La vivante paix

Part 12

Chapter 123,613 wordsPublic domain

Laurence n’oubliait point avec quelle délicate charité le jeune poète l’avait secourue dans sa détresse. Elle promit donc de le recevoir, car elle désirait à la fois lui prouver sa reconnaissance et complaire à son mari dont elle commençait à apprécier la bonté.

Sa journée du lendemain fut mauvaise. Sans raison, son chagrin, un instant apaisé, reprit toute sa violence. Cyril la surprit en plein accablement. Malgré l’intérêt qu’il lui inspirait, elle eut peur de cet être jeune qui, bien qu’il eût souffert, n’avait pas, comme elle, perdu toute espérance et ne pouvait pas la comprendre. Redoutant les paroles banales ou maladroites qu’il allait certainement lui dire, elle l’accueillit froidement, répondant avec une contrainte visible aux questions courtoises qu’il lui posait sur sa santé. Pourtant, quand ses yeux rencontraient le regard du jeune homme, elle sentait son cœur rigide et comme évanoui sursauter faiblement, car c’était là un regard qui savait lire au delà de l’apparence, déchiffrer les arcanes cachés de la pensée, un regard gênant comme une lumière trop vive.

Pour ce poète, en effet, l’âme humaine avait peu de mystère, étant l’objet de sa constante étude. Il savait que, pour obtenir sa confiance, il faut l’observer non point avec la curiosité sèche du savant ou de l’analyste, mais avec la charité indulgente de l’ami. C’est pourquoi il abordait tout être avec cette sympathie chaleureuse dont Laurence avait éprouvé la douceur. Déjà, elle n’était plus pour lui une étrangère. Dès leur première rencontre, il avait remarqué ce visage marqué au sceau de la douleur. Ce signe l’avait tout d’abord attiré vers elle, forçant sa sympathie. Puis il avait entendu M. Hecquin parler du caractère triste, fier et sauvage de sa femme; il l’avait vue malheureuse et il savait qu’elle ne se consolait pas. Maintenant, il regardait le cadre où elle passait ses journées: une grande bibliothèque, quelques sièges, un divan bas où gisait sur les coussins, près d’elle, un volume entr’ouvert. Devant la fenêtre, un immense bureau encombré de papiers. Ce décor sévère, nullement féminin, révélait une vie recueillie, toute spirituelle. Cyril s’y trouvait à l’aise. Le silence de Laurence, sa froideur même avaient pour lui du charme. Il ne voyait dans son attitude contrainte que la réserve de la créature solitaire, habituée à se passer des hommes. Il voulait trouver le chemin de ce cœur farouche et ce n’était point après tout si difficile. L’être humain est sans défense contre l’être humain son semblable, car il l’aime profondément, bien qu’il ait peur de lui, bien qu’il s’en défie. Il ne désire que son approbation, son estime, ses consolations, son amour.

Il y avait sur une petite table, à côté de Laurence, une photographie de Paul Dacellier, en uniforme d’officier d’état-major. Le jeune poète l’aperçut et, se penchant un peu, se mit à l’examiner avec un intérêt grave et respectueux.

--C’est le meilleur portrait qui ait été fait de mon père, murmura Laurence en rougissant violemment. Bien qu’il soit un peu ancien, je l’aime plus que tous les autres.

Cyril prit entre ses mains l’étroite image et la considéra plus attentivement encore.

--Je n’ai vu qu’une fois le colonel, dit-il, mais je le reconnais. On ne peut oublier ce visage admirable et si fier. Oui, la ressemblance est frappante: c’est bien la bouche amère et triste... l’emportement de la narine... Pourtant le portrait ne peut rendre la beauté du regard qui m’avait tant frappé. C’était un regard émouvant, celui du chef et de l’entraîneur d’hommes, un regard à la fois impérieux, scrutateur et rêveur qui vous entrait dans le cœur comme un couteau, et puis se détournait, s’envolait au delà du monde pour contempler des choses infinies: la victoire, la gloire, je pense. Votre père devait n’être occupé que d’elles.

Laurence écoutait, cherchant à dominer cette irrésistible émotion qui lui arrachait malgré elle,--oh! après quelles luttes,--de rares larmes, arrêtées au bord des paupières et sévèrement réprimées. Peu d’êtres sur la terre avaient compris son père. Le colonel Arêle et Ursule seuls, après sa mort, avaient su parler de lui avec amour. Son fils, Juliane, M. Hecquin s’étaient tus, lui refusant ces éloges que nous devons à tous les disparus. Sur chaque tombe, il y a quelque chose à dire, des honneurs à rendre à celui qui n’est plus, et que recueille, comme une consolation suprême, le cœur que sa perte a brisé. Mais la mémoire de Paul Dacellier n’avait reçu que de rares hommages, peu de couronnes. Laurence, bien souvent, s’était étonnée que quelqu’un d’aussi noble ait pu, dans la vie et la mort, rester à ce point méconnu. Cyril avait à peine vu le colonel. Pourtant il en parlait avec une sorte d’enthousiasme. Il avait admiré ce visage si beau pour les yeux de Laurence. Elle eût voulu le remercier et ne trouvait aucune parole, tant sa surprise était profonde.

--J’ai pu causer un instant avec le colonel, le jour de votre mariage, reprit Cyril. Il m’est apparu comme le type parfait de l’officier, type admirable, mais injustement méconnu de nos jours et voué à la plus grande infortune. Créé en effet pour être l’homme d’action par excellence, il se trouve condamné à rester l’homme chimérique et rêveur que nul ne comprend plus. Le poète même, autrefois si bafoué, est plus respecté que lui, trop respecté, car l’hommage de la foule n’est désirable pour personne. Mais l’officier, tourmenté d’héroïsme, alors que nul ici-bas n’est plus héroïque, semble un illuminé, un fou. Il aime la guerre, le sacrifice, la mort; il déteste les ennemis, les étrangers, alors que nous voulons adorer toute l’humanité, alors que nous ne glorifions que la paix et la vie. De tout cela, le colonel a dû beaucoup souffrir. Je m’explique l’amertume de ses paroles lorsqu’il me dit que sa carrière était la plus dure qu’on pût choisir.

Ah! combien cette louange, si juste, si sincère, était douce au cœur de Laurence. Il lui semblait merveilleux que Cyril, en si peu de temps, ait pu comprendre ainsi son père, pénétrer entièrement une âme restée secrète pour la plupart des hommes. Sa défiance s’était évanouie. Elle voulut que le jeune poète connût mieux encore celui qu’il avait admiré. Elle se mit à lui parler comme à un ami. Elle lui conta toute la vie du colonel. Elle dit comment la haine d’un misérable l’avait réduit à l’oisiveté, brisant sa carrière et son cœur. Elle dit sa longue agonie. Cyril l’écoutait en silence. Soudain, les yeux de Laurence se remplirent de larmes, un flot de sang empourpra ses joues:

--Vous ne savez pas, dit-elle avec un sanglot, vous ne savez pas que mon père s’est tué?

Pourquoi révélait-elle à un étranger ce tragique secret? Voulait-elle tenter une dernière expérience, réclamer une fois encore un secours humain? Cédait-elle au désir de revoir, une fois encore, sur le visage du poète, l’expression de pitié si profonde qui, un jour, lui avait été douce? Son attente ne fut pas trompée. Son cri, son aveu firent pâlir Cyril, changeant sa belle figure. Dans un mouvement d’irrésistible affection, il lui saisit la main. Mais il ne disait rien; avant d’oser la plaindre, il prenait en lui sa douleur, s’efforçait de souffrir ce qu’elle avait souffert. Et il semblait défaillir d’émotion tandis qu’à voix basse, entrecoupée, elle évoquait la mort de Paul Dacellier.

--Il n’y a pas de consolation pour moi, murmura-t-elle en finissant son récit, vous devez le comprendre, ni sur la terre, ni au delà.

--Il y a Dieu pourtant, dit-il.

Elle eut un rire désespéré.

--Si je croyais en lui, je ne pourrais plus vivre, s’écria-t-elle avec violence. Le Dieu des catholiques est un juge implacable. Si j’admets son existence, je dois croire que mon père est perdu pour l’éternité, puisqu’il a enfreint le plus grand commandement qui nous ait été donné, puisqu’il a commis l’acte de révolte suprême.

--Oui, mais dans un accès de délire, sans savoir ce qu’il faisait, dit doucement Cyril. Qui pourrait le condamner? Vous ne songez pas assez à la miséricorde de Dieu, à son amour pour nous. Nul ne connaît le mystère de la dernière heure. C’est le moment où la sollicitation divine se fait irrésistible. J’imagine qu’alors l’âme est assistée par toutes les prières des saints, des prêtres, des religieuses qui l’aident à opérer sa réconciliation suprême et allègent sa dette. D’ailleurs, elle n’est point vraiment pauvre, si elle peut offrir pour son salut, à défaut d’autres mérites, une grande douleur, et votre père avait beaucoup souffert.

--Sans résignation, sans amour, dans une perpétuelle révolte, objecta Laurence.

--Qu’en savez-vous? reprit Cyril avec une autorité grandissante. Il vous l’a dit peut-être. Mais quel est le malheureux qui n’ait pas, pour la croix qui l’accable, une certaine tendresse? Presque tous les infortunés, même lorsqu’ils se croient athées, souffrent mystiquement, adorant, comme les chrétiens, leur martyre. Vous-même,--il hésitait, car il ne savait pas si elle pourrait le comprendre,--n’avez-vous pas éprouvé, dans vos pires épreuves, une certaine pitié pour les heureux? Si cela était, vous auriez, malgré vous, reconnu la sainteté de la douleur et son utilité.

Laurence était devenue toute pâle, car ces paroles lui révélaient le mystère de son propre cœur. Jamais, en effet, quelle que fût sa peine, elle n’avait envié les heureux du monde; au contraire, elle les plaignait. Elle avait pitié de Juliane, de son frère, de Gaston Noret. Il lui semblait évident qu’ils perdaient leur vie puisqu’ils ne souffraient pas. Peut-être son père avait-il partagé cette conviction. Peut-être sa révolte apparente cachait-elle une sublime et secrète résignation. Peut-être ses longs tourments l’avaient-ils purifié, préparé à paraître devant son juge.

Elle accueillit passionnément cette espérance, s’étonnant que ce fût Cyril qui la lui rendît. Elle observait curieusement cet inconnu qui la comprenait mieux qu’un ami, cet être jeune qui semblait savoir tant de choses. Elle demanda timidement:

--Est-ce que vous avez la foi?

Il tressaillit. Son regard exprima tout à coup une humilité déchirante.

--J’espère la retrouver un jour tout à fait, murmura-t-il tristement.

Laurence se sentait extrêmement troublée. Ainsi la religion catholique n’était point pour Cyril, comme pour André Dacellier, Gaston Noret, tant d’autres, une chose méprisable, un système insoutenable, suranné, ridicule, bon tout au plus à bercer quelques vieilles femmes. Il n’avait pas vécu cependant, comme les Arêle, dans un milieu austère, soigneusement fermé où les bruits du monde ne pénétraient qu’assourdis. Il était trop jeune, trop ardent, trop charmant, pour n’avoir pas subi le joug des passions humaines. Elles l’avaient conduit sans doute à rejeter les pratiques de la foi chrétienne, mais il semblait le regretter amèrement. Son intelligence s’inclinait devant le mystère infini et son âme était secrètement dévorée par le désir de Dieu.

Cette constatation causa à Laurence un bonheur dont elle fut vivement surprise. Elle eût voulu interroger plus longuement le jeune poète. Mais ils se connaissaient trop peu pour pouvoir, sans manquer de pudeur, continuer un entretien si grave. Cyril le comprit. Il se leva, s’approcha de la bibliothèque, examina les ouvrages qui s’y trouvaient et commença d’interroger Laurence sur ses préférences. Elle s’étonna bientôt de la ressemblance absolue de leurs goûts. Parfois, il ouvrait un livre, y cherchait une phrase ou un vers favori: c’étaient ceux qu’elle admirait et relisait sans cesse. Elle achevait de mémoire le passage qu’il lui citait. Et, pénétrés du même plaisir, de la même émotion, ils se regardaient avec des yeux exultants et ravis. Laurence s’aperçut bientôt que la culture de Cyril était mille fois plus étendue, plus complète que la sienne, elle fut confondue et charmée, en mesurant l’abîme de son ignorance. Lui, au contraire, s’émerveillait, n’ayant jamais encore rencontré nulle femme nourrie de poésie plus forte et plus sublime.

--Je mets aujourd’hui toute ma bibliothèque à votre disposition, dit-il en terminant le petit examen qu’il venait de lui faire subir. Il faudra que je vous fasse lire Dante, Agrippa d’Aubigné, Milton, toute la Bible. Vous avez naturellement le goût des choses éternelles et vous saurez comprendre et admirer ce que j’aime.

Laurence entrevit un avenir magnifique. Elle avait l’esprit curieux, mais peu actif. Depuis des années, privée de conseil, elle relisait toujours les mêmes auteurs, tournait perpétuellement dans le même cercle. Si vraiment Cyril voulait s’intéresser à elle, s’il voulait la traiter comme une amie, il pourrait la diriger, donner à son intelligence des aliments nouveaux, lui révéler des chefs-d’œuvre trop longtemps ignorés. Elle lirait pour lui, avec lui, et la grande solitude intellectuelle dont elle souffrait depuis si longtemps prendrait fin. Mais comme, enivrée de cette espérance, elle considérait en silence le jeune poète, elle fut tout à coup épouvantée de sa beauté.

Beauté merveilleuse en effet, à la fois charnelle et spirituelle, expressive et charmante. Si ce visage, privé de vie, eût été modelé dans le marbre ou la pierre, la pure rectitude des traits, la splendeur du front haut et noble, la ligne impétueuse de la chevelure blonde rejetée en arrière auraient suffi à le rendre admirable pour l’artiste le plus sévère. Aux femmes, il devait plaire surtout par des attraits plus périssables, par cette jeunesse resplendissante qui colorait son teint pâle, et entr’ouvrait mollement, sous la soyeuse moustache, la bouche ronde, gonflée, voluptueuse, aisément souriante. Laurence admirait surtout les belles narines palpitantes qui prêtaient à cette physionomie, parfois trop souriante, une expression de violence passionnée, d’emportement presque sauvage. Pour les yeux, à la fois si profonds et si tendres, souvent troublés, toujours pleins de lumière, elle en pouvait à peine supporter l’insoutenable éclat. Et triste, éblouie jusqu’à la consternation, elle contemplait cette figure inoubliable.

--Lui, mon ami! songeait-elle, quelle folie! Il est trop beau. Il ne doit aimer que lui-même, comme Lætitia. Elle aussi avait un abord extraordinairement caressant et tendre. Cyril lui ressemble. Il est plus intelligent qu’elle, mais sans doute aussi perfide. Son regard ment. Sa bonté n’est qu’apparente. Ses paroles les plus touchantes, les plus compatissantes doivent lui être inspirées par un affreux désir de plaire.

Une défiance morose envahit son cœur. Elle se souvint des nombreux services que son mari rendait depuis des années à la famille de Clet et s’expliqua ainsi l’attitude de Cyril. Les attentions dont il l’avait comblée s’adressaient sans doute à M. Hecquin, envers lequel il acquittait un devoir de politesse et de reconnaissance. Cette pensée lui fut amère, elle s’affligea de n’avoir pas su se défendre contre cet étranger trop aimable. En lui parlant avec un si grand abandon de son père, des livres qu’elle aimait, elle venait de lui révéler sans pudeur toute la misère de sa vie, toute l’ardeur de son âme. Il fallait au plus tôt réparer cette faute.

Cyril, qui venait de passer deux heures avec elle dans une intimité charmante, la vit redevenir tout à coup hostile et glacée. Habitué à vivre près des femmes, connaissant leurs faiblesses et leurs bizarreries, il comprit sans effort ce caractère malheureux, se montra plus affable encore. En quittant Laurence, il lui promit de revenir bientôt.

--Inutile, dit-elle, inventant aussitôt un prétexte. Je vais partir sans doute très prochainement pour la Bretagne.

--Ah! tant mieux, dit-il affectueusement. Un changement d’air vous était nécessaire et c’est toujours à la nature qu’il faut demander force et consolation. Mais, donnez-moi votre adresse, je vous enverrai là-bas des livres qui vous plairont, j’en suis sûr.

--Je ne sais pas encore où j’irai, balbutia-t-elle, j’hésite entre plusieurs plages.

--Aussitôt que vous serez installée, envoyez-moi un mot, insista Cyril.

--J’écris peu, objecta-t-elle évasivement.

--Eh bien! M. Hecquin me donnera votre adresse, reprit-il bonnement, et dès que vous serez de retour, je reviendrai vous voir, si vous le permettez.

Son engageante grâce n’eut point raison de Laurence. Elle répondit avec une indifférence ennuyée:

--Ce sera tout à fait comme vous voudrez.

Il ne fut pas blessé de son impolitesse, au contraire, il s’en amusa. Une gaîté soudaine brilla dans son regard. Il ne put retenir un léger éclat de rire. Et comme elle le regardait surprise, un peu offensée:

--Je ris de votre amabilité parfaite, expliqua-t-il avec aisance, amabilité dont je n’ai encore rencontré nul exemple et que l’on pourrait comparer justement à celle d’une porte de prison. Vous êtes un peu décourageante, ajouta-t-il très doucement.

Alors, par un de ces revirements habituels à sa nature impulsive, Laurence fut saisie d’une folle colère contre elle-même. Elle se reprocha sa froideur, comme elle s’était reproché sa confiance. Cyril avait été bon et charmant. Spontanément, il l’avait recherchée la sachant triste et solitaire. Pourtant, sans raison, elle venait de refuser l’amitié flatteuse qu’il semblait vouloir lui offrir; elle l’avait traité comme un importun, opposant à ses avances un mépris injurieux.

--Il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle avec humilité. Je serais désolée de vous avoir blessé.

Sa bouche tremblait comme celle d’un enfant qui va pleurer. Cyril s’empressa de la rassurer.

--Blessé! Nullement, chère madame. Vous n’êtes pas d’un naturel aimable, mais je suis loin de vous en faire un crime. J’aime assez les êtres farouches, à condition qu’ils ne le soient pas trop pour moi.

Elle lui tendit la main: son cœur s’épanouit.

--Je vous enverrai mon adresse pour réparer mes torts, dit-elle en riant. Et si vous voulez bien m’écrire de temps à autre et, plus tard, venir me voir souvent, vous me ferez le plus vif plaisir.

--Ah! mon Dieu, vous savez être exquise quand vous le voulez. Je ne l’aurais pas cru, dit-il avec une impertinence qui restait caressante.

Son visage était si rayonnant que la jeune femme supporta sa raillerie bénigne. Ils se séparèrent enchantés l’un de l’autre.

Laurence, qui, le matin, ne songeait nullement à s’absenter, le soir même résolut d’accomplir les projets de voyage dont elle avait par hasard entretenu Cyril. Son cœur avait changé sans qu’elle sût pourquoi. La terre ne lui paraissait plus déserte, ni la mort enviable. La bienveillance de Cyril pour elle, son charme, sa grâce la rattachaient au monde. Elle voulait se soigner, chercher la paix, revivre.

DEUXIÈME PARTIE

I

Vous vous êtes mépris sur moi jusqu’ici. Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j’éprouve la souffrance et j’ai besoin d’amis.

SHAKESPEARE.

Partie en Bretagne pour y passer l’été, Laurence s’attarda durant plus de six mois sur une petite plage voisine de Saint-Brieuc où la retinrent d’abord la beauté de l’automne et, plus tard, les tempêtes d’hiver. Elle ne s’ennuyait pas. Cyril, dès les premiers jours, lui avait envoyé des livres. Sur sa prière, il se chargea de lui fournir tous les ouvrages qu’elle désirait, et cet échange régulier les obligeant à s’écrire, lentement, insensiblement, dans la séparation et l’absence, ils devinrent amis.

Lorsque Laurence fut de retour à Paris, les de Clet entreprirent de l’arracher à sa pesante solitude. Ils lui témoignaient une affection empressée, un inlassable dévouement. La savaient-ils fatiguée ou souffrante, ils accouraient chez elle, s’efforçaient de la distraire. Si M. Hecquin s’absentait, ils exigeaient qu’elle vînt passer ses soirées chez eux, dans le vieil hôtel baroque et charmant qu’ils habitaient rue Notre-Dame-des-Champs. Ce voisinage facilitait leurs relations et leur intimité grandit vite. Cyril parlait quelquefois de l’amour, mais toujours avec une immense amertume, et Laurence devina qu’une grande passion déchirait sa vie. Sachant qu’il n’était pas heureux, elle n’éprouvait plus nulle défiance contre cet ami nouveau qui, bien que séduisant, fait pour tous les triomphes, lui ressemblait par la douleur. De son côté, Cyril s’attachait facilement à toute âme tourmentée, à tout grand caractère, et Laurence lui devenait chaque jour plus chère. Il ne pouvait lire un livre émouvant sans désirer le lui faire connaître; il n’écrivait rien qu’il ne lui soumît aussitôt. Mais elle, plus réservée, ne parlait jamais d’elle-même, ni de ses mystérieux travaux. A force de supplications, d’instances, d’importunités, il obtint enfin qu’elle lui laissât lire ses vers. A sa grande surprise, il les trouva beaux. Comblée de joie par les éloges qu’il lui prodigua, heureuse de penser qu’elle écrirait désormais pour lui, Laurence décida de publier au plus tôt, à ses frais, un premier livre. Cyril revit avec elle son manuscrit. Comme elle avait sans cesse besoin de le consulter, il venait, au grand scandale de Juliane, la voir chaque jour à la fin de l’après-midi, et souvent, Laurence, envoyant prévenir Mme de Clet, le retenait à dîner. Il s’asseyait en face d’elle, occupait tout naturellement, semblait-il, la place du maître de maison, désertée par son titulaire légitime.

M. Hecquin, en effet, ne rentrait plus guère avant dix heures du soir. Il se disait débordé d’occupations, travaillait à son bureau longtemps encore après le départ de ses employés, expédiant sur le coin d’une table le repas que lui montait sa concierge. Laurence appréciait fort ce mari peu gênant qui, chaque soir, entrait dans son studio au coup de dix heures, exact comme le coucou saugrenu d’une horloge géante, l’embrassait sur le front, lui souhaitait une nuit paisible puis, avec un bâillement sonore, se retirait d’un pas automatique et disparaissait de sa vie.

Un soir, après le départ de Cyril, Laurence se mit au travail avec une ardeur inusitée. Elle écrivait fiévreusement, assise à sa table, entre une gerbe de mimosas et un bouquet de roses sur lesquels elle inclinait alternativement son visage. Parfois, elle se levait, allumait une cigarette, arpentait la pièce en relisant tout haut les vers qu’elle venait d’achever. Comme elle errait ainsi de sa table à la cheminée, cherchant une rime rebelle, son regard s’arrêta sur la pendule. Les deux aiguilles, rapprochées, confondues en une seule, marquaient minuit. Etonnée de cette heure tardive, elle se souvint tout à coup que son mari, ce soir-là, n’était point venu l’embrasser comme de coutume. Alors les chants passionnés, les rythmes bondissants qui sonnaient dans son âme se turent, elle n’entendit plus que le tic tac de la pendule. Oppressée par un pressentiment lugubre, Laurence s’élança dans l’antichambre. Le pardessus de M. Hecquin ne pendait pas, comme de coutume, au portemanteau; les verrous et la chaîne de la porte d’entrée qu’il assujettissait chaque soir n’étaient pas fermés. La jeune femme courut vers la chambre de son mari et la trouva vide. Elle revint alors chez elle, cherchant une cause qui pût expliquer cette absence. Elle n’en trouvait qu’un seule vraiment plausible: la mort.