataire qui l’habitait, elle avait failli se rompre le cou.

Quoique Pauline connût son renom, l’idée audacieuse lui vint de sonner à sa porte et de mendier une contribution au secours que les Rouleau attendaient.

«Étant notre voisine, peut-être n’osera-t-elle pas me refuser; et, si elle me reçoit mal, j’embourserai l’affront pour les pauvres.»

Un dimanche donc, après vêpres, elle se présenta chez cette personne de dévotion. Mlle Crépin entre-bâilla son huis, laissa voir son menton aigu, son nez sec chaussé de lunettes, ses yeux clignotants. Dès que Pauline se nomma, elle prit un air froid et cérémonieux: elle l’introduisit dans la salle à manger où des images pieuses ornaient les murs, et la pria de s’asseoir, sans insister. Mais, aux premiers mots que Pauline prononça sur les Rouleau, la vieille demoiselle se redressa dans sa petite taille; ses lèvres, minces comme un fil, se pincèrent.

--On m’a déjà parlé de cette famille, dit-elle d’un ton rogue; ce ne sont pas des gens intéressants; l’homme et la femme ont vécu ensemble non mariés.

--Je crois être sûre, répliqua Pauline, qu’ils sont mariés à l’heure actuelle.

--Oui, je le sais, le ménage est _régularisé_--ce mot, dans une bouche soi-disant chrétienne, sonnait déplaisamment--; mais nous n’avons pas cru devoir les mettre sur nos listes. Avec les ressources modestes dont nous disposons, il nous faut imiter les vierges sages qui gardèrent l’huile de leur lampe... Ne pouvez-vous pas vous adresser au bureau de bienfaisance? Ces messieurs vous accueilleront.

Sa façon d’articuler: «ces messieurs», s’accompagna d’un coup d’œil qui voulait dire: «Ils sont de votre bord; nous, foin de vos gens!»

--Mademoiselle, conclut Pauline en faisant deux pas vers le seuil, je suis venue à vous, parce qu’il s’agit d’une détresse urgente. Vous m’opposez la prudence des vierges sages; permettez-moi de vous rappeler _l’imprudence_ du bon Samaritain qui n’attendit pas, pour verser de l’huile dans les plaies du moribond, de savoir sur quelles listes il était.

Elle salua, et partit révoltée, moins de sa ladrerie que des motifs dont elle croyait la couvrir. Comment! cette hypocrite pharisienne était considérée par les prêtres, admise à communier, et on respectait en elle une des clefs de voûte de la paroisse! Les diatribes de son père contre la platitude cléricale lui remontaient aux lèvres, et, comme Victorien, elle généralisait jusqu’à l’injustice:

«Est-ce l’Église vraie du Christ qui engraisse en ses pâturages de pareilles brebis? Cueille-t-on des raisins sur des épines et des figues sur des ronces?»

Le lundi, jour de marché, en sortant de bonne heure avec Armance, elle traversa la place de la cathédrale où les merciers tendaient leurs bannes.

--Mademoiselle, demanda la servante, veut-elle que j’entre à l’église pour dire un bout de prière?

--Oui; je vous accompagne.

Une messe, à l’autel de la sainte Vierge, justement commençait; Pauline s’était initiée à l’ordonnance et aux phases du sacrifice; elle s’agenouilla dans une pensée de vénération émue, se remémorant la parole: «Chaque fois que vous ferez cette chose, vous annoncerez la mort du Sauveur»; et, sans croire d’une foi pleine à la Présence réelle, son esprit suivait attentivement la succession des rites.

Mais le prêtre qui célébrait briffa l’Introït, la Collecte et l’Évangile avec une vélocité qui la déconcerta.

«Dit-il sa messe pour lui seul ou pour les fidèles qui sont là?»

Il mettait en ses génuflexions une nonchalance d’habitude presque irrévérencieuse; pendant le Canon, il traçait des signes de croix sur la patène, éleva l’hostie, puis le calice, ôtait et remettait la pale, tournait les feuillets du missel, se frappait la poitrine, communia comme pressé d’en finir, et, en quinze minutes, la messe fut expédiée. Pauline eut une déception, un froid lui tomba sur le cœur: pour l’homme qui venait de réitérer la Cène, rien ne vivait donc sous les mots et les gestes où il s’identifiait pourtant à Jésus-Christ? L’accoutumance émoussait-elle à ce point la ferveur? Et alors, était-ce la peine de pratiquer un culte dont les liturgies, à la longue, se vidaient de toute émotion?

Lorsqu’elle revit, le samedi d’après, l’abbé Charmoy, elle ne lui dissimula rien de ses désenchantements. Il parut contrarié, mais en prit occasion pour l’éclairer sur ses faiblesses qu’il pénétrait.

--Vous êtes trop impressionnable, la blâma-t-il tranquillement. En principe, ce n’est point tout à fait un mal; si vous sentiez peu, vous vous seriez endurcie dans l’abstraction, et je ne connais guère d’état plus triste, plus irrémissible. Il faut, néanmoins, apprendre à gouverner vos sentiments, vous faire, comme disent les Provençaux, une tête bien cerclée. Quand vous rencontrerez de mauvais chrétiens, des prêtres négligents... ou même scandaleux, ne vous pressez pas de conclure que l’Église, dont ils sont, est coupable de leur indignité. D’abord, nous sommes plus tentés que les autres, c’est incontestable. Interrogez votre jeune expérience; vous aviez plus de sécurité, de fausse sécurité, avant le jour où le premier appel d’En Haut vous troubla. On ne mérite pas la grâce sans souffrance, et il est si commode de s’engourdir, au lieu de s’évertuer! Le démon de la paresse glisse dans nos veines à notre insu; nos plus belles résolutions font souvent comme ces petits ermitages que sainte Thérèse, enfant, bâtissait en posant les unes sur les autres des pierres qui tombaient presque aussitôt. Cet abbé, dont la messe vous afflige, il ne se doute pas, je crois, de son inconvenance. Il oublie qu’on nous juge sévèrement, plus sévèrement que d’autres, et avec raison parce que jamais la médiocrité, en nous, n’est licite. Mais, vous, soyez plus humble; chaque fois que l’esprit de critique vous tourmente, même si vos griefs sont justes, appliquez-vous à trouver dans l’œil du voisin une paille et, dans le vôtre, une poutre.

Pauline n’acceptait pas, sans résister, le langage de l’abbé Charmoy; elle en recevait pourtant la notion précieuse de l’indulgence catholique et acquérait, à son contact, ce discernement des «valeurs» que la raison indépendante oblitère, neuf fois sur dix, par un manque d’équilibre. Le bon sens du prêtre n’était pas simplement le sien; sa pensée filtrait dix-neuf siècles de certitude expérimentale et de tradition.

Une circonstance inopinée devait bientôt faire sentir à Pauline combien la vie de l’Église s’incorporait à sa vie.

L’oncle Hippolyte, en octobre, se mit au lit; ce vieillard, jusque-là ferme comme un roc, déclina soudain de telle sorte que sa fin parut prochaine. Il garda quelques semaines encore l’illusion de se remettre, et, le 1er novembre, le ciel étant clair, il dit à sa nièce:

--Un beau jour de Toussaint... Comme en 1840. Si je pouvais sortir demain... Il faut que j’aille à la banque toucher de l’argent... Tu me prépareras mes bottines et mon manteau...

Son grand souci restait de manger le plus possible; une heure après son repas, il soutenait qu’il n’avait pas dîné et qu’on voulait le laisser mourir de faim. Cependant, la paralysie gagnait ses organes; il dormait parfois des journées entières, avec une respiration si faible qu’il ne semblait plus devoir se réveiller. Ou bien des hallucinations obsédaient son cerveau dont les artères s’atrophiaient. Il parlait seul, d’une voix sourde et absorbée, dans un délire sans fièvre. Il se croyait invité à des ripailles et répétait durant des heures les mouvements d’un homme qui mâche ou qui boit.

--Je ne crois pas qu’il aille bien loin, fit un soir M. Ardel, peiné de perdre son oncle et davantage de voir la mort assise sur le toit de sa maison.

Une autre anxiété préoccupait Pauline: «Mon oncle va-t-il mourir sans sacrements?» L’importance involontaire que prenait pour elle un acte religieux l’avertit à quel point la foi devenait «l’os de ses os et la moelle de ses moelles». Malgré tout, elle n’osait en parler au malade et justifiait sa timidité par des motifs contestables:

«Mon oncle a eu, en somme, une conduite probe. S’il s’est racorni dans des enfantillages d’égoïste et d’avare, il a cru faire son devoir en gagnant bien sa vie. Il n’a jamais eu beaucoup d’idées, et, même, les gens qui en ont, pour lui, sont «des fléaux». Dieu lui pardonnera, parce qu’il aura beaucoup ignoré. Il s’en va plein de jours, après une vieillesse somnolente et calme. A vrai dire, il aura toujours été un _dormant_; son entrée dans l’autre monde sera la réelle naissance d’une âme qui n’a pas vécu. Dois-je l’éveiller avant la lumière?»

Mais, un jour que son délire avait cessé, comme Pauline, pour l’égayer, parlait de la belle saison où il redescendrait au jardin:

--La belle saison, fit-il, je ne la verrai pas. Je suis au bout de mon rouleau.

--Puissions-nous vous garder longtemps encore! répondit-elle, entraînée par une décision subite. Seulement, à votre âge, mon oncle, des surprises sont possibles. Verriez-vous sans déplaisir un prêtre?

Il pâlit à cette question, comme s’il eût entendu son arrêt; car, au fond, il espérait vivre, et se disait mourant, dans l’espoir qu’elle le rassurerait contre ses angoisses. Il croyait Pauline une parfaite païenne, plus païenne que lui qui conservait pour les principes de son enfance un respect latent; si elle lui proposait un prêtre, c’était donc qu’elle le savait bien fini.

--Quand le moment sera venu, répondit-il après un silence... Mais amène-m’en un vieux... qui me comprenne...

Huit jours plus tard, en buvant une tasse de lait, il s’aperçut qu’il ne pouvait avaler; les muscles de sa gorge se paralysaient.

--Maintenant, bégaya-t-il d’une langue déjà embarrassée; fais ce que tu m’as dit.

L’abbé Charmoy vint le voir, le confessa, et lui apporta, le lendemain, l’Extrême-Onction; vers le coucher du soleil, il entra en agonie. Pauline retrouva, près de son oncle moribond, certaines des impressions qui l’avaient accablée au chevet de Julien: un râle sifflait dans la poitrine du vieillard; sa tête, renversée en arrière, oscillait de gauche à droite et de droite à gauche, ses mains se crispaient sous le drap. Elle lut tout haut les prières qu’elle avait entendu lire à l’abbé Jacques; et il lui semblait qu’elle les lisait pour Julien. A son âme radieuse convenait cette anticipation des triomphes célestes: