Part 12
«A sa place, à celle de son père, qu’aurais-je fait? Assurément, je me fusse comporté en stoïque, mais sans espoir. N’ai-je donc pas été sage d’accorder que Pauline agirait à sa guise? En pratique, je ne puis la priver d’un élément de paix intérieure et d’énergie dont elle prétend avoir besoin.»
Il ne lui restait pas moins dur de tenir sa promesse:
«Ma fille ne sera plus avec moi, ne sera plus à moi. Rude peut se dire que son fils est mort selon sa foi, dans le rythme où son cœur bat. Moi, en laissant libre Pauline, je m’immole plus absolument que lui...»
Cet effort, ajouté à l’impression des obsèques, comprimait sa poitrine comme sous une meule. Pauline le vit si morne qu’elle réagit sur son chagrin, essaya de causer. Mais, de ses idées aux siennes la fissure s’était élargie; pouvait-elle échanger sur Julien des choses qu’il sentît comme elle? A l’enterrement, dans le convoi, certains assistants, et des collègues de Rude, jacassaient très haut derrière la famille et s’entretenaient de politique avec une inconvenance scandaleuse. Elle conta l’indignation qu’elle en avait eue.
--Ce sont des brutes, fit M. Ardel; ils ne comprennent rien.
Et il baissa les yeux, se rencognant en son mutisme. Le repas fini, Pauline soupira:
--Que faire, jusqu’au soir, de ma journée?
Elle se mit cependant à travailler et appela auprès d’elle Armance pour l’aider au raccommodage d’une paire de bas. Depuis la maladie de Julien, la veuve redoublait ses attentions discrètes, et prenait sa part silencieuse des angoisses de sa maîtresse. Cet après-midi, pendant que toutes deux reprisaient, Pauline lui demanda:
--Il y a longtemps, Armance, que vous avez perdu votre fils?
--Ne m’en parlez pas, mademoiselle; à la Saint-Vincent, j’ai compté trois années pleines; mais ce sera comme d’hier, jusqu’à la fin. Allez, il n’y en a guère de plus à plaindre que moi...
--Vous croyez? Nos amis Rude sont bien malheureux.
--Oh! que non. Ils devraient chanter Alléluia. Leur garçon s’en est allé comme un petit saint; il a fait une mort, la plus belle de toutes. Et le mien!... Si le bon Dieu et la bonne Mère ne m’avaient secourue, j’en aurais crevé sur le coup.
Au coin de ses lèvres minces que pinçaient des rides, deux creux d’amertume se marquèrent, et elle se détourna pour essuyer une larme.
La simple confidence de sa servante fit descendre Pauline dans l’abîme d’un christianisme qu’auparavant elle n’eut jamais admis. Armance regardait la mort sous le flambeau de l’éternité. C’est pourquoi, semblable à la Bretonne du presbytère, elle songeait que les Rude auraient dû pleurer de joie.
Dès le surlendemain, Pauline les revit. Elle arriva, vers une heure, comme ils étaient encore à table. Les moments de communauté familiale alourdissaient leur deuil. Leurs yeux cherchaient l’absent, à sa place vide. Une des tantes de Marthe l’avait emmenée à la campagne, et c’était une tristesse de plus. Mme Rude, que le chagrin tournait à la sauvagerie, s’isolait dans sa chambre d’où elle ne sortait que pour se rendre sur la tombe de son fils. Elle ne voulait même pas, révéla Edmée à Pauline, ouvrir les lettres d’amis qui affluaient. Elle refusait de voir ses parents venus aux funérailles. Toute parole de compassion remuait son désespoir comme une pierre jetée au milieu d’un étang.
--Ni Marthe, ni moi, ni mon père, nous n’existons plus pour elle; et elle vous en veut, disant que vous êtes cause si mon frère est mort.
Comment cette idée bizarre troublait la tête de la pauvre femme, Pauline en eut l’explication, quand M. Rude, la prenant à part avec Edmée, les emmena dans l’atelier et leur lut des pages où il avait retrouvé les notes intimes de Julien. C’était, sur les feuillets quadrillés d’un carnet recouvert de moleskine, des phrases sans suite qui correspondaient à des sentiments ou à des épisodes demeurés sous-entendus. Par une réaction naturelle chez un étudiant en droit excédé de faits et de mnémotechnie, beaucoup de ces réflexions avaient pris la forme d’aphorismes lyriques:
_Vivre, c’est se purifier... Devenir comme les étoiles qui n’ont jamais péché..._
_La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la souffrance la volonté de souffrir._
_Ce que le désir faisait paraître nécessaire, une fois le désir assouvi, paraît misérable. Donc la fatalité des passions n’est qu’une imposture._
_Celui-là seul abolit la douleur qui consent à la prendre toute en soi._
_Le Christ est comme un glaive qu’il faut tenir par la poignée, la pointe en avant; autrement il se retourne sur votre poitrine, et on ne peut plus l’en arracher._
_Chercher sous les apparences le dedans des êtres._
_Plus j’aime Dieu, plus je veux que tous l’aiment avec moi. Ma souffrance, c’est que je ne puis _le faire voir_ à tous_.
_Notre génération sera celle par qui la France renaîtra. Mais nos voix sont encore telles que des rumeurs de cloches dispersées sur le tumulte d’une ville où l’on se bat._
--Vous occupiez, ma chère enfant, continua M. Rude, une place bien grande dans sa pensée. Je tiens à vous le dire, parce que vous devez savoir ce qu’il espérait de vous. Écoutez ceci, par exemple:
_Vu Pauline aujourd’hui. Pour cette amitié comme pour d’autres, le meilleur temps sera-t-il celui où elle commence?_
_Mériter l’âme de Pauline, souffrir pour elle. Je l’aime trop, ô Dieu, pour qu’elle reste séparée de vous..._
_Descendu dans la crypte de Saint-Savinien, baisé la dalle qu’imprègne son sang. C’est pour Pauline qu’il le versa._
_Journée à Paris avec Pauline... Je vois le ciel et les arbres vêtus d’un éclat qui les fait plus beaux qu’eux-mêmes. Chaque minute est une agonie des splendeurs passées menant à celles qui vont naître. Oui, tous les Saints, chantez sur vos harpes! Dieu est trop bon, la vie est trop douce..._
_Rêvé de Pauline. Nous marchions ensemble par la campagne. Elle voulait se jeter dans un puits à ru, je l’ai arrêtée... Et ce rêve était vrai. J’en ai fait un autre cette nuit; le sera-t-il? Je me voyais mort et j’assistais à mon enterrement; je compatissais aux tristesses de ceux qui me pleuraient, et j’observais curieusement les autres..._
--Ah! s’exclama Pauline, je comprends pourquoi il n’a pas voulu me le communiquer.
--C’est singulier, reprit M. Rude en feuilletant avec lenteur, à quel point le pressentiment de la mort s’imposait à sa lucidité:
_Pour moi, le jour du Seigneur ne viendra pas comme un voleur dans la nuit._
_S’il me fallait mourir, je n’irais pas au grand passage à la façon de Camille Desmoulins qui se colleta dans le tombereau avec l’exécuteur._
_Vivre comme si le Juge était déjà sur les nuées..._
M. Rude se tut, continuant à tourner ces pages où il atteignait la vie profonde de son fils; Pauline, assise en face de lui, le fixait sans parler; elle réentendait les phrases qu’il avait lues se moduler dans l’air, avec la voix persuasive de Julien. Edmée, le menton appuyé sur sa main, s’hébétait par la tension prolongée de sa douleur. Les volets de l’atelier étaient entreclos; les portraits semblaient en deuil au-dessus du piano et de la caisse du violoncelle, droite comme un homme, la caisse que Julien n’ouvrirait plus...
«Tout de même, médita M. Rude, s’approchant de l’une des fenêtres, s’il avait le spectacle de notre affliction, qu’il la trouverait grossière! S’il pouvait revenir des pays clairs où il habite, il nous crierait tout frémissant, essoufflé de bonheur: Hosanna! Quand son âme tremblante s’est vue précipitée dans la fournaise du soleil de Dieu, quel éblouissement! De quel accent il a dû dire: Oui, Seigneur, c’est bien vous que je voulais!
«Lui dont les sens palpaient et devinaient par des vibrations subtiles, il n’est plus maintenant qu’un feu libre, élancé vers la splendeur du Père... S’il souffre pour expier, c’est dans l’extase; il sait qu’il ne péchera plus, que les tabernacles des saints le rassasieront perpétuellement. Lui qui avait faim et soif de la Parole, il écoute le Verbe qui ne se tait point.
«Pourquoi la charité dont il brûle ne descend-t-elle pas en nous? Nous ne devrions pas plus tenir à ce monde qu’un chemineau à la poussière des routes secouée derrière lui. Mais nous avons beau savoir que les cieux vieilliront comme un vêtement; lorsque Dieu a touché notre chair misérable, nous avons peine à bénir sa main...
«Quand je pense à l’œuvre sainte et robuste qu’il aurait accomplie en ce monde!... Au moins, que nos souffrances s’ajoutent aux siennes, pour hâter son Paradis...»
M. Rude inclina la tête et ses grandes paupières lasses s’abaissèrent; il ressemblait en cet instant, avec son nez aquilin, les boucles de sa barbe foisonnante, et ses longues joues ravagées, au Moïse de Sluter qui porte sur sa face les éclairs du Sinaï.
--Ah! dit-il en revenant vers Pauline, il faut que je vous quitte, ma pauvre enfant. Ce soir, c’est la dernière classe de l’année; je veux la faire... Vous avez été bonne pour nous... et pour lui; mais, vous le savez, nous vous aimons comme notre fille...
Il l’attira, en même temps qu’Edmée, paternellement, dans ses larges bras, et, toutes deux, il les baisa au front.
Cette mâle tendresse les laissa réconfortées; quelques minutes pourtant elles demeurèrent muettes, ne pouvant absorber la surabondance d’espoir et de résignation qui venait d’être versée en elles.
--Savez-vous, Edmée, prononça enfin Pauline, ce que j’éprouve à cette heure? Je crois être en pleine nuit, sur la berge d’un fleuve; _il_ me tend la main pour monter dans une barque. La barque, je ne la vois pas, mais je sais qu’elle est là, que l’eau marche et veut m’emporter. Je sais que je ne retournerai point en arrière, et pourtant je ne me décide pas à monter...
--Vous vous déciderez, repartit fermement Edmée, qui retrouvait sa vivacité native. Tout ce qui est arrivé, n’est-ce pas pour vous? Dieu vous veut à tout prix; ce serait effrayant si vous résistiez... Pourquoi n’est-ce pas moi qui ai été choisie au lieu de Julien? Je serais morte d’un cœur si léger! J’avais résolu--mais je n’en parlais à personne--d’entrer au Carmel. Maintenant, je ne dois plus penser au cloître. Je coifferai sainte Catherine sous le toit des miens.
--C’est comme moi, dit Pauline. En partant, il a tout brisé pour nous.
Elle se leva, Edmée l’accompagna dans le vestibule. Un feutre de Julien restait accroché à une patère. Le canari et le serin, gazouillant, voletaient par leur cage; mais, roulée en boule sur un paillasson, Javotte paraissait triste et engourdie. Au passage de Pauline elle s’étira en bâillant et vint flairer sa robe comme si elle y retrouvait l’odeur du mort que la jeune fille avait approché.
--Un moment après _la fin_, évoqua Edmée à voix basse, elle est arrivée, l’a senti, et, voyant qu’il ne bougeait pas, elle s’est mise à faire la belle, lui a léché les mains. Ensuite, elle s’est glissée sous le lit, et on ne pouvait plus l’en tirer...
Pauline, lorsqu’elle rentra, transcrivit de mémoire les notes de Julien qu’elle avait retenues. Elle en souligna quelques-unes, tandis qu’elle y réfléchissait, et s’appesantit sur ce mot presque terrible dans sa violence mystique d’amour: «Mériter l’âme de Pauline, souffrir pour elle.»
«Entre sa maladie, sa mort et mon _salut_, il y aurait une relation! Sa volonté de souffrir pour moi nous lie à jamais plus sûrement que ces anneaux de fer entre les deux cercueils des époux dont il parlait... Quoi donc! Ce serait en réparation de mon incroyance qu’il a offert sa vie! Et sa mère n’est pas injuste, quand elle m’en veut. Mais ce bon Rude, le grand cœur! lui qui, malgré tout, m’a embrassée!»
Ces réflexions où elle s’abîmait l’eussent rejetée dans le désespoir si elle n’avait rebondi vers une certitude exaltante:
«Son désir de souffrance a été entendu; c’est que la Communion des Saints n’est pas un rêve; la Passion de Jésus, comme _il_ le disait, s’achève en ses membres; la vertu du Sang se dilate, même sur une indigne telle que moi... Votre Sang, ô Dieu-Homme, vous l’avez donné même pour le larron; laissez-en tomber une goutte jusqu’à mes lèvres; je veux croire en vous, je veux vous aimer; mais si vous ne m’aidez, je ne puis rien.»
Elle résolut de se procurer, sans plus attendre, un catéchisme, de s’instruire dans la doctrine de l’Église. Seulement, elle prévoyait des obscurités, des doutes; qui la guiderait? Elle écrivit à son oncle en le priant de lui indiquer un prêtre qu’elle pût consulter. Elle agissait déjà comme si elle fût croyante; la foi n’avait pourtant investi que son cœur; son entendement, dressé à la critique, se réservait une prétention tacite de liberté. Il ne devait pas être éclairé par un coup de foudre, mais peu à peu, à mesure que ses ignorances se dissiperaient, que ses points opaques et durs seraient comme vitrifiés au feu d’une charité plus fervente.
L’abbé Jacques, dès qu’il reçut sa lettre, au lieu de lui répondre, vint voir Victorien; il l’eût fait d’ailleurs, même si elle n’eût pas écrit. L’attitude de son frère, pendant l’agonie de Julien, l’avertissait qu’une réconciliation devenait possible, et il tenait à ne point la retarder.
Victorien, cet après-midi-là, travaillait au salon où il trouvait plus de fraîcheur qu’en haut, et Pauline, dans un cabinet attenant qui donnait sur le jardin, brodait pour Mme Rude son ouvrage qu’elle voulait avoir fini vers le 15 août. Lorsque Armance introduisit l’abbé, M. Ardel, quittant sa table chargée de papiers, vint à lui comme s’ils s’étaient vus la veille:
--Tu me trouves dans le milieu le plus ecclésiastique du monde. Je débrouille la querelle entre M. de Gondrin et son chapitre. Imagine-toi que, pour suffire à son luxe, notre archevêque avait fait couper les grands bois de la mense. Les chanoines y mirent opposition, et le Parlement le condamna à une amende de cent vingt mille livres. Ce cadet de Gascogne était un puissant ribaud! Pendant la Fronde, il se déclara carrément contre le Roi. Des troupes royales étaient venues se poster à Saint-Martin-du-Tertre; il assembla la milice, monta à cheval, et délogea ce détachement. L’année suivante, en 1653, il mettait en déroute, à Saint-Julien-du-Saut, une autre bande royale. La même année, il excommunia en grande pompe les Jésuites. Ce dut être admirable, quand il jeta son cierge à terre et que tout son clergé répéta son geste. Il voulait faire appréhender le recteur des Jésuites à Sens et le fourrer dans un de ces délectables cachots que tu connais, sous le Palais Synodal.
Il recevait de l’argent des jansénistes, il affectait leur sévérité en matière de mœurs et souffleta sa nièce, Mme de Montespan, la menaça de l’excommunier, elle et le Roi, s’ils venaient dans son diocèse, à Fontainebleau; et ils n’osèrent plus y reparaître. Mais ses mœurs à lui étaient fantaisistes. Le P. Rapin en conte de belles sur ses galanteries: les soirs où Mme de Longueville soupait à sa table, les bougies des lustres exhalaient, en brûlant, des parfums rares; chaque dame trouvait sous son couvert des gants musqués. Il eut même un procès avec un parfumeur, dont le mémoire lui parut insolent.
Je dois dire, pour être juste, qu’il finit très austèrement: il couchait sur une natte, faisait trois heures de méditation par jour, et laissa dans un coffret, qu’on ouvrit après sa mort, un cilice de crin, plus une corde à nœuds...
--C’est lui dont tu as le portrait là? interrompit l’abbé, désignant une estampe que Victorien avait posée sur un fauteuil.
--Je n’en ai pas un, j’en ai trois, rectifia le professeur, qui prit en main deux autres estampes cachées sous la première.
Le plus saisissant des trois portraits ressuscitait M. de Gondrin en son âge mûr, portant les cheveux, non plus frisés autour de sa calotte, comme au temps de sa jeunesse, mais taillés à grosses mèches sur son front et ses oreilles; un peu de moustache atténuait le pli altier et voluptueux de sa lèvre; il avait l’air mi-prélat, mi-cavalier; son nez incurvé, bossué, pointu du bout, ses prunelles embusquées en coulisse sous des sourcils prompts à la colère, ses joues tailladées d’une forte ride, la fossette de son menton carré, composaient un visage singulier, romantique d’aristocrate violent dans ses passions et déçu par toutes, sauf une seule, celle de commander.
--En somme, questionna l’abbé, quel but t’anime à l’étude de ce personnage?
Victorien ne lui avait pas encore offert de s’asseoir; il y pensa tout d’un coup, et s’assit lui-même, croisa la jambe droite sur la cuisse gauche, après avoir allumé une cigarette.
--Quel but? Aucun. C’est de l’inédit, jusqu’à présent, du moins, et cela m’amuse. Je me plais à vivre en compagnie d’un homme de race qui osa maintenir ses coudées franches même en un temps où tout se ruait vers la servitude, d’un homme né pour faire ployer les autres devant lui. Tu m’objecteras qu’un historien ne doit pas chercher les sujets sympathiques, que la biographie d’un archevêque est chose mince dans l’immensité des faits collectifs. C’est vrai; mais savoir ne suffit pas, il faut comprendre, et comprend-on, si on ne s’attache?
A cette dernière réflexion, l’abbé sourit et approuva d’un signe de tête:
--Je vais plus loin que toi, appuya-t-il, à l’encontre du scientisme; comprendre ne suffit pas, l’objet de la science est d’aimer. Dans l’ordre théologique, il serait absurde de dire: «Croyez n’importe quoi, mais croyez.» Et pourtant la foi n’est pas simplement affaire de dialectique ou d’exégèse; elle part d’un acte d’amour et elle y aboutit.
Pauline, à travers la porte du cabinet, percevait tout leur dialogue; ce que son oncle venait d’émettre confirmait sa pauvre expérience religieuse; elle en fut ravie.
--Oui, décidément, reprenait Victorien, savoir pour savoir n’est qu’un leurre. Chaque fait certain que j’ajoute à la somme de mes connaissances, c’est un caillou de plus jeté dans cet océan de désirs qui pèse sur le fond de mon être. Si j’avais, comme Faust, les pouvoirs d’un magicien, j’enverrais les Esprits me chercher, dans des hypogées, des papyrus où je déchiffrerais l’histoire de rois oubliés et de dieux dont nul ne sait plus le nom. Mais, quand je saurais tout ce que les autres ignorent, me sentirais-je plus assouvi? Je suis constitué pour désirer, non pour posséder. Et toi, tu es, au fond, bâti comme moi. Nous ne mourrons riches ni l’un ni l’autre. Te souviens-tu? A Varambon, dans cette campagne de Bresse où on nous menait passer nos vacances, nous étions allés, un matin, chercher du lait à la ferme; nous rapportions une berthe pleine; nous la tenions chacun par une anse, et, tout en courant, nous la faisions danser, si bien qu’arrivés au logis, quand notre mère ouvrit la berthe, elle n’y trouva plus une goutte de lait.
--Si au moins, insinua l’abbé, ému par la douceur de ce vieil épisode et surpris de la bonne grâce que son frère mettait à l’évoquer, si au moins nous avions toujours porté notre berthe ensemble, notre pauvreté serait plus joyeuse... Tu supposes que rien ne comblera jamais tes désirs, et, cependant, tu ne peux pas vivre sans désirer. Comment t’évader de cette contradiction?
--M’en évader? Je n’y songe point; c’est inutile; je la constate et je m’y résigne. De la cellule noire où je végète je me fais, à ma mesure, un paradis.
--Médiocre paradis que le non-espoir, tu m’avoueras. J’ai dans ma paroisse une femme aveugle, sujette à une idée fixe. Je l’aperçois, quand je passe, assise sur son lit, les bras nus; elle croit ses bras liés par un écheveau inextricable de fils qui s’entre-croisent; et, du matin au soir, une de ses mains se promène autour de son bras, débrouillant avec une patience inouïe les fils imaginaires, mais sans fin, les retrouvant aussi emmêlés. Le désir de l’intelligence n’agit-il point dans le vide, à la manière de cette femme, toutes les fois qu’il ne veut pas tendre vers un terme infini comme lui? Et, si tu as conscience d’un tel néant, peux-tu appeler cet état un paradis?
--Appelle-le si tu veux un enfer, gouailla Victorien, se redressant dans son fauteuil et impatienté par l’objection. L’enfer a du bon après tout. L’appétit du bonheur avec le désespoir d’y atteindre vaut mieux que la quiétude des brutes.
L’abbé, à son tour, s’anima, et l’ardeur affectueuse de son regard se fit pressante, dominatrice:
--Mon cher, comme tu es bien toujours le même, paradoxal et jamais à bout d’ironies! Tu ne veux t’appuyer que sur ta force, sur l’orgueil de ta pensée, et, quoi que tu en dises, tu souffres. En ce moment, je te parle à plein cœur. Si tu savais quelle joie tu me donnes, à moi qui t’aime, en me rendant un peu de ton affection! L’autre soir, devant l’agonie de Julien, tu t’es si noblement conduit! Dans tout ce qui s’est passé là, comment ne reconnais-tu pas une prédestination tangible? Peux-tu admettre qu’un sot hasard ait mis sur le chemin de Pauline et sur le tien cette âme juvénile, si haute et si brûlante? Non, ce n’est pas en vain que vous avez assisté à sa dernière heure. Mais, si ta fille devient chrétienne, c’est à toi, à ton assentiment généreux qu’elle devra de pouvoir l’être. Or, je sais qu’elle a une volonté nette de suivre son intention. Hier, elle m’a écrit, et je veux te montrer sa lettre, parce qu’avant de la conseiller, j’ai besoin de savoir si tu l’autorises d’une manière formelle à se faire instruire et à recevoir le baptême.
--C’est inutile, opposa M. Ardel, tout d’un coup sec et amer, en même temps qu’il repoussait la lettre. Quels bourreaux vous êtes! N’est-ce pas assez d’avoir juré une fois? Laissez-moi, comme disait Job, avaler ma salive; et ne m’en reparlez plus...
Pauline eut peur que l’abbé, en prenant le taureau par les cornes, ne se fît rembarrer durement. Elle n’avait pas soufflé mot à son père, la veille, de la lettre qu’elle écrivait, certaine qu’il ne retirerait point la parole donnée au mort, et se gardant de toute allusion à une promesse où il voyait une défaite, un crève-cœur. Mais l’abbé, sûr maintenant de son frère, versa dans la plaie qu’il avait touchée l’onction chaude de sa tendresse:
--Ne regrette donc pas ton serment. Son bonheur en sortira, et, sois-en convaincu, le tien...
Comme la bouche du professeur ébauchait une moue négative:
--Oui, continua le prêtre avec énergie, ta fille sera d’autant plus aimante, dévouée, qu’elle se modèlera sur le Dieu qui aima les siens jusqu’à mourir...
--Elle m’aimera par devoir, mais elle méprisera mes idées, les exécrera.
--Qui sait si tes idées, avec le temps, ne se rapprocheront pas des siennes?
--Oh! pour ça, mon vieux, protesta Victorien en se levant, n’y compte point. A mon âge, on ne change guère son pli. Je suis un irréductible, comme toi, d’ailleurs. Je veux bien vivre avec toi en ami; mais n’essaye pas de me convertir. Ces vues intéressées me dégoûteraient. J’ai passé le temps où j’étais dupe de la sentimentalité des autres et de la mienne.
--Être, c’est aimer, répliqua encore l’abbé Jacques, et tu es trop vivant pour ne plus pouvoir aimer.
Il quitta ce sujet, demanda si Pauline était à la maison. Victorien désigna du doigt la porte du cabinet qu’elle ouvrit juste en cet instant.
--Vous êtes bons tous deux, fit-elle d’une voix grave et palpitante. Elle vint d’abord à son père qu’elle embrassa, puis tendit à son oncle sa main pleine d’effusion. Si elle eût osé, elle aurait dit aux deux frères: «Embrassez-vous!» Mais elle comprit qu’une réserve s’imposait entre eux.
Ils causèrent quelques minutes de Julien et des Rude; lorsque l’abbé partit, M. Ardel laissa Pauline l’accompagner dans le vestibule où l’oncle indiqua, en quatre mots, à sa nièce la ligne de conduite qu’elle suivrait. Le curé de la paroisse devait lui expliquer la doctrine et la préparer aux sacrements; mais il allait partir en pèlerinage pour les Lieux saints; elle pouvait donc s’adresser à l’un des vicaires généraux, son ami, l’abbé Charmoy, théologien expert, homme de sage direction, doux et fervent.