Le baptême de Pauline Ardel

Part 14

Chapter 143,770 wordsPublic domain

«Que la multitude splendide des Anges accoure au-devant de toi; que le sénat des Apôtres juges vienne aussi, et l’armée, vêtue de blanc, des Martyrs; que la troupe rutilante des Confesseurs t’environne, portant des lis; que le chœur des Vierges te reçoive; que les Patriarches te serrent dans leur embrassement au sein d’une bienheureuse quiétude; que le visage de Jésus-Christ t’apparaisse doux et te fasse fête...»

Qu’importait-il vraiment de traverser le couloir sinistre de la mort, si, à l’issue, doivent se déployer les portes éternelles?

Pauline discernait quelle lourde erreur aveuglait Victorien, lorsqu’il induisait des passagères défaites de l’Église la faillite de sa mission. «L’Église visible, se disait-elle, s’appuie sur l’invisible assemblée des Saints; nous n’apercevons de ce concile immense que les rangs infimes, et n’entendons de ses voix qu’un écho assourdi...»

Peu de jours après l’oncle Hippolyte, le vieil archevêque décéda. Son successeur, Mgr Chênedru, fit, trois mois plus tard, son entrée solennelle; Pauline et Edmée voulurent assister à cette cérémonie.

Les bourdons l’annoncèrent de leur formidable mugissement. Au ventre de la tour leurs volées s’élargirent, et les chocs des deux battants retombaient ensemble, comme titubant d’ivresse. Un Hosanna pontifical se propageait avec les cercles ondulatoires de leurs vibrations sur les collines et la campagne que le soleil de Mars ranimait.

A l’intérieur, bruissait un vaste peuple; on sentait dans l’attente de la foule sourdre une allégresse; et les pierres des arceaux s’égayaient sous les oriflammes appendues. Précédé de ses prêtres, Mgr Chênedru pénétra en sa cathédrale où son premier acte fut de vénérer le reliquaire de la vraie Croix.

Edmée et Pauline se tenaient au milieu de la grande nef, sur le passage du cortège; elles reconnurent l’abbé Charmoy et l’abbé Jacques; celui-ci nageait dans une exultation; il dirigea vers Pauline un regard de victorieuse espérance. L’avènement du nouvel archevêque signifiait pour lui la résurrection du diocèse; et les plus inertes paroisses tressailliraient sous la rafale d’enthousiasme qu’en arrivant l’homme de Dieu suscitait déjà.

Pauline et son amie virent s’avancer près d’elles Mgr Chênedru; il éleva sa main et les bénit. Edmée s’inclina vivement pour baiser l’émeraude de son anneau; Pauline eut un léger recul; n’étant pas chrétienne, elle se trouvait indigne de cette faveur; la recevoir eût été un acquiescement de croyante, et elle n’allait pas encore jusque-là.

Mais l’aspect de l’archevêque la conquit sur-le-champ. Bien qu’il fût replet et d’une stature moyenne, il s’imposait par une puissance d’autorité sans raideur et rayonnante; il avait l’air d’être né pour tenir la crosse et porter la mitre. Un visage opime, un œil qui étincelait, des lèvres fines aux coins souriants d’où la parole semblait prête à jaillir alors même qu’il se taisait, et surtout une bonté chaude qui s’élançait au-devant des cœurs dans la persuasion de les atteindre, tout faisait de lui une force en marche, douce et impérieuse; quand on le regardait, on ne pouvait plus douter que l’Église triomphante existe.

Pendant qu’il lisait en chaire, d’une voix perçante, sa lettre pastorale, Pauline sentit tomber ses dernières hésitations: d’une telle bouche, comme de celle d’un apôtre qui aurait reçu du Christ même sa doctrine, la vérité descendait.

Après le Salut, parmi la foule qui se pressait aux portes, elle rencontra son oncle jubilant.

--Eh bien! que vous semble de notre archevêque?

--Je l’aime, répondit avant elle Edmée avec ferveur.

--Moi aussi, déclara Pauline, il m’a transportée.

--Je vous présenterai à lui, dit en les quittant l’abbé qu’un de ses confrères entraîna vers la sortie.

La semaine suivante, dès que se fut écoulé le flot des réceptions, il prit jour avec Mgr Chênedru et conduisit Pauline à l’archevêché. Elle ne se vit pas introduite sans émotion dans le cabinet où l’archevêque les attendait, debout derrière son bureau, contre sa bibliothèque. Cette robe violette et l’idée d’omnipotence qu’elle attachait à la dignité épiscopale lui imposaient une gêne:

«Que doit-il penser de moi, une infidèle?»

Mais il embrassa, comme un père, l’abbé Ardel et fit à Pauline elle-même un si affable accueil qu’elle reprit toute son aisance. Elle exposa franchement l’état de son âme, l’indifférence orgueilleuse d’où elle était partie, ses préventions d’ignorante contre les prêtres, les doutes qui l’avaient retardée sur le chemin de la foi.

--J’étais encore incertaine, Monseigneur, continua-t-elle, quand vous êtes venu parmi nous; depuis que je vous ai vu et entendu, ma décision est nette. J’ai médité tous les articles du _Credo_; il n’en est aucun auquel je ne puisse me soumettre, même l’enfer, bien qu’il n’y soit pas nommé explicitement. Les peines éternelles me paraissaient une chose monstrueuse, lorsque j’avais les plus fortes chances de les mériter. Maintenant que j’espère ma rédemption, les rigueurs de la justice divine ne me révoltent plus...

L’archevêque sourit de ce mot naïf et pénétrant.

--Réfléchissez et priez, ma chère enfant, approuva-t-il avec cet accent du Béarn qui ajoutait une saveur à la bonhomie de son parler. Je n’ai pas besoin de vous dire la grande joie que vous apporterez à Notre-Seigneur et à moi, le jour où je pourrai vous donner le saint baptême avant de vous confirmer.

--Dans combien de temps, demanda Pauline à son oncle aussitôt qu’ils eurent pris congé de l’archevêque, pourrai-je être baptisée?

--A la Pentecôte, je pense. Avant peu, je reverrai Monseigneur et l’abbé Charmoy.

Elle se sépara de lui et entra dans l’église qui allait être sa paroisse, à Saint-Pierre-le-Rond. Fruste au dehors comme un vieux sanctuaire de campagne, Saint-Pierre, sur une petite place toujours déserte, est enclos entre les murs de logis silencieux. Pauline affectionna, dès sa première visite, la nef étroite et longue, avec les fenêtres du chœur découpées en trèfle. Un recueillement obscur l’habitait où la pensée, mieux qu’ailleurs, pouvait «prendre son vol sans bruit vers Dieu». Elle se mit à genoux, dans le bas-côté, près des fonts baptismaux, et là elle songea au mystère du Sacrement qu’elle recevrait, à ce sceau du baptême qui, une fois imprimé sur un front, ne peut plus s’en effacer.

Pourquoi cette efficacité surnaturelle de l’eau? L’abbé Charmoy lui avait un jour enseigné que toutes les eaux terrestres possédaient une vertu de sainteté, depuis l’heure où Jésus sanctifia celle du Jourdain en se courbant sous le baptême de Jean. L’eau purifie, l’eau féconde, l’eau submerge; elle se souvenait du verset d’un psaume: _Lavabis me et super nivem dealbabor_, «tu me laveras et je serai plus blanche que la neige»; cette image lui plaisait en ce qu’elle lui dévoilait le sens prophétique de sa course dans la neige avec Julien. Maintenant il lui fallait s’ensevelir dans le Christ et renaître avec lui, de même que les néophytes s’immergeaient trois fois dans la piscine du baptistère primitif, de même que la novice du Carmel, avant de prendre place au festin nuptial, s’anéantit sous le drap mortuaire. Elle devait mourir à ses impiétés d’antan, à ses vanités enfantines, à toutes les sensualités, et alors elle serait pure comme la neige, comme l’eau d’une source où nul n’a jamais bu. L’abbé Charmoy n’avait pas hésité à le lui dire: «Vous tomberiez morte à l’instant de votre baptême, le Paradis vous recevrait aussi sainte qu’un enfant qui n’a pas encore péché.»

Mais la vertu de l’eau n’opérait qu’unie à la parole, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Les Trois Personnes devant qui les Anges trouvent à balbutier un seul mot: _Sanctus, Sanctus, Sanctus_, viendraient donc en elle illuminer son âme et la diviniser!

«Qu’ai-je fait, ô Seigneur, pour mériter vos dons? Je vous ai dédaigné, nié, crucifié. Et, à présent, est-ce que je vous aime? Est-ce que je désire vous faire aimer?»

Elle s’abîmait dans la repentance de ses rébellions, de son aridité, de sa tiédeur, quand, tout d’un coup, une voix mauvaise, au fond d’elle, articula:

--Si, pourtant, tu t’abusais, si tu faisais la demande et la réponse, si, là-bas, dans ce tabernacle, _il n’y avait rien_...

Mais elle repoussa l’idée affreuse, la piétina; elle eût préféré mille fois ne plus vivre que de ne plus croire; et elle sortit, comblée de la certitude que ses doutes étaient tués à tout jamais.

L’archevêque décida que le baptême, la confirmation et la communion seraient donnés par lui à Pauline dans son oratoire, la veille de la Pentecôte. Elle avait choisi pour parrain M. Rude, et Mme Rude, en dépit de sa répugnance à se mêler d’aucune fête, même liturgique, accepta d’être sa marraine. N’était-ce pas Julien lui-même qui l’exigeait? Et ce baptême serait l’accomplissement des fiançailles mystiques de Julien avec sa bien-aimée.

Les Rude estimaient prudent de n’en point parler d’avance autour d’eux. La nouvelle s’ébruita on ne sut comment, et les gens hostiles à Victorien clabaudèrent par toute la ville.

--Hein! répétait Galibert, cet Ardel qui se vantait de n’avoir pas fait baptiser sa fille, ils l’ont retourné comme un gant!

Le plus venimeux furent Mlle Total, qu’il avait cessé de voir, et Flug, avec qui il s’était brouillé, après avoir qualifié de «stupides» ses paradoxes délirants. Un journal publia un entrefilet plaisantin sur «les dragées du baptême», et ajouta que «seul, le poupon manquerait».

Informé de ces ragots par un obligeant collègue, Victorien haussa les épaules, et répliqua très fort:

--Oui, ma fille va être baptisée, et c’est moi qui l’ai voulu. Leur clique me dégoûte si bien qu’ils me donnent envie d’aller à la messe, pour les faire enrager!

Depuis sa conversion, Pauline témoignait à son père une tendresse de plus en plus prévenante; elle évitait à son amour-propre endolori les moindres blessures. Mais elle ne lui avait dit mot de l’événement qui se préparait pour elle; ce mutisme le peinait; il finit par se décider à le rompre lui-même:

--C’est pour bientôt la cérémonie?

--Pour samedi, répondit-elle avec un battement de cils et en rougissant.

Et elle insinua d’une façon câline:

--Tu n’y viendras pas?

--Non, je serais un trouble-fête, une fausse note. L’archevêque et moi, vis-à-vis l’un de l’autre, nous serions mal à notre aise...

Elle n’insista point, ayant peur de moins bien prier, si la présence de son père incrédule pesait sur sa ferveur.

Le matin du grand jour, elle se réveilla, comme une mariée qui va mettre sa robe de noces, dans une attente extraordinaire. Elle avait jeûné la veille, et son esprit se mouvait, presque dégagé de son corps, avec une alacrité lumineuse. Dès six heures, elle sortit, devant rejoindre, en la chapelle de son couvent, l’abbé Charmoy qui la confesserait.

Il avait plu avant l’aurore; sur le mail, où personne ne passait, un vent d’est léger, le «matinal», comme disent les paysans de Bourgogne, agitait dans les feuilles mouillées des platanes la lumière aussi fraîche que la rosée. La nappe verte et claire des frondaisons d’un acacia remuait dans le vivier du ciel; les rossignols se répondaient à travers les jardins; une buée fumait sur des massifs de fleurs; la tour de la cathédrale était rose au soleil montant.

«Tout à l’heure, se disait Pauline, je serai joyeuse comme ces atomes de rayons qui dansent et qui scintillent.»

Mais la perspective de sa confession couvrait encore d’une ombre le bonheur dont elle palpitait. Quoique ses entretiens avec l’abbé Charmoy eussent, d’avance, allégé, pour elle, l’humiliation des aveux, elle entra, presque tremblante, à l’intérieur du confessionnal. L’exiguité noire et nue du recoin où ses yeux ne distinguaient qu’une image de Jésus en croix et la grille fermée d’une planche l’inquiétait comme un accusé qui attend, dans une cellule austère, le moment de comparaître devant un juge infaillible. Elle entendit l’abbé Charmoy enfiler son surplis, mettre son étole et s’asseoir: était-ce le même prêtre dont elle connaissait le visage bénin? Mais, dès qu’il eut ouvert la grille et parlé, elle respira. A chacune des fautes qu’elle énumérait scrupuleusement, il prononçait, pour l’encourager, un: Bien, paisible. Son exhortation fut une parole, moins de reproche que d’espoir grave. Pauline s’étonna de la pénitence facile qu’il lui infligea; trois psaumes à lire pour dix-neuf ans d’infidélité! Une critique qu’elle fit taire s’ébaucha en elle, à l’idée d’une indulgence si exorbitante!

Elle lut aussitôt les trois psaumes; car c’était ceux précisément qu’on récite dans la liturgie du baptême, et, de tout son cœur, elle s’appropria ces versets:

«Seigneur, notre Dieu, comme votre nom est admirable sur la terre! Votre magnificence est élevée au-dessus des cieux... Qu’est l’homme, pour que vous vous en souveniez, et le fils de l’homme pour que vous le visitiez? Vous l’avez établi un peu au-dessous des anges, vous l’avez couronné d’honneur et de gloire, vous l’avez constitué sur les œuvres de vos mains...

«Comme le cerf désire les sources des eaux, ainsi le désir de mon âme va vers vous, ô Dieu!... Quand viendrai-je et quand paraîtrai-je devant la face de Dieu? Mes larmes ont été, jour et nuit, mon pain, tandis qu’on me disait: Où est ton Dieu?...»

Elle partit en se chantant comme une mélodie les mots extatiques: _Quare tristis es, anima mea?_... Pourquoi _étais-tu triste_, ô mon âme, et pourquoi me troublais-tu? Espère en Dieu, puisque tu le confesseras.

Les ailes de sa joie la portaient; elle aurait couru sur des charbons ardents avec l’illusion de marcher sur des roses. L’espace se faisait bleu comme le vitrail du Paradis, dans la cathédrale; elle pensait, les yeux dirigés vers le soleil, à la vision de la Sibylle qui aperçut, autour de l’astre, un cercle d’or, et au milieu du cercle une Vierge merveilleuse, portant contre sa poitrine un enfant.

Armance et Antoinette, qu’elle avait invitées toutes deux à son baptême, l’attendaient devant la porte de l’archevêché. Bientôt, le parrain et la marraine arrivèrent avec Edmée et Marthe; le grand voile noir de Mme Rude et d’Edmée semblait cacher derrière elles le fantôme de Julien. L’abbé Jacques et l’abbé Charmoy les suivirent de près; le secrétaire de l’archevêque, un jeune prêtre suave et modeste, les fit tous monter dans l’oratoire, une chambre peu vaste transformée en chapelle, et qui faisait songer à ces réduits où les prêtres réfractaires, sous la Terreur, célébraient la messe. Mgr Chênedru, en pluvial violet, entra presque aussitôt; il s’agenouilla et se recueillit; on sentait dans son oraison muette qu’il soulevait vers le Très-Haut les misères et l’imploration de tout un peuple; en baptisant Pauline il restituait au Christ une France qui ne peut cesser d’être à Lui.

Il se tourna vers l’assistance, et s’adressant à la néophyte, montra le prodige des largesses que Dieu, en un seul moment, allait faire pleuvoir sur elle à pleines mains, la veille du jour où les langues de feu étaient descendues, où les sept dons du Paraclet emplirent les apôtres. Il évoqua les voies singulières par où elle avait été conduite; des allusions chaleureuses et pleines de tact à l’abbé Ardel, à l’influence tacite des Rude, à Julien, à l’abbé Charmoy, touchèrent d’un trait si juste le cœur de chacun que Mme Rude et Edmée rabattirent leur voile devant leur figure, afin de pleurer librement.

Mais, ajouta Mgr Chênedru, ce n’était point pour elle seule qu’elle devait être chrétienne; il fallait que sa naissance à la grâce fût un signe et un exemple, et qu’autour d’elle la lampe ardente de sa piété resplendît...

Ensuite, le baptême commença. L’archevêque, s’étant assis, énonça, selon les formules rituelles, les mêmes questions que les évêques des premiers siècles posaient, dans les catacombes, aux jeunes chrétiennes de Rome.

Pauline y répondait en latin, et, chaque fois qu’elle réitérait le simple mot: _Credo_, la conviction de sa foi s’implantait plus avant dans son être, par cela seul qu’elle l’affirmait.

Puis, il se leva, l’exorcisa en soufflant sur elle; et elle s’humilia sans effort sous l’idée que sa personne avait pu être un temple de l’Esprit immonde. Son âme, à cette heure, était souple, fondue d’amour, telle que l’or liquide et rouge, quand on le verse dans le creuset.

Il lui fit avec le pouce une croix sur le front et dit en même temps:

--Signe ton front, pour que tu reçoives la Croix du Seigneur.

Et il continua:

--Signe tes oreilles, pour que tu entendes les divins préceptes. Tes yeux, pour que tu voies la clarté de Dieu. Ton nez, pour que tu sentes l’odeur de suavité du Christ. Ta bouche, pour que tu dises les paroles de vie. Ta poitrine, pour que tu croies en Dieu. Tes épaules, pour que tu prennes sur toi le joug de sa servitude...

Le Christ prenait possession de sa servante, l’investissait tout entière, la voulant sienne «dans les siècles des siècles». L’archevêque exorcisa et bénit le sel qu’il mit sur la langue de «l’Élue», afin que ce principe de force et de sagesse pénétrât dans sa chair et y demeurât éternellement. Le parrain et la marraine marquèrent, à leur tour, avec le pouce, le front de Pauline d’un signe de croix. De la main du père et de la mère qui, par Julien, avaient mis en elle les premiers rudiments de sa croyance, ce geste, trois fois recommencé, équivalait à une attestation de leur paternité acquise dans la douleur; et ce fut, pour eux tous, une des minutes les plus solennelles de la cérémonie.

Pauline suivait sur son _Rituale romanum_ le sens intime des oraisons, en apparence impersonnelles, mais exactement faites à son intention. Dans un des exorcismes le célébrant disait:

--Tentateur maudit, ne viole jamais ce signe de la Croix sainte que nous mettons sur son front... Va-t’en, tremblant et gémissant. C’est Jésus-Christ qui te le commande, _lui qui marcha sur la mer, et tendit sa droite à Pierre qui sombrait_.

C’était là une des images où elle se reconnaissait le plus familièrement: l’élan de Pierre marchant sur les vagues à la rencontre du Maître qu’il avait d’abord pris pour un fantôme, son cri d’angoisse: «Seigneur, sauve-moi!» et la main toute-puissante tendue à sa faiblesse: «Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?»

De même, plus loin, l’invocation au Dieu qui a ouvert les yeux de l’_aveugle-né_ lui remémora le mot de Julien, si vrai dans sa sévérité!

L’archevêque lui imposa sa main sur la tête; avec lui et les assistants elle prononça le _Credo_ et le _Pater_; il trempa son pouce dans l’huile sainte, accomplit des onctions sur la poitrine et entre les épaules de celle que le baptême allait sanctifier. Car l’instant était venu pour Pauline de recevoir l’eau de la vie éternelle; sa personne était soustraite au Prince de ce monde; elle pouvait devenir le tabernacle de l’Esprit-Saint.

Une fois encore l’archevêque, en latin, lui demanda:

--Crois-tu au Dieu omnipotent, créateur du ciel et de la terre?

--J’y crois.

--Crois-tu en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur, qui est né et qui a souffert?

--J’y crois.

--Crois-tu en l’Esprit-Saint, en la sainte Église catholique, en la rémission des péchés?...

--J’y crois.

--Veux-tu être baptisée?

--Je le veux.

Alors elle s’inclina, il lui versa trois fois l’eau sainte sur sa tête; puis il lui mit un cierge entre les doigts, comme à une Vierge prête à suivre le cortège de l’Époux.

Tout à l’heure, il demandait au Christ pour elle, en l’une des oraisons, «de ne pas la laisser avoir faim longtemps, jusqu’à ce qu’elle fût rassasiée de la nourriture céleste». Cette nourriture, elle l’attendait avidement. Lorsque l’archevêque l’eut confirmée, il ôta sa mitre, revêtit une chasuble et dit la Messe, que lui servirent l’abbé Charmoy et l’abbé Jacques.

Pauline ne venait pas en vain de recevoir l’Esprit de sagesse et d’intelligence. Tandis que la Messe se développait, elle entrait--ce qu’elle n’aurait su faire auparavant--dans la sublimité du mystère célébré devant elle et avec elle, puisque les chrétiens présents officiaient, selon leur part de ferveur, en même temps que le prêtre et l’invisible Officiant qui s’immolait.

Toute signée de la croix, elle la retrouvait multipliée sur la pierre de l’autel, sur la chasuble, sur les instruments du sacrifice, dans les gestes du célébrant. Mgr Chênedru articulait d’un ton haut les prières du rite; à la Consécration, il baissa la voix, mais proféra lentes et distinctes les syllabes miraculeuses. Pauline sentit réellement s’opérer la divine Présence, elle se vit couverte du sang brûlant de la Victime; elle aurait été confondue de tristesse en pensant qu’elle-même avait ouvert ces veines et transpercé cette chair, si l’attente de la communion ne l’eût saturée d’un bonheur qu’ensuite elle s’étonna d’avoir pu porter. Ah! comment des hommes pouvaient-ils croire vivre, en ignorant de telles extases!

Elle ne se laissa point aller pourtant à une adoration passive. Elle pria pour son malheureux père:

«S’il ne se convertit, ô mon Dieu, disait-elle, c’est que je ne saurai pas vous aimer...»

Elle pria pour sa mère défunte, pour toutes les âmes perdues, pour la déplorable paroisse de son oncle, pour le diocèse dénué de prêtres, pour la France à ressusciter. Elle pria pour les pauvres sans consolateur, pour les morts dont nul ne se souvient, pour les juifs et les hérétiques, pour les immenses peuples qui seront idolâtres jusqu’à la fin des temps...

Puis elle revint à ceux qu’elle aimait, aux Rouleau, aux deux servantes, aux bons Rude, à l’abbé Charmoy, au saint archevêque, à Julien qui lui méritait sa félicité. Elle s’unissait à lui dans le Christ, comme jamais un amour terrestre ne les aurait unis. Dans la salle du festin où l’Époux les conviait tous deux, elle entrait avec sa robe blanche, immaculée, sa robe baptismale qu’elle ne quitterait plus.

IX

Pauline était, depuis deux ans, chrétienne. La joie de son baptême continuait, approfondie par l’intimité des Sacrements et la richesse de méditations ardentes. Des peines cependant l’obscurcissaient par intervalles: d’abord, elle avait honte d’elle-même, quand elle évaluait son peu de charité, sa médiocre ferveur de pénitence. Une chose l’humiliait surtout: elle ne pouvait prier, même un temps court, sans distraction. Quelquefois la claire vue de ses insuffisances la décourageait; elle eût volontiers renoncé à l’effort, se croyant vouée à trop d’imperfection. Puis elle rebondissait, opposait ce qu’elle était à ce qu’elle avait cessé d’être, et s’exaltait d’une gratitude inexprimable, lorsqu’elle mesurait son changement. Mais il lui pesait de ressonger à ses années vaines: comme tout cela était loin maintenant! Une seule amertume les prolongeait, l’incrédulité persistante de M. Ardel.

Il avait néanmoins changé, lui aussi. Le matin du baptême, au retour de sa fille, dans ce beau visage une transfiguration l’avait frappé; un _autre_ sang paraissait couler en ses joues, et la transparence heureuse de ses prunelles renvoyait une lumière séraphique. Il ne songea plus à nier que les vieux rites de l’Église continssent encore une efficacité vitale. Mais il s’attendait à voir Pauline, enflée par l’orgueil de sa conversion, s’éloigner de lui; au rebours, elle resta simple, affectueuse, soumise à ses désirs. Elle rappelait une des figures de l’incomparable tapisserie du Trésor, l’Esther couronnée par Assuérus, modeste dans sa gloire, comme si elle devait en être toujours indigne. L’arome de paix qui sortait d’elle agit peu à peu sur l’aigreur de Victorien; il supportait plus légèrement les déboires de sa carrière; ses méfiances s’atténuaient; la sympathie plus équitable qu’il accordait aux croyances de sa fille modifiait l’ensemble de son attitude critique. Seulement, endurci à saisir les faits sous l’angle sec de l’intelligence, il ne concluait pas le moins du monde qu’elle eût raison de croire, ni qu’il dût la suivre.

--A mon âge, lui redit-il une fois, comme il l’avait dit à son frère, on ne change guère son pli.