Part 11
Ces mots infondaient dans la pensée de la mort une douceur d’espérance prophétique et divine. Elle ne s’étonna plus que le Maître sût d’avance la trahison de Judas, ni qu’en rompant le pain, il eût dit: «Ceci est mon Corps.» Si Jésus croyait pouvoir se donner lui-même en se multipliant par un holocauste sans fin, elle comprenait cette volonté d’immolation perpétuelle. La douleur excitait chez elle, comme eût dit Julien, «le sens de l’amour». Certaines réflexions de lui, le jour d’hiver où ils marchaient dans la neige, s’éclaircissaient en sa mémoire; et d’autres phrases lourdes de pressentiments, sa réponse à M. Ardel: «Il prépare le cercueil de Julien»; et ce rêve qu’il n’avait pas voulu lui raconter, succédant à la vision de l’angoisse qu’elle endurait! La certitude de ses intuitions aggravait celle de sa fin prochaine. Pauline lisait précisément le passage:
«Mon âme est triste jusqu’à la mort... Mon Père, emportez loin de moi ce calice... Mais faites, non ce que je veux, mais ce que vous voulez.»
Les mots de cette oraison lui semblèrent sortir de son cœur transpercé; un sanglot secoua sa poitrine, comme s’ils venaient du fond d’elle-même. Pourtant, la résignation où ils s’achèvent excédait ses forces:
«Il fallait être plus qu’un homme pour accepter le calice; moi, je ne peux pas...»
Elle laissa tomber sa tête dans ses mains, puis continua sa lecture jusqu’au verset:
«Une seconde fois il les trouva dormants.»
«Aurais-je dormi comme eux? Non. Est-ce que je pourrais dormir pendant que Julien agonise?... O les lâches qui se sont tous enfuis!»
Elle arrivait à l’interrogatoire devant le grand-prêtre: «Es-tu le Christ, le fils du Dieu béni?--_Je le suis._»
Ailleurs déjà elle avait lu: «Le Père et moi, nous ne sommes qu’un. Avant qu’Abraham fût, je suis.» Comment l’homme, qui, seul d’entre les hommes, a osé parler ainsi, voulut-il les crachats des Juifs, les verges et les coups de bâton sur sa tête coiffée d’épines? Si tout cela est vrai, se peut-il qu’on pense à autre chose, qu’on vive d’autre chose? Et ils durent prendre un passant de force pour lui porter sa croix! Personne de bonne volonté. O mystère d’inconcevable détresse!...
«Je ne sais pas si vous êtes Dieu, prononça-t-elle à mi-voix. Mais j’ai compassion de vous, comme si vous étiez mort d’hier, et mort à cause de moi. Et vous, si vous guérissiez vraiment les malades, ayez pitié de nous, guérissez votre serviteur Julien, et je croirai en vous.»
Cependant, elle l’avait suivi, loin derrière les saintes femmes, derrière la populace, jusqu’à sa crucifixion; elle s’arrêta sur ce verset: «Qu’il descende maintenant de la croix, pour que nous le voyions et que nous croyions. Et ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.»
«Ce que faisait cette canaille, réfléchit-elle, je l’ai fait. Il est cloué injustement sur ce bois.--Qu’il y reste, ai-je dit en passant avec indifférence. Le péché de ma vie, le voilà!»
Et, découvrant soudain la vérité de sa misère, elle pleura. Elle pleurait sur elle-même sans pouvoir, comme le centurion, s’écrier aussitôt: «Cet homme était vraiment le Fils de Dieu,» mais abîmée devant son cadavre dans une humiliation réparatrice.
«J’aurai donc vécu dix-neuf ans, ignorante de vous, insouciante, comme si vous n’aviez pas souffert! Maintenant, je puis crier avec Vous: Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée? Le grand cri où vous avez expiré arrive à moi, et je ne cesserai plus de l’entendre...»
L’agonie de Jésus pourtant la ramenait à cette possibilité déchirante: Julien va mourir, et toute sa violence d’espoir y résistait.
Avant l’aube, vers l’heure où roucoulent les tourterelles, vaincue par la lassitude et le chagrin, elle s’assoupit.
Le lendemain, dans la matinée, elle courut s’informer si la nuit avait été moins mauvaise.
--Il ne va pas plus mal, mais guère mieux! répondit Edmée, plus triste que la veille. Ah! si je pouvais vous dire: Priez avec nous!
--Vous pouvez le dire... murmura Pauline.
Un éclair d’allégresse illumina les yeux d’Edmée, elle sauta au cou de son amie, et elles s’embrassèrent en sanglotant.
A cinq heures du soir, elle y retourna; sur le pas de la porte, le médecin, visiblement soucieux, causait avec M. Rude, dont le visage dévasté, mais ferme, ne permettait plus d’illusion.
--L’enflure monte, dit-il d’un ton bas à Pauline; le ventre est distendu, tiré en haut comme celui d’un crucifié. Le cœur, chaviré, peine atrocement...
--Est-ce qu’il voit son état?
--Oui. Il m’a interrogé: «Je veux savoir où j’en suis; parle; je n’ai pas peur de mourir.» Je lui ai répondu sans le tromper... Demain matin, il recevra le Viatique.
Elle n’eut pas la force d’émettre une parole de réconfort, serra la main du père affligé, et partit, ivre de désolation. Une vieille femme, un peu plus haut que la maison des Rude, tournait la manivelle d’un orgue de Barbarie; l’aigreur implorante et chétive des fredons exaspéra la détresse de Pauline.
«Je ne veux pas qu’il souffre de cette musique,» se dit-elle, et elle tira de son porte-monnaie une pièce de cinq francs qu’elle tendit à la mendiante en l’adjurant de s’éloigner.
--Dieu vous le rende, remercia la vieille, éblouie de cette aumône.
--Vous croyez en Dieu? repartit Pauline, la gorge pleine de larmes; priez-le pour la guérison d’un mourant.
A table, elle fit semblant de toucher aux plats, par convenance, mais les bouchées ne passaient point. Victorien s’en aperçut; il ne se permit aucune réflexion, respectant sa douleur, et consterné lui-même à la nouvelle que Julien, selon ses prévisions, était bien perdu.
Ils revinrent, à la nuit tombante, pour offrir à leurs amis l’aide dont on peut avoir besoin dans des moments désespérés. M. Rude avait averti Pauline de ne pas sonner et d’entrer en bas, par la porte du jardin. Elle en souleva discrètement le loquet. Une seule lumière et faible se distinguait dans la chambre du malade. Les fenêtres demeuraient ouvertes, car le soir était étouffant. Une voix, celle d’Edmée, récitait tout haut le chapelet; Marthe et les femmes avec M. Rude répondaient.
M. Ardel, à ce bruit de prière, fut tenté de rebrousser chemin. Pauline écoutait profondément les _Ave Maria_ s’éteindre et se ranimer sous le ciel embrasé d’étoiles. Edmée les reprenait avec un accent d’insistance qui s’enflait chaque fois plus éperdu. C’étaient comme des vagues d’extase et de supplication qui s’en allaient sans se lasser dans le sein de la Mère miséricordieuse. Pauline elle-même réitérait en même temps qu’Edmée les seuls mots qu’elle savait de la Salutation angélique: Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous. L’hymne, recueilli des lèvres d’un Séraphin et que les hommes n’eussent jamais connu si Marie ne l’eût répété elle-même de sa bouche immaculée, faisait descendre une rosée suave en son cœur meurtri.
Les voix s’interrompirent; Julien, sans doute, réclamait quelque soin. Des chiens, dans une cour, se mirent à hurler.
Pauline et son père gravirent sur la pointe des pieds l’escalier de la terrasse; en s’approchant, ils entendirent Julien disant à sa mère:
--Continuez le chapelet; je souffre moins quand vous priez...
Le timbre de cette parole eut une tranquillité impérative, comme si Julien fût déjà presque étranger et supérieur aux vivants qui l’entouraient; M. Rude, ayant aperçu les visiteurs, vint à eux sans bruit: aucun changement depuis tout à l’heure; le malade était cependant plus calme. Victorien et Pauline, après une minute d’entretien à voix basse, se retirèrent comme deux fantômes:
«S’il mourait cette nuit, songeait Pauline, il ne saurait pas que je suis venue lui dire adieu.»
Elle s’attendait, le dimanche matin, à le retrouver moribond. O ravissement! Un mieux palpable s’indiquait; à l’instant où il avait communié, une transfiguration s’était opérée sur ses traits, le hoquet avait cessé, il ne suffoquait plus; l’enflure paraissait décroître. Les médecins--ils étaient revenus deux--auguraient maintenant huit chances de guérison contre vingt. M. Rude, prompt à l’espérance, vit aussitôt son fils hors de danger; et Edmée, en action de grâces, alluma un cierge devant le petit crucifix de bois qu’on avait posé sur une nappe pour y recevoir le Viatique.
--Venez jusqu’à sa porte, ma chère Pauline, dit M. Rude. Vous ne lui parlerez pas, mais vous verrez comment il est.
Avec précaution elle s’avança vers le seuil, d’où elle aperçut, réfléchie dans une glace, la tête de Julien sur l’oreiller blanc. Sa figure, bien qu’étirée, avait repris sa coloration vermeille; à peine l’aurait-elle cru malade. Javotte, le museau appuyé au bord de la courtepointe, se faisait caresser par lui. L’odeur languide d’un matin d’été glissait avec un rai de soleil entre les lames des contrevents. Marthe, assise au pied du lit, feuilletait sagement des images; elle redressa le front à la vue de Pauline; Julien suivit son mouvement.
--Qui est là? demanda sa voix faible, mais tranquille.
Mme Rude, occupée à lire sa Messe, quitta son livre et fit signe à Pauline qu’elle pouvait entrer.
--Bonjour, Pauline, proféra Julien, rouge d’émotion. Vous voyez, je n’ai pas l’air d’être encore mûr pour partir.
Elle vint jusqu’au lit, et il releva, en la lui tendant, sa longue main qui pendait.
--Vous êtes bonne, reprit-il; je sais que vous avez prié en pensant à moi.
--Oh! oui, répondit-elle avec une décision exaltée, si vous guérissez, je me convertis.
--Et même si je ne guérissais pas?
--Taisez-vous; j’ai foi que vous guérirez.
De toute son affection véhémente elle le considéra, comme pour lui insuffler la santé dont elle regorgeait; puis elle regarda Mme Rude, et celle-ci s’efforça de sourire; mais, seule, la mère semblait douter.
Cependant, Pauline, en sortant, se répétait: «Il vivra, il doit vivre, ce serait fou de mourir, gonflé de force, comme il l’est.»
La tête lui tournait de joie, dans cette confiance de le revoir sauvé. Par crainte de se montrer indiscrète, elle attendit la fin du jour avant d’aller s’assurer que le mieux persistait.
Vers sept heures et demie du soir, au moment où Armance servait le potage, Edmée, l’air hagard, apparut à la fenêtre de la salle à manger.
--Il est au plus mal; je cours chercher l’Extrême-Onction.
Pauline, pâle et résolue, se leva de table.
--Nous partons? dit-elle à son père presque impérieusement.
--Patience! répliqua-t-il avec humeur; quand on l’aura administré.
--Et s’il meurt dans l’intervalle? Tu ne veux pas lui dire adieu?
Elle bondit dans sa chambre passer une robe, mettre un chapeau. Pendant ce temps, Victorien se hâtait d’avaler sa soupe; l’élan de sa fille et son amitié pour Julien l’emportaient sur ses répugnances.
--Qu’est-ce qu’a donc Pauline? gronda l’oncle Hippolyte. Elle est toquée! Alors on me laisse seul? Ce jeune homme mourra-t-il un quart d’heure plus tôt ou plus tard, parce que vous n’aurez pas dîné?
Elle redescendit, ils partirent; les passants se retournaient surpris de leur allure. Où vont-ils? s’interrogeaient les gens du quartier, attablés en famille, dans cette soirée paisible d’un dimanche de juillet. Pauline allait devant elle sans penser, comme si le monde fût prêt à s’abolir par un cataclysme. L’excès même de son désespoir en suspendait le sentiment; une énergie instinctive, semblable à celle qui enlève le soldat au milieu d’une alerte, tendait sa volonté. Ils entrèrent tout droit auprès de Julien, et Pauline fut terrifiée du changement que sa figure avait subi depuis le matin.
Une couleur terreuse cernait le bas de ses joues, des cercles noirâtres, sous les sourcils remontés, faisaient le tour de ses orbites, des taches se formaient au creux de ses narines. Le hoquet convulsif lui secouait la tête, et, du bord de ses lèvres, Mme Rude essuyait une écume brune et fétide. Il ne gémissait pas, mais soupirait: «J’étouffe! J’éclate!» Dans l’horreur d’un spasme il avait déchiré sa chemise sur sa poitrine; et le cœur, visible sous la peau, palpitait à grands coups. M. Rude ouvrait toutes les fenêtres et les portes; le vent bouscula les rideaux; de lourdes ombres, comme des ailes funèbres, souffletaient la face du moribond.
Victorien s’approcha de lui, prit ses doigts que glaçait la moiteur de l’agonie.
--J’ai froid, se plaignit Julien.
Pauline s’élança au-devant d’Antoinette qui rapportait de la cuisine des linges brûlants. Puis, elle s’empara, sur la cheminée, d’un éventail, et, l’agitant contre la bouche de Julien, elle atténuait ses suffocations. Quand il la vit à son chevet, ses cils battirent; il articula un: «Merci», coupé par un râle.
Edmée revint, des voisins entraient, et presque aussitôt, le curé de la paroisse arriva, portant les saintes huiles; un autre prêtre l’accompagnait. Victorien reconnut son frère, mais ne se demanda même pas pourquoi il venait aussi; ils se serrèrent la main en silence.
Julien, à la vue des prêtres, sembla respirer plus librement. Dès que le curé commença les prières rituelles, il se tint en repos; ses souffrances s’assoupirent; seul, le bruit sec du hoquet rompait les oraisons. Tous s’étaient mis à genoux; Victorien, isolé dans le vestibule, s’inclina, respectueux de la mort et repris à son insu par l’ascendant des liturgies immémoriales. Pauline s’était reculée dans un coin obscur et, comme les autres, agenouillée. Pendant que le curé faisait au mourant les onctions, elle regardait Mme Rude tenant pour l’éclairer un flambeau, et le flambeau ne tremblait pas. Elle admirait la force d’âme de cette mère debout et douloureuse; et, en ce moment, elle ne songeait plus que Julien allait mourir; l’huile dont on touchait ses mains et ses pieds apportait une vertu résurrectrice; la paix de l’Esprit-Saint était entrée dans la demeure avec le chrême plein de ses dons.
Les onctions accomplies, le prêtre releva sa large figure pâle, d’une douceur mortifiée et grave, il fixa une seconde Julien toujours immobile, puis l’exhorta d’une voix fervente à redire après lui cette invocation: «Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes! Mon Dieu, je vous aime.» Et Julien redit: «Mon Dieu, je vous aime!» avec une tendresse candide, enfantine; les femmes y répondirent par un sanglot étouffé. Pauline sentit alors la transfixion d’un glaive: Julien naissait à une seconde vie; il n’était plus qu’en apparence du monde de ténèbres où il l’abandonnait.
Cependant, le curé sortit et laissa l’abbé Jacques prier auprès de l’agonisant. Bientôt les angoisses recommencèrent; Julien étendait ses grands bras et s’enlaçait au cou de son père, implorait:
--Transportez-moi sur un autre lit; j’étouffe... Portez-moi dehors, je veux voir encore une fois les étoiles... Le cœur n’a plus de boussole; c’est fini, je vais passer... Donnez-moi du champagne, pour que je dure jusqu’au soleil levant. J’étouffe, ô mon Dieu!
Son corps le ramenait sous sa loi par un suprême raidissement, et pourtant n’arrachait à sa volonté aucun murmure de révolte. M. Rude, aidé de Victorien, le mit sur un lit bas, contre la fenêtre.
--Calme-toi, mon pauvre enfant, suppliait Mme Rude, brisée, haletante.
L’abbé lui présenta le crucifix de bois où se colla sa bouche avide; puis, avec un rameau trempé dans de l’eau bénite, il traça sur son front le signe de la Croix. Il lut d’un ton pénétrant les prières de l’agonie et les litanies des Saints; tout le temps que dura cette recommandation de l’âme aux Anges de la douce mort, Julien, les mains jointes, les paupières closes, remuait les lèvres sourdement, absorbé dans l’attente de l’éternité prochaine. Quand l’abbé eut fini, il y eut quelques instants d’un silence accablé. On n’entendait que les râles des suffocations et une grosse mouche, au plafond, qui bourdonnait. Mme Rude et Edmée, à genoux contre le lit, réchauffaient, chacune entre ses mains, les doigts transis. M. Rude, en face de son fils, incrustait dans sa mémoire avec une attention poignante ce masque de mourant dont le nez sinistre s’allongeait. Victorien, debout en arrière, se demandait combien de minutes la vie se défendrait encore; et Pauline s’était assise pour prendre sur ses genoux Marthe que le sommeil gagnait.
Tout d’un coup, Julien rouvrit les yeux; à travers ses étouffements, il proféra:
--Priez pour moi, priez tous... Faites prier les prêtres, faites prier les moines... J’ai trop peu souffert... Il fallait être un saint...
Et, comme sa mère se détournait, fondant en larmes:
--Ne pleure pas, maman, regarde-moi, je t’aime... Père, ne pleure pas, travaille pour le Christ, vis avec les vivants... Edmée, Marthe, vous les consolerez. Je serai toujours parmi vous.
Il les embrassa tous, comme un voyageur qui s’en va. L’effort qu’il venait d’accomplir l’exténuait; il referma les paupières et parut sommeiller un instant; mais il se recueillait, ayant à dire autre chose, et, brusquement, il se souleva:
--Ardel, promettez-moi... jurez-moi... Pauline veut être chrétienne, vous ne l’empêcherez pas...
--Mon ami, je le jure, répondit Victorien sans hésiter.
--Songez à votre âme, put reprendre Julien; aimez votre frère... il est bon... Pauline, donnez-moi votre main... Je suis avec vous. Au revoir...
Il parlait de loin et de haut, déjà libéré de ses liens corporels, et il ne souffrait plus: des bras compatissants l’enlevaient au-dessus des ombres de la terre. Il balbutia des mots qu’on pouvait à peine saisir, un dernier acte de foi et de repentance.
--Julien, nous vois-tu? lui demanda encore M. Rude.
Les globes de ses prunelles devinrent vitreux; sa bouche restait entr’ouverte, sa langue claquait entre ses dents brillantes, les phalanges de ses doigts, tricotant dans le vide et se rétractant, semblaient chercher à tâtons une porte invisible; et il se tourna sur le côté droit, laissant aller sa tête, pour s’endormir, comme un enfant, dans le baiser du Seigneur...
VIII
Pauline revenait du cimetière où elle avait laissé Julien; elle ne pleurait point, ayant trop pleuré; mais l’oppression de sa douleur, maintenant que tout était fini, retombait sur son âme et sur son corps, comme si elle eût été, elle aussi, retranchée de ceux qui respirent et marchent sous le soleil. Le monde lui apparaissait insipide, décoloré; entre les jours de sa jeunesse et l’avenir qu’elle entrevoyait, la fosse de Julien creusait un intervalle aussi profond qu’une mer.
Elle n’avait plus de goût qu’à revivre ses derniers moments. Elle pensait même sans horreur à son cadavre allongé entre des cierges sur le grand lit; on l’avait revêtu, pour l’ensevelir, d’un costume bleu qu’il portait le matin où il était venu la voir; sa face, parsemée de marbrures noires, exprimait une lassitude triste, le désir d’un éternel sommeil; mais ses mains croisées serraient un chapelet, tenaces dans l’espérance de la résurrection. Et il semblait impossible à Pauline que cette espérance fût trompée. Jamais elle ne l’avait senti plus vivant qu’à l’heure de mourir; sa forme charnelle pourrait se dissoudre; de sa conscience qui était _lui_ rien ne se concevait périssable. La pérennité de son être, pas une seconde elle ne l’avait mise en doute. Seulement, elle s’en faisait une idée presque païenne; elle s’imaginait l’esprit du mort mêlé aux lieux et aux humains qu’il avait fréquentés, percevant des impressions terrestres. A l’église, tandis que l’ophicléide poussif cherchait ses notes, s’ébrouait sous le _Dies iræ_ des chantres, Julien ne suivait-il pas humblement, au delà de cette mauvaise musique, la page redoutable du Livre où ses actes étaient écrits? Au cimetière, devant la fosse, quand on eut retiré le drap blanc du cercueil offert aux rayons d’un soleil vorace:
--Qu’il doit souffrir là-dedans! s’était-elle dit avant toute réflexion.
Lorsqu’elle rentra, dans le vestibule où elle avait causé avec lui, elle retrouva une ombre de sa présence corporelle; le timbre de ces phrases y résonnait pour son oreille:
«Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité...
«Celui qui a passé près de vous, ne le faites pas trop attendre.»
La porte paraissait écouter si son large pas ne retentirait point dans la rue. Pauline aurait entendu son coup de sonnette et sa voix sans en être autrement surprise, tant elle avait peine à le croire disparu!
Elle monta, ôta son chapeau et se déshabilla d’une façon toute machinale. Sa vieille pendule de bois marquait midi et demi, l’oncle Hippolyte sortit de sa chambre, descendit pour faire comprendre qu’il avait faim.
«Et maintenant, songea-t-elle, on va se mettre à table, le train-train continuera, comme si rien n’était changé! O dérision!... Les gens, tout à l’heure, disaient: Pauvre Julien! C’est moi qui suis pauvre, moi, veuve de mon seul amour avant d’avoir été fiancée!»
Le désastre de son bonheur la mettait vis-à-vis de ce mystère écrasant: jusqu’à ce qu’elle eût connu Julien, la souffrance n’avait qu’effleuré sa vie, ses premiers troubles et ses anxiétés datèrent du soir de leur rencontre; et, au moment où elle s’ouvrait aux délices d’une inclination qu’il partageait, Dieu avait saisi comme une proie son bien-aimé.
Chose admirable! Nul mouvement de rébellion contre Dieu ne l’emporta vers le désespoir. Bien que sa prière se fût, en apparence, perdue dans le néant, une force intime, inexplicable, maintenait au fond de son chagrin une sorte de paix amère. Mais elle n’avait pas l’intuition des Béatitudes assez ferme pour voir poindre, au travers des tentures funèbres, la gloire des saints; elle se butait à une pensée:
«Il était beau, il était pur, et la terre ne le verra plus.»
M. Rude, la veille, l’énonçait en gémissant: «Nous irons à lui, il ne reviendra pas à nous.»
--Et moi, concluait-elle, je n’ai qu’à m’abattre dans la poussière, en attendant «d’aller à lui».
Armance vint l’avertir: «Ces messieurs avaient commencé.» Elle s’imposa de les rejoindre, mais ne put manger. Le silence de M. Ardel et de sa fille pesait d’un tel poids que l’oncle Hippolyte lui-même éprouva l’envie d’y faire diversion.
--Depuis la fin d’août 98, observa-t-il, on n’a pas eu des chaleurs pareilles.
--J’ai plus soif que faim, dit Victorien, repoussant son assiette.
Il ne voulait pas l’avouer: c’était la tristesse qui lui ôtait l’appétit. Sauf la perte de sa femme, rien ne l’avait affecté autant que la mort de Julien. Il aimait en lui l’image d’une force croissante et noble. La jalousie de sentir que Pauline l’idolâtrait jusqu’à renier sa propre influence avait cependant tourné en rancune cette affection. Il en serait venu à le haïr, si la brusquerie de la catastrophe n’eût culbuté son ressentiment. Un autre se fût réjoui en secret de voir succomber celui qu’il redoutait pour sa fille. Victorien se préserva de cette bassesse: la mort généreuse de Julien stimula sa générosité. Il jugeait d’ailleurs inutile et sot de résister à Pauline dans un tel moment. Il se fit un point d’honneur, en sa qualité d’incrédule, d’endurer le spectacle de l’Extrême-Onction, les litanies des agonisants, et d’accomplir un devoir d’immédiate assistance que sa compassion vraie lui rendait aisé.
Mais cette nuit affreuse avait dérangé les assises de ses principes: qu’un jeune homme qui donnait de magnifiques espoirs fût, sans raison plausible, «tordu» en quelques heures, cet accident lui montrait une fois de plus le Hasard, seul roi de l’univers, égorgeant, comme un prêtre aveugle, d’un bras infatigable, des victimes innocentes, engendrées pour l’unique fin de mourir. Et, d’autre part, si l’homme ne peut se passer d’établir une logique dans cette hécatombe, l’explication des théologiens devenait bienfaisante, puisqu’elle convertit en un sacrifice propitiatoire ce désordre où l’équilibre d’une vie qui dure est presque un miracle incompréhensible.
Victorien admirait l’héroïque simplicité que Julien avait soutenue jusqu’au bout; les siens, comme lui, s’étaient résignés dans une confiance pleine de douceur et d’amour.