Part 10
--Le remercier d’une restitution? Allons donc! Je connais Jacques à fond; la seule méthode pour vivre en termes corrects avec lui, c’est de nous voir le moins possible. Je lui lâcherais des vérités peu flatteuses, il me répliquerait. A quoi bon chercher des scènes inutiles? Et puis, non. Cela ne me dit rien. Il est prêtre; je ne puis pas avoir de plaisir à fréquenter un prêtre.
--C’est tant pis; j’aimerais vous entendre vous disputer sur la religion.
--Bah! qu’en peut-il sortir? Du vent. Si tu avais étudié, comme je le fais pour mon Gondrin, les noises stupides des jansénistes et des jésuites, tu sentirais combien ces théologies sont surannées, finies, cadavéreuses.
--Alors, dans quelle intention les étudies-tu?
--Comme on étudie les sarcophages d’Égypte ou comme on cherche à lire l’étrusque. Parce que tout objet de découverte attire un savant.
--Il y a pourtant des milliers d’âmes qui vivent des idées chrétiennes, et moi, qui ne suis pas croyante, elles m’intéressent de plus en plus.
Victorien dévisagea sa fille d’un air offusqué et soupçonneux:
--Décidément, tu as bien changé, et j’ai eu grand tort de ne pas suivre mon intuition; toutes ces billevesées te viennent des Rude; jamais je n’aurais dû me lier avec eux. Me crois-tu donc aveugle? Julien t’a tourné la tête, tu es folle de lui. Mais j’y vais mettre ordre et, dès demain, faire sentir au père que je ne laisserai pas circonvenir et capter ma fille.
Pauline blêmit à ce coup brutal, effrayée des suites que pouvait avoir sa franchise. Cependant, son amour lui prêta la force de répondre avec sang-froid:
--Je n’ai aucun motif de cacher mon amitié pour Julien; et tu n’en as aucun, non plus, de sauter, à ce propos, comme un baril de poudre. Tu comprends, je suppose, qu’il n’épousera jamais une fille non baptisée...
--Aussi espère-t-il t’amener au baptême...
--S’il l’espère, il se trompe; libre à toi de me juger stupide; je ne le suis pas encore au point de suivre une croyance parce que quelqu’un me l’aura soufflée. Je conçois qu’on en ait une, mais seulement lorsqu’on cède à l’évidence d’une certitude acceptée par la raison.
--Mais, ma pauvre enfant, s’exclama-t-il, la raison est ployable à tout. Tu croiras tenir des preuves, quand tu seras le jouet de tes sentiments.
--En ce cas, si tu nies la raison, quel principe t’autorise à soutenir: Ceci est vrai, cela est faux?
M. Ardel allait répondre; mais, contre la grille d’un clos isolé, un énorme chien, à leur passage, se dressa en aboyant avec furie. Le professeur haussa les yeux vers le coteau; sur l’échine d’un nuage des éclairs couraient comme des frissons, et des bouffées de vent qui se levaient rapprochaient les craquements sourds de la foudre. Pauline regardait sans joie la ville étalée à leurs pieds, espaçant les réverbères mélancoliques de ses quais; dans le ciel, à droite, au-dessus des terres vagues, montait un grand disque de cuivre ardent, la lune pleine barrée d’une vapeur, et, derrière elle, une attente morne, un silence s’approfondissait; autour de l’astre étrange comme un météore, des nuées fauves immobiles avaient l’air de bêtes fascinées.
--Redescendons, dit M. Ardel; nous aurons de l’orage tout à l’heure.
Il prit, pour la mieux convaincre, le bras de Pauline et se remit à discourir:
--Tâche donc de pénétrer mon point de vue. Si tu savais combien c’est triste de penser que tu restes étrangère au plus intime de ma vie, que je suis seul! Moi, j’ai subi l’oppression tacite du passé où mes père et mère furent pétris; mais je me disais: Ma fille au moins sera pleinement libre et heureuse, je n’aurai pas lutté en vain. Comprends-moi: je ne suis pas incrédule pour l’unique et grossier motif que l’absurdité des dogmes contredit les lois de l’expérience--et l’expérience est la pierre de touche du vrai.--Non, je pars d’un fait immédiat: l’Église, comme tout système humain, a eu son commencement, sa croissance, son apogée; depuis la fin du moyen âge, elle résiste à la mort, mais elle décline, elle s’en va d’une vieillesse lente et d’autant plus irrémédiable. De ses cendres une autre religion surgira-t-elle? Ou l’homme comprendra-t-il enfin qu’en adorant des dieux il s’adorait lui-même? Pour le moment, tu m’avoueras qu’il est sage de ne pas lier nos actes au joug étroit d’une discipline condamnée par le temps. L’humanité qui marche regarde devant elle, non en arrière. Moi, et plus encore toi, nous avons mieux à faire que de rêvasser devant des tombeaux vides!
Pauline se tut d’abord, lui laissant l’illusion qu’elle ne trouvait rien à répondre, mais elle songeait:
«A supposer qu’il ait raison, en serai-je, comme il dit, plus heureuse?»
Au contraire, la seule perspective de ne plus pouvoir _espérer_ lui apparut intolérable; et Julien n’était pas la cause exclusive de cette angoisse. Elle aperçut clairement en cette minute que le désir de croire s’étendait aux fibres profondes de sa substance, qu’elle en avait besoin pour vivre. L’ébranlement du choc reçu révélait jusqu’où il avait porté.
Après un instant elle reprit:
--Ce que pensera l’humanité dans un siècle, dans vingt, je l’ignore. Je veux du bonheur, le mien, un bonheur infini, oui, infini. Qui me le donnera? Tu as beau dire, ils sont plus heureux que nous, ceux qui ont la foi. Ils croient savoir d’où ils viennent, où ils vont; pour eux la mort ne compte plus; ils ont eu Dieu dès cette vie, ils entrent dans l’autre avec la confiance de l’avoir éternellement.
--Ou d’être éternellement damnés! ricana M. Ardel.
Et, s’échauffant d’une sorte d’enthousiasme ascétique:
--Le Paradis vrai, le seul, c’est celui qu’on se fait soi-même, le Paradis du labeur et de la pensée. Quand je suis abattu, je me mets au travail, et, peu à peu, ma tristesse se dissipe, je sens une effusion de lumière descendre en moi et d’abondantes délices y fleurir. Mais, toi, je me rends fort bien compte de ton état: notre intérieur ne te suffit plus, tu aspires à autre chose; il faut que je te cherche un mari...
--Ne prends pas cette peine, répliqua-t-elle d’une voix frémissante: le mari, d’avance, est refusé.
--Ah! fit-il avec une colère incoercible et appuyant ses phrases par des coups de tête doctoraux comme toutes les fois qu’il voulait implanter une affirmation, je ne me suis donc point trompé! C’est Julien que tu veux, et, pour l’avoir, tu passeras sous les Fourches Caudines des prêtres. Mais dis-le-toi bien: le jour où tu iras à confesse, ce sera fini entre nous; et, je serai franc jusqu’au bout, j’aimerais mieux te voir morte que bigote!
Exaspérée, elle lui cria:
--Puisque tu le prends sur ce ton, je ne mettrai plus les pieds chez les Rude; tu comprendras alors qu’ils n’étaient pour rien dans mes idées.
--C’est tout ce que je te demande, répondit-il, soudain apaisé. Plus tard, quand tu seras majeure, si cela te plaît et si ton père est devenu inexistant pour toi, tu croiras à Lourdes, à la Salette, à saint Expédit, au Sacré Cœur, et à _leurs_ grotesques boniments. Je m’en lave les doigts; mais j’espère encore en ton intelligence. Bon sang ne doit pas mentir...
Leur querelle tomba sur ce mot; cependant Pauline se désespérait d’avoir, de ses propres mains, étranglé son unique joie; quelle folle bravade de s’engager à ne plus voir Julien! D’autre part, les négations que l’ironie paternelle essayait de lui inculquer la tenaillaient d’un doute: si Victorien disait vrai, pourquoi vivre? A quoi bon se traîner jusqu’au néant? Oui, mais où trouver le Dieu qu’elle attendait? L’effort d’une conversion lui semblait au-dessus de ses forces; mais, si elle ne le tentait, la lumière possible ne se retirerait-elle point? La veille, elle avait rouvert, au hasard, les Évangiles: ce verset brusquement s’était offert:
_Je m’en irai, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché._
A présent, l’épouvante d’être délaissée sans retour et l’anxiété d’aller à un Dieu qui ne serait pas un Dieu faisaient en sa conscience une dure agonie. Une sueur froide lui venait aux tempes; elle aurait voulu s’étendre sur les pierres de la route, fermer les yeux, ne plus rien sentir.
Ils arrivaient, près de la gare, au passage à niveau; devant la barrière close, une grosse charrette à foin attendait. Un rapide était annoncé. M. Ardel entra en conversation avec le garde-barrière; celui-ci se plaignait d’avoir du travail la nuit comme le jour, sans une heure de répit: «Autant vaudrait accrocher une ficelle au poteau, et moi après.» Il se mit à conter succinctement un terrible suicide dont son fils, employé à Laroche, avait été, quelques jours avant, le spectateur:
La femme d’un homme d’équipe était devenue la maîtresse d’un mécanicien; ce dernier, un beau jour, lui signifia qu’il en avait assez; pour le punir et lui donner du remords, elle se jeta, un dimanche soir, sous la machine qu’il conduisait. On la ramassa décapitée, en quartiers, on la porta dans un hangar, on mit une bâche sur elle, et on alla prévenir son mari. Il était ivre et ne voulait pas se déranger: «Ça lui apprendra à vivre», déclara-t-il en guise de lamentation funèbre. Il vint enfin, deux camarades posèrent le cadavre sur une brouette, l’emmenèrent chez lui. Pour leur peine, il déboucha une bouteille, se remit à boire avec eux. Ensuite, à côté de la brouette toujours chargée, il se jeta sur le lit et s’endormit.
«Cette femme, pensa Pauline, eut-elle tort? Elle quittait un monde de brutes. Ce serait simple d’en faire autant... Mon père conclut qu’il aimerait mieux me voir morte. Que dirait-il, si je le prenais au mot?... Oui, quand le train passera, un mouvement, et ce serait fini. Dans une minute, je _saurais_, je verrais face à face l’Absolu, ou bien, plus rien, le sommeil à jamais, dont personne ne pourrait plus m’arracher. Et Julien? Il se consolerait, il prierait pour moi...»
Un des chevaux de la charrette secoua ses grelots, hennit. Pauline regarda autour d’elle: les poteaux du télégraphe se penchaient confusément, sous les étoiles rares que noyait le clair de lune. Une courbe infléchissait les voies; elles s’en allaient, au delà des signaux, vers l’infini des routes nocturnes, et la terre les emportait, comme une ceinture d’acier, sur ses flancs, en roulant dans le vide noir illimité.
L’orage s’éloignait, une vibration assourdie de tonnerre expira; mais un autre bruit croissait, d’abord mêlé au ronflement du barrage, puis furieux comme le fracas d’un torrent qui s’approchait. Du martellement des roues se détacha le branle précipité de la bielle; et soudain, au tournant, les deux lampes éclatèrent, leur clarté s’étira sur les rails polis. Pauline ne voyait qu’elles et la crinière de feu se tordant avec des étincelles en arrière de la machine sombre. La tentation de mourir l’étreignit, comme si toute volonté succombait en son être. La frénésie d’une délivrance abolissait l’horreur de la mort. Elle s’était écartée de son père à quelques pas; il parlait au garde. Elle le considéra une suprême fois, éleva ses yeux vers les étoiles, et elle allait s’élancer. En cette seconde, elle eut la sensation précise que quelqu’un lui empoignait la main, l’immobilisait...
Le vent du rapide souleva sa robe, les marchepieds la frôlèrent, le sol tressauta; la trombe de fer roula contre son visage, triturant les rails, écrasant les cailloux qu’elle faisait rebondir, et le dernier wagon s’enfuit d’un élan rigide, comme un obus lancé dans la nuit. Ensuite, ce fut un grand calme.
--Tu viens? dit à sa fille M. Ardel qui ne s’était douté de rien.
Ils reprirent en silence le chemin du logis. Pauline, maintenant lucide, recomposait les instants de son désespoir. Il lui restait de cette crise la stupeur de l’avoir subie et une courbature indicible. Comment avait-elle pu perdre tout empire sur ses impulsions, au point d’être conduite à un acte qu’elle aurait, une heure avant, réprouvé et cru impossible? Et qui donc l’avait sauvée de sa démence? Car une main _réelle_ avait pris la sienne, une main d’homme, maigre et brûlante comme celle de Julien, et ses papilles sentaient encore la pression des doigts impérieux. Elle s’humilia devant les Puissances invisibles qui prenaient en pitié sa personne chétive; Dieu, parmi le frémissement de l’univers, voulait entendre battre son cœur de vivante, comme elle se souvenait d’avoir, à Paris, dans le tumulte d’une rue, mis près de son oreille sa petite montre, pour en écouter les pulsations.
Elle respira délicieusement l’air lumineux de cette nuit, la fraîcheur de l’eau, l’arome des foins coupés et des tilleuls.
«O Dieu, murmura-t-elle tous bas, soyez béni d’avoir fait le monde si beau. Puisque c’est votre volonté que j’y sois, je m’abandonne à Vous, menez-moi où je dois aller.»
Rassérénée dans sa tristesse, elle se coucha et dormit d’un somme jusqu’au soleil levant. Ce matin-là, elle reprit avec une douceur neuve le fil de ses jours terrestres. En s’habillant elle se plut à manier son linge, ses robes, tout ce qui lui rendait palpable la possession de la vie. Elle descendit revoir son «jardin»; les pinsons pépiaient sur les branches du frêne; le ciel ardent se mirait dans la rosée de l’herbe.
L’oncle Hippolyte, quand il vint déjeuner, lui remit deux louis d’or pour payer d’avance des chemises dont il voulait enrichir sa garde-robe.
--Mais pourquoi, mon oncle, vous pressez-vous tant?
--Parce que, dit-il en se grattant la tête, c’est ennuyeux de payer, et une fois que c’est fait, on n’y pense plus.
Il y avait, dans cette saillie d’avare, une telle ingénuité qu’elle en rit.
Victorien partit à l’heure de son cours; sa fille et lui échangèrent leur bonjour habituel sans allusion à ce qui s’était passé. Pauline, avant d’envoyer Armance au marché, la chargea de commissions minutieuses; elle aimait à commander et y trouvait en ce moment une joie singulière, comme un exercice de sa puissance de vivre.
Elle entra au salon, s’assit à son piano et chanta. Les volutes de ses vocalises s’unissaient aux reflets liquides que les vrilles de la treille ensoleillée remuaient dans les rideaux. Mais, bientôt, elle s’arrêta, reprise d’une pensée anxieuse:
«Pendant que je chante, mon père fait peut-être à M. Rude une scène irréparable.»
Un pas résonna sur le trottoir, on sonna; étant seule, elle alla ouvrir; c’était Julien! Il rapportait à M. Ardel un livre que le professeur lui avait prêté, sur les Corporations au moyen âge.
--Je me sauve, fit-il, je ne veux pas entrer.
--Si, dit-elle, entrez un instant, il faut que je vous dise deux mots.
Il pénétra dans le vestibule: elle avait rougi, confuse de sa hardiesse; mais il la mit à l’aise en parlant le premier:
--Moi aussi, j’aurais, non deux mots, mais un million à vous dire... Avez-vous souffert cette nuit? J’ai rêvé de vous; je vous suivais marchant dans une campagne, près d’un puits à ru, un de ces puits au fond desquels on entend bruire une rivière souterraine. La margelle du puits était basse; vous regardiez au fond; tout d’un coup, vous m’avez dit, d’un air triste et bizarre: Voulez-vous voir comme c’est simple d’y sauter?... Vous preniez votre élan, j’ai crié, je vous ai saisi la main...
--Oh! s’exclama-t-elle, votre main, je l’ai reconnue; sans elle, je ne serais plus au monde.
Elle le mit au fait de l’explication acerbe avec son père, du désespoir qui l’avait étourdie et du secours tangible, mystérieux, dont la commotion lui demeurait présente. Il en parut frappé, plus encore qu’elle ne s’y attendait:
--Êtes-vous bien sûre que, vraiment, une main vous ait touchée? Non, ce n’était pas la mienne. Ce ne pouvait pas être moi. Et pourtant, cette concordance, ce rêve... J’en ai fait un autre, moins étrange; se vérifiera-t-il aussi?
--Lequel? Dites-le-moi.
--Plus tard... Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité et qu’on ne reprend plus.
--Racontez-moi votre rêve; si vous avez des secrets pour moi, c’est que votre amitié tient à bien peu.
--Dans huit jours, je vous le promets; la première fois que nous nous reverrons...
Il s’était avancé vers la porte et posait son doigt sur la serrure; il se retourna vers Pauline, la contempla d’un regard fou: son peignoir dégageait la fermeté de son cou marmoréen, une langueur affinait son teint pourpré; les secousses de la veille avaient imprimé un cercle bleuâtre autour de ses yeux battus; une larme se mêlait à l’eau vive de ses prunelles; et toute sa beauté, franche, harmonieuse, s’offrait telle qu’un fruit plein de suc, prêt à mûrir.
Elle sentit obscurément de quel émoi vibrait Julien; mais aussitôt il se dompta; une limpidité fraternelle reparut en ses yeux.
--Soyez forte désormais, prononça-t-il avec gravité. Je veux qu’une femme soit une force dans ma vie. Et, Celui qui a passé près de vous, hier, pour vous sauver, ne le faites pas trop attendre.
Il lui prit la main dans les deux siennes, où le sang battait, et sortit d’un pas rapide.
Lorsque M. Ardel rentra, Pauline essaya d’interpréter sa contenance; si M. Rude et lui s’étaient quittés sur des propos hargneux, sa figure aurait gardé les vestiges d’une agitation, son œil eût pris cette dureté absente, cette noirceur morne de basalte qu’elle connaissait trop. Au contraire il se montra détendu, presque affable; il avait dû réfléchir qu’en malmenant sa fille il la rebuterait de lui et de ses idées. Jusque-là, il avait cru choyer en elle un miroir docile; pouvait-il admettre qu’elle lui échappât? Son mouvement d’indépendance l’avait indigné d’abord; mais, n’étant pas sûr de le comprimer, il pensait en venir mieux à bout par la logique et la persuasion. De même, à l’égard des Rude, il jugeait sage de ne pas brusquer une rupture où il confesserait que leur influence lui faisait peur.
Après le dîner, il tira de sa poche un livre mince cartonné en brun:
--Tiens, dit-il à Pauline, tu m’as demandé un Manuel de l’histoire des religions. En voici un; tu y trouveras, sous une forme concise, les données les plus scientifiques.
Pauline en lut les premières pages; mais l’auteur trahissait un parti pris si lourd de tourner à une négation du christianisme l’exposé de tous les systèmes religieux, qu’elle s’en méfia sur-le-champ, et l’effet de ce Manuel fut exactement opposé à celui qu’espérait Victorien. Elle revint aux Évangiles en partant de ce principe que, pour comprendre un livre où le miracle est à toutes les lignes, il fallait raisonner comme si le miracle était possible. Elle se proposait aussi de chercher une histoire de l’Église écrite dans un esprit d’équité. Julien pourrait lui indiquer un titre; toutefois, quand le reverrait-elle? Car, son engagement de ne plus aller chez les Rude, elle était résolue à le tenir, jusqu’à ce que son père, de lui-même, l’en déliât.
A l’improviste, elle rencontra sur le Mail Edmée avec sa bonne, Antoinette. Edmée venait d’avertir le médecin: Julien, depuis deux jours, avait dû se coucher, pris de vomissements et d’une fièvre intermittente; les vomissements s’étaient arrêtés; cependant il ne pouvait dormir, il souffrait d’une soif horrible accompagnée d’un petit hoquet et de douleurs abdominales; on commençait à se demander si quelque maladie grave ne couvait pas dans ses organes.
Le lendemain, Pauline fit prendre par Armance de ses nouvelles; il se croyait mieux et parlait de se mettre en route pour passer à Paris un examen. Mais, le vendredi soir, au milieu du souper, M. Ardel annonça:
--On est venu chercher Rude avant la fin de sa classe; Julien, paraît-il, est très mal...
Il ne put dire cette nouvelle sans une tristesse dans la voix; mais il dévisagea Pauline pour mesurer l’impression produite. Elle ne songea point à cacher son bouleversement; ses lèvres devinrent blanches; ses pupilles si caressantes se durcirent autant que celles de Victorien lui-même; elle le fixa d’une manière qui exprimait: «Qu’attendais-tu pour me l’apprendre? Ne sens-tu donc rien?» Et elle garda un silence méprisant, comme devant quelqu’un qui ne comprenait pas sa souffrance.
--Nous irons tout à l’heure, reprit-il au bout d’un instant, voir comment il va.
Pendant le court trajet, avec le ton froid d’un médecin établissant un diagnostic, il articula des considérations sur la maladie probable de Julien: ce garçon vivait trop par les nerfs, pas assez par les muscles; son mysticisme, s’ajoutant à son activité cérébrale, le consumait; la croissance, les fortes chaleurs, tout aidait, «sur un tel terrain», les virulences infectieuses.
--Julien est vigoureux, répliqua Pauline, farouche dans son espoir; si Dieu veut le guérir, les médecins ne l’en empêcheront pas.
Ils sonnèrent doucement; sur la mine d’Antoinette, où s’épanouissait d’ordinaire une quiétude monastique, ils lurent l’angoisse de la maison. Edmée vint au-devant d’eux dans l’antichambre: vers trois heures, des suffocations l’avaient saisi, le hoquet avait redoublé, les douleurs étaient devenues intolérables; le médecin, maintenant, y voyait clair et il craignait une inflammation du péritoine. Une vessie pleine de glace, appliquée sur le ventre du malade, avait calmé ses tortures; mais la période critique se prolongerait deux ou trois jours.
M. Rude arriva et dit simplement de son fils:
--Il ne va pas bien.
Avec l’optimisme des gens robustes qui ne peuvent croire aux catastrophes, Rude ne concevait pas encore l’imminence du péril.
--Voulez-vous entrer un instant? Votre visite lui fera du bien.
On avait transporté le lit de Julien dans la chambre de sa mère, en face de la fenêtre qui renvoyait sur lui la flamme de l’occident jaune comme le cœur d’un lis. Mme Rude, assise à son chevet, nerveuse et enfiévrée, le regardait en épiant les moindres mouvements de son visage. Quand il entendit annoncer les Ardel, il tourna la tête à demi. Pauline dut faire un effort pour répondre à son sourire: une sorte de masque funèbre s’était collé sur sa face; une mèche de ses cheveux pendait contre sa joue; ses narines, en se pinçant, allongeaient la courbure de son nez.
--Merci d’être venus, proféra-t-il; voyez quel beau soir! Depuis notre retour de Paris il n’y en a pas eu un pareil. On dirait, au bord de ces nuées, des enfants qui balancent des palmes...
Un hoquet sec l’interrompait; sa voix résonnait chantante et calme, en dépit d’un essoufflement, mais autre que la sienne, et comme faite d’un cristal qui allait se briser. Il paraissait oublieux de son mal, en détourna la conversation, et s’enquit de Victorien si le traducteur du _Saint-Simon_ aurait achevé bientôt ce travail.
Pauline, en l’entendant, voulait se rassurer, ne pas admettre que ce fût possible de mourir à vingt ans, quand on portait, comme lui, dans son avenir, tout un monde. Mais M. Ardel, après l’avoir quitté, énonça dehors entre haut et bas, cette opinion:
--J’ai bien peur qu’il ne soit perdu.
--Au moins, ne me le dis pas, supplia Pauline; tu te plais donc à me désespérer!
Et elle poursuivit intérieurement:
«Si je n’étais pas indigne de savoir prier, quel cri je pousserais vers le Tout-Puissant! Non, je ne veux pas qu’il meure; est-ce que la terre serait habitable sans lui?... Mais ma prière ne vaudrait rien: sa vie, c’est pour moi que je la désire, pour moi plus encore que pour lui et les siens.»
Elle monta dans sa chambre, se déshabilla, mais tarda à se coucher, certaine de ne pouvoir dormir; elle s’unissait à l’insomnie de Julien, le voyait, sous une veilleuse, haletant avec son hoquet:
«De tous ceux qui l’aiment, personne ne peut l’aimer comme moi; et, sur les deux jours peut-être qu’il vivra, j’aurai un quart d’heure à le revoir!...»
Cette idée affreuse lui arrachait les entrailles. Elle alluma sa lampe, et, cherchant un secours contre son tourment, elle reprit ses Évangiles. Le livre s’ouvrit de lui-même, au chapitre XIV de saint Marc, au récit de la Passion.
Dès les premières lignes, l’image de la femme qui verse sur la tête de Jésus le nard précieux atteignit son âme comme une allusion miséricordieuse à sa propre indignité: «_Ce qu’elle a pu faire, elle l’a fait_; elle a prévenu l’onction des parfums dont on oindra mon corps enseveli...»