La vivante paix

Part 11

Chapter 113,792 wordsPublic domain

Lorsqu’il l’eut quittée, elle se mit au lit et aussitôt s’endormit d’un sommeil de plomb. Elle ne s’éveilla qu’à cinq heures du soir, sonna sa femme de chambre et apprit que la comtesse de Clet, la mère de Cyril, l’attendait depuis trois quarts d’heure au salon, mais n’avait pas voulu qu’on la prévînt de sa présence. Laurence fut heureuse de cette visite: car maintenant que le sommeil avait réparé ses forces, que la source de ses larmes était tarie, qu’elle se retrouvait vivante, le cœur sec et horriblement vide, sa douleur lui semblait plus que jamais impossible à supporter. Et elle éprouvait une sensation d’étouffement, de morne terreur qu’accroissait encore la tombée de la nuit. Elle fit allumer toutes les lumières, s’habilla en hâte et, désireuse d’échapper à la solitude, courut au salon rejoindre Mme de Clet. Comme elle s’excusait de l’avoir fait attendre, la visiteuse, lui serrant les mains, protesta avec un accent de chaude sympathie:

--Je ne trouvais pas le temps long, au contraire. J’étais si heureuse de penser que vous dormiez, que pour un moment vous ne souffriez plus!

Très grande, mince, les cheveux tout blancs, mais l’allure jeune encore et infiniment élégante, elle avait les mêmes traits que Cyril, les mêmes yeux clairs et profonds, et elle attachait sur Laurence un regard exactement semblable à celui qui l’avait émue le matin: regard de pitié sérieuse, intelligente et désolée.

--Je vous apporte les places que mon fils a retenues pour vous, reprit Mme de Clet en s’asseyant. Il n’a pu revenir lui-même, car il a été appelé par dépêche auprès d’un ami de passage à Paris. J’ai voulu vous attendre, parce qu’il ne m’aurait pas pardonné de ne pas lui donner ce soir de vos nouvelles. Votre grand chagrin l’a vivement touché. Si vous saviez avec quelle émotion il m’a parlé de vous!

--Vous voudrez bien le remercier, dit Laurence un peu surprise. Je n’oublierai pas ce qu’il a fait pour moi ce matin. Le meilleur de mes amis n’aurait pu me témoigner plus d’intérêt, ni compassion plus délicate.

--Cyril est la bonté même, s’écria Mme de Clet dont le front, tout à coup, rayonna d’orgueil. Nul être n’est plus sensible à la douleur des autres et il aime à se dépenser autour de ceux qui souffrent. Tout jeune, il a vu de près le malheur, car j’ai passé par bien des épreuves, mais il était déjà mon appui. Je n’avais que lui, je lui confiais mes soucis, mes déboires, mes inquiétudes. Il savait me consoler, me rassurer. Il me raisonnait avec tant de tendresse, une sagesse si étonnante! Aussi, malgré toutes les tempêtes qui ont soufflé sur ma vie, je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je possède un tel fils.

Elle s’interrompit, confuse, et rougit comme une jeune fille. Laurence, qui en ce moment avait un immense besoin de s’oublier, de s’intéresser à n’importe quoi, l’écoutait avec sympathie. Un sentiment profond la touchait toujours et elle admirait sincèrement ce grand amour maternel. Rassurée par son regard bienveillant, Mme de Clet reprit avec abandon:

--Au reste, vous le connaîtrez vite, mon Cyril, car vous nous permettrez bien, je pense, de revenir souvent vous voir? Mon fils le désire comme moi. Je sais que votre deuil vous tiendra plus que jamais à l’écart du monde, mais nous sommes parents par M. Hecquin et vous nous feriez tant de peine en nous considérant comme des étrangers!

--Non vraiment, je ne le pourrai plus après ce que vous avez fait pour moi, dit Laurence, réchauffée malgré elle par le contact de cette nature franche et affectueuse.

Elle éprouvait en général une vive défiance pour tous ceux dont l’abord est facile, les manières expansives, car elle savait quel abîme de sécheresse, d’égoïsme, cachaient l’amabilité empressée de Juliane, les grâces câlines de Lætitia Heller. Mais dans la cordialité des de Clet, on sentait, sans pouvoir s’y tromper, l’accent du cœur, l’élan spontané de la charité. Laurence, ayant reconduit sa visiteuse, grava dans sa mémoire fidèle le souvenir de ces deux êtres qui, l’ayant trouvée seule et abandonnée à l’heure la plus dure de la vie, avaient su toucher sa blessure sans lui faire aucun mal.

XIV

Tu m’as laissée, ô père, sur le rivage, comme une nef solitaire, sans avirons marins!

SOPHOCLE.

Selon la promesse qu’elle avait faite à Cyril, Laurence n’assista pas le lendemain à l’enterrement. Mais, tandis que M. Hecquin, Juliane, André, le colonel Arêle repartaient pour Paris, elle s’attarda durant une semaine à Sedan avec Ursule. Celle-ci l’aidait à retrouver, dans la grande demeure familiale qui s’était rouverte pour elles, l’ombre de Paul Dacellier. Témoin de sa jeunesse, première confidente de sa vocation militaire, la pieuse fille pouvait encore, après un si long temps, répéter mot pour mot tout ce qu’il lui disait jadis, lorsqu’il lui avouait ses grands espoirs. Et Laurence ne cessait de pleurer, lorsqu’elle comparait les rêves admirables de cet enfant avec la destinée mesquine et dérisoire qui lui était échue. Pour être vraiment grand aux yeux des hommes et à ses propres yeux, il n’avait manqué à ce suicidé que l’occasion du sacrifice. Vainement, durant des années, il avait attendu son heure, toujours prêt à partir, toujours prêt à mourir, toujours offert et toujours immolé. Jamais la France n’avait fait appel à son courage. La guerre n’était point venue délivrer son âme des liens pesants de l’inaction. Il avait vieilli tristement sans honneur, serviteur inutile, cœur de héros auquel rien d’héroïque n’avait été demandé. L’inexorable refus, que le sort opposait à son désir, peu à peu l’avait rendu fou. Son ardeur, qui ne trouvait point à se dépenser dans quelque dévouement sublime, s’était retournée contre lui, ruinant son bonheur et sa vie. Et son sang enfin avait coulé, non pour un but sacré, non pour une grande cause, mais misérablement sous ses mains homicides.

Le colonel avait, par son testament, légué sa maison de Sedan à Laurence. Ursule lui demanda la permission d’y achever sa vie. Et la jeune femme ne put la décider à venir s’installer avec elle.

--Non, vraiment, ma chérie, lui dit-elle. Je n’ai plus rien à faire à Paris. Je m’y sentirais triste et désemparée. Le bonheur de vous être utile aurait seul pu m’y retenir, mais ma tâche auprès de vous est achevée. Votre sort ne m’inspire plus d’inquiétude. Je vous laisse avec un mari qui vous adore, entourée d’une famille charmante et dévouée. Car, grâce à Dieu, sous l’influence de sa femme qui vous aime comme une sœur, votre frère à su vous apprécier enfin, et son foyer est devenu pour vous un second foyer.

Dans sa naïveté, Ursule se laissait entièrement tromper par les apparences. Elle appelait: affection de sœur, la politesse mondaine et glacée de Juliane; grand amour, la servilité timide de M. Hecquin. Laurence ne chercha pas à la détromper. Elle ne lui dit pas qu’elle avait encore besoin de sa tendresse et ne trouvait d’appui que dans son humble cœur. Trop fière pour réclamer jamais de personne aucun secours, elle murmura simplement, cachant sa peine:

--Ursule, vous serez bien seule!

--Seule, mais non, chérie, moins que partout ailleurs. Ici, j’aurai autour de moi tous mes souvenirs. J’irai, comme autrefois, visiter les pauvres, les malades. Je tâcherai de faire un peu de bien pour acheter la rédemption de votre père.

Pour cette âme pieuse et tendre, la mort ne rompait pas les liens des affections humaines. Le colonel disparu lui restait présent. Elle pouvait encore le servir, se dévouer à lui, et refaisait sa vie dans la prière, le regret et le sacrifice. Laurence enviait ce chagrin, doux et plein d’espérance. Pour elle, la douleur n’avait pas de sens. Elle était comme ces êtres qui, trouvant un jour leur maison, leur ville détruites, persistent à errer tristement au milieu des ruines, sans songer à chercher un autre abri.

Quand, après un court séjour à Paris, Ursule la quitta définitivement pour retourner à Sedan, son désespoir s’accrut encore. Pour fuir sa maison, ses souvenirs et l’obsession d’une même pensée, elle sortait presque chaque jour, de préférence lorsqu’il pleuvait, car le soleil lui faisait mal. Elle marchait longtemps sous l’averse, puis, lorsqu’elle était fatiguée, entrait dans une église, le plus souvent à Notre-Dame ou à Saint-Germain-l’Auxerrois. Bien qu’elle n’y priât pas, elle les trouvait accueillantes et douces. La maison de Dieu est un lieu d’asile, ouvert à tous, aussi hospitalier pour l’athée que pour le croyant. C’est le seul endroit où tout affligé puisse se réfugier, s’oublier, pleurer en toute liberté sans craindre d’exciter l’étonnement ou la curiosité publique. Prostrée dans une chapelle obscure, Laurence s’y attardait jusqu’à l’heure de la fermeture. Elle sortait à regret, hésitait longtemps encore avant de se décider à reprendre le chemin du retour. Rien ne l’attirait vers sa demeure. Nul être ne l’y attendait, guettant anxieusement son coup de sonnette, s’inquiétant d’un retard imprévu. Elle n’avait plus sur la terre aucune attache, aucun devoir, aucune entrave d’amour.

Lorsque le printemps revint, sa douleur changea de nature, prit la forme de l’accablement. Ne pouvant supporter l’aspect du ciel radieux, la douceur cruelle de l’air, elle ne sortait plus. Tout mouvement, toute action, toute parole lui coûtait un effort. Bientôt elle ne quitta plus son lit. Elle y dépérissait dans un ennui mortel et les médecins ne parvenaient pas à combattre la lente consomption qui la dévorait.

Juliane, en cette circonstance, se montra, comme à son ordinaire, parfaitement polie. Tous les jours, par tous les temps, elle venait passer un court moment auprès de sa belle-sœur. Aucune obligation mondaine, aucun plaisir ne pouvaient la détourner de ce devoir. Elle le faisait remarquer bien haut la première et, tout en s’admirant, elle prodiguait à la malade des encouragements, des conseils inutiles, toujours gracieuse et froide, aimable et sans pitié.

Pas plus que Juliane, Edith Albertaud ne comprenait le chagrin de Laurence. Le temps, le mariage avaient fait, de cette jeune fille au cœur délicat, la plus douce, mais la plus médiocre des bourgeoises. Elle considérait d’ailleurs la mort du colonel comme une délivrance pour son amie et lorsqu’elle venait la voir, après quelques vagues condoléances, elle ne lui parlait que de ses soucis pécuniaires, de son ménage ou du fils longtemps attendu qu’elle venait de mettre au monde.

Plus tendres, les Arêle s’occupaient de Laurence avec un inlassable dévouement. Le colonel, chaque semaine, venait de Morgins passer une journée avec elle. Mme Arêle, toujours cloîtrée dans sa demeure, de loin, par lettres, l’entourait d’une sollicitude maternelle. Tous deux, avec raison, s’inquiétaient bien moins de sa maladie que de sa misère morale, de son cœur désolé. Mais, pour que leur affection lui fût vraiment douce, il eût fallu qu’elle partageât leur foi. Les questions religieuses creusaient entre elle et eux un abîme. Ils avaient beau lui représenter la nécessité de prier pour l’être qu’elle pleurait et qu’ils croyaient soumis à une longue expiation: Laurence cherchait à repousser cette pensée qui l’accablait de douleur. Rendus inflexibles par la force de leur conviction, ses amis l’y ramenaient malgré elle. En dépit de leur charité, ils torturaient la pauvre âme qu’ils voulaient éclairer.

Trop malheureuse pour être juste, Laurence les accusa d’insensibilité. Elle déclara que les visites la fatiguaient, ferma sa porte au colonel Arêle et parvint même à décourager l’empressement de Juliane. Elle ne put se débarrasser si aisément de son mari.

Celui-ci, depuis qu’elle était malade, lui témoignait un intérêt inattendu. Absent toute la journée, il téléphonait deux ou trois fois pour demander de ses nouvelles. Il dînait au pied de son lit et, le repas achevé, luttait courageusement contre le sommeil pour lui tenir compagnie. Sa conversation excédait la jeune femme, car les grands problèmes de la vie et de la mort, qui seuls l’occupaient, inquiétaient peu cet homme pratique. L’avenir de la Russie était pour le moment sa seule préoccupation. Chaque soir, il prédisait à sa femme la ruine de l’empire des tsars. Distraite, elle le laissait parler sans lui répondre. Le banquier finit par s’irriter de ce dédain superbe.

--Je vois, ma chère enfant, lui dit-il avec une amertume qui la surprit beaucoup, je vois que tous mes pronostics vous paraissent incroyables ou fort exagérés. Pourtant, je ne vous exprime pas, soyez-en sûre, une opinion toute personnelle et préconçue. Pas plus tard qu’hier, je rencontrai à la Bourse un ami qui, revenant de Russie où il a passé cinq ans, a pu me donner sur ce malheureux pays des renseignements authentiques. Ses prévisions corroborent absolument les miennes. Il attend comme moi une révolution inéluctable. Si je m’inquiète si fort de tout cela, sachez-le, mon enfant, c’est à cause de vous. J’ai su mettre en garde tous mes clients contre un danger que je pressens depuis longtemps. Mais vous avez dans votre portefeuille trois cent mille francs de titres russes, soit le cinquième de votre fortune totale. C’est trop, beaucoup trop. Un gouvernement révolutionnaire peut renier sa dette et il ne vous restera dans les mains qu’une liasse de papiers sans valeur.

--Bah! dit Laurence indifférente, je serai toujours assez riche.

M. Hecquin leva les bras au ciel.

--Assez riche! s’écria-t-il avec un accent de tendre indulgence. Une femme qui, comme vous, ignore absolument la valeur de l’argent, ne sera jamais assez riche. Quand je vous aurai quittée, vous serez étonnée de vous trouver souvent gênée. Au reste, je ne voudrais pour rien au monde exercer sur vous la moindre pression. Mon devoir est de veiller sur votre fortune comme sur votre personne et de vous avertir de tout danger. Or, je vous le répète, l’avenir est noir, vos consolidés russes sont en bonne posture, le moment me semble bien choisi pour les réaliser.

--Eh bien! c’est entendu, vous avez raison, vendez-les, dit Laurence que cette question ennuyait mortellement.

--Moi, les vendre? mais ma chère, je ne le peux pas, s’exclama M. Hecquin, fort surpris. Je puis tout juste toucher les chèques que vous me signez chaque mois. Là s’arrêtent mes droits. Je n’ai pas qualité, bien qu’étant votre époux, pour agir en votre nom.

Le colonel, en effet, avait exigé que le contrat de sa fille fût fait sous le régime de la séparation de biens et Laurence crut discerner dans ces paroles un muet reproche.

--Vous savez bien, dit-elle timidement en tendant la main à son mari, que j’ai toute confiance en vous.

M. Hecquin soupira:

--Je l’espère, ma chère Laurence!

Ces quelques mots exprimaient un doute qui émut la jeune femme. Elle éprouva soudain comme un remords, en songeant aux affronts que son père et elle n’avaient jamais cessé d’infliger à M. Hecquin. Aussi, bien que le colonel lui eût recommandé de ne rien changer à la composition de son portefeuille, résolut-elle de suivre les conseils de son mari, espérant ainsi le flatter et réparer un peu ses torts envers lui.

--Je ne suis pas en état de m’occuper de mes affaires, dit-elle. N’y aurait-il pas un moyen qui me permettrait de remettre entre vos mains tous mes intérêts? C’est ma volonté formelle, ajouta-t-elle, le voyant hésiter.

M. Hecquin sourit d’un air heureux.

--Rien de plus simple, puisque vous le voulez, dit-il. Vous n’avez qu’à me signer par devant notaire une procuration générale qui me donnera le droit d’agir en votre nom. Bien entendu, je n’userai de cette latitude qu’après avoir soumis à votre approbation toutes les opérations que je jugerai nécessaires. Et vous reprendrez cette procuration dès que votre santé s’améliorera.

--A quoi bon? je serai toujours trop contente de ne plus m’occuper de rien, affirma Laurence.

Le lendemain, M. Hecquin revint déjeuner et prévint sa femme que, pour lui épargner toute fatigue, il avait, le matin même, convoqué son notaire qui devait venir à deux heures de l’après-midi. Laurence fut un peu étonnée de cette précipitation. Le banquier lui exposa de nouveau les raisons qui le poussaient à réaliser au plus vite les titres russes. Heureuse de terminer cette affaire, elle signa avec empressement la procuration que lui présenta le notaire et qu’elle ne voulut même pas lire, malgré l’insistance de M. Hecquin. Toute sa fortune, selon le désir du colonel, avait été déposée en compte ouvert au Crédit universel. Il fut convenu que, pour plus de facilité, son mari la retirerait pour la mettre dans un coffre à la même banque. Laurence approuva cette combinaison sans essayer d’en comprendre les avantages. M. Hecquin parut charmé de sa docilité. Dès lors il se montra plus gai, plus communicatif. La jeune femme se réjouit sincèrement d’avoir pu lui accorder, à défaut d’un amour impossible, cette preuve d’estime et d’absolue confiance.

XV

Les gens réservés ont souvent plus besoin que les gens expansifs d’entendre parler ouvertement de leurs sentiments et de leurs douleurs. Le plus stoïque est homme après tout, et se précipiter avec hardiesse et bonne volonté dans son âme solitaire, c’est souvent lui rendre le plus grand des services.

CURRER-BELL.

Durant des mois, Laurence languit encore à demi privée de son âme qui, détachée de tout, morte au monde, flottait entre le ciel et la terre, tantôt prostrée sur une tombe, tantôt tournée vers l’infini, scrutant avec une curiosité avide le mystère de l’éternité. Peu à peu cependant, elle se lassa de cette vaine recherche. Au sortir des régions funèbres où elle avait contemplé tant d’épouvantables visions et d’effrayants fantômes, les images de la vie, de nouveau, lui parurent douces. Elle redevint sensible au rythme d’une belle phrase, rouvrit les livres qu’elle avait délaissés et, bientôt, recommença à se lever. Elle persistait à se confiner dans son appartement. Son mari la pressait vainement de partir pour la campagne ou la mer, elle s’y refusait obstinément, car elle s’indignait de revivre après un tel malheur.

Un après-midi, sa femme de chambre vint l’avertir qu’une personne inconnue la demandait, insistait pour être reçue, sans vouloir dire son nom. Après un instant d’hésitation, Laurence, intriguée par ce mystère, donna ordre d’introduire la visiteuse. Sa surprise s’accrut lorsqu’elle vit entrer dans son bureau une dame corpulente, empanachée, couverte de bijoux, dont les traits, ni la silhouette, ne lui rappelaient rien.

--Hé! quoi, mignonne, Laurence, enfant, petite, m’avez-vous oubliée, ai-je eu tort de venir? s’écria l’étrangère.

Cette voix haute, métallique, dure, malgré ses intonations caressantes, avait eu autrefois trop d’empire sur Laurence pour qu’elle méconnût plus longtemps Mme Heller. Celle-ci l’embrassa plusieurs fois avec effusion, puis s’installa sur le divan.

--Chère petite amie, quel bonheur de se retrouver, dit-elle en portant sans cesse la main à son lourd collier de perles. Vous m’aimiez bien autrefois, moi aussi. Je ne vous ai pas oubliée. Edith me parlait très souvent de vous. Je la vois toujours, vous savez, oh! naturellement en cachette de son mari qui ne peut me souffrir. Elle m’a bien des fois affirmé que ma visite vous ferait plaisir. C’est pourquoi je suis venue.

Laurence regardait avec mélancolie l’idole de sa jeunesse, et ne la reconnaissait pas. Trois ans avaient suffi pour faire de Mme Heller une matrone épaisse, encore désirable, mais entièrement privée du charme souverain que tout Fontainebleau jalousait. Son corps alourdi, sanglé dans un corset rigide, avait perdu sa mollesse voluptueuse. Dans le visage empâté de graisse, seuls les yeux et les dents restaient admirables, le teint enluminé n’avait plus sa fraîcheur de rose, le nez s’épatait, vulgaire, au-dessus de la bouche, dont les lignes divines s’écrasaient dans la bouffissure des joues et du double menton.

Sans remarquer la stupeur de Laurence, Lætitia lui parlait de sa voix coupante. Elle avait appris par Edith la mort de Paul Dacellier, le mariage de la jeune femme; elle lui adressa sur le même ton ses félicitations et ses condoléances.

Visiblement, ces deux événements lui semblaient également heureux. Connaissant le caractère intraitable du colonel, elle n’imaginait pas un instant que ce tyran ait pu inspirer à sa fille une affection profonde, ni lui laisser des regrets déchirants.

Au reste, les joies et les chagrins d’autrui touchaient fort peu Mme Heller. Ses propres aventures, ses intrigues, sa belle vie, lui paraissaient seules dignes d’intéresser le monde. Elle fut enchantée de pouvoir révéler à Laurence mariée tout ce qu’elle avait dû jadis cacher à la jeune fille. Elle se mit donc à lui raconter avec complaisance les débuts de sa liaison avec le comte de Sérannes, leurs rendez-vous, leurs ruses, leurs imprudences, puis enfin leur fuite et leur installation à Paris, dans un hôtel de la rue de Varenne que le jeune comte avait acheté pour elle. Là cet amant, passionnément épris, pensait mener une existence retirée, embellie par les seules délices de l’amour. Tel n’était point le rêve de sa froide maîtresse; elle ne songeait qu’à jouir largement de la fortune qui venait de lui être offerte. Tout de suite, elle s’était lancée dans un tourbillon de plaisirs, dédaignant la tendresse idolâtre d’un homme pourtant jeune, spirituel et beau.

Lassé de ses caprices, le comte de Sérannes venait de l’abandonner, non sans lui laisser en toute propriété, avec des bijoux de haut prix, l’hôtel de la rue de Varenne. Mme Heller comptait vendre cet immeuble, et désirait prendre les conseils de M. Hecquin. Laurence dut lui promettre de la mettre en rapport avec son mari. Rêveuse, elle écoutait cette femme, jadis si séduisante, qui, créée pour inspirer les plus belles passions, avait stupidement déshonoré l’amour. Mais la pauvre Lætitia ne comprit point la désapprobation muette qu’exprimait pourtant clairement le beau regard fixé sur elle. Ayant avantageusement vendu son corps inestimable, elle éprouvait la satisfaction tranquille d’une honnête commerçante qui a bien réussi dans ses affaires. Comparant son aisance à la situation gênée d’Edith, elle la blâmait ironiquement d’avoir fait un mariage peu brillant. Sans pudeur, sans remords, elle riait bien haut de cette destinée manquée par sa faute.

Au reste, la coquette ne soupçonnait même pas sa déchéance physique. En quittant Laurence elle lui révéla son aveuglement:

--Vous avez maigri, chérie, lui dit-elle avec son insouciante légèreté. Je sais que vous venez d’être malade. Rien de grave sans doute? Mais soignez-vous, vous êtes très changée. Et moi? Comment me trouvez-vous? Toujours la même, n’est-ce pas? Un peu engraissée. C’est une chose nécessaire quand on atteint un certain âge. C’est le seul moyen d’éviter les rides et de conserver sa jeunesse.

--Vous êtes toujours adorable, lui dit Laurence avec bonté.

Cette décevante entrevue accrut encore sa misanthropie. M. Hecquin s’en affligea. Il s’inquiétait maintenant beaucoup de la voir toujours seule. Un soir il parut tout joyeux de lui annoncer pour le lendemain la visite de son jeune cousin.

Le banquier paraissait aimer beaucoup Cyril de Clet. Il parlait aussi avec admiration de la comtesse de Clet qui, presque entièrement ruinée par son mari et restée veuve de bonne heure, avait dû travailler pour élever son fils. Parent éloigné, par sa mère, de cette vaillante femme, M. Hecquin, après l’avoir perdue de vue pendant quelques années, ne l’avait retrouvée qu’au moment où Cyril venait de terminer ses études et de sortir, dans un très bon rang, de l’Ecole des Chartes. Le banquier s’était attaché à lui. Pour lui permettre de suivre sa vocation littéraire, il gérait ses modestes capitaux, les faisait valoir habilement et parvenait à lui servir des intérêts de vingt à trente pour cent. Cyril pouvait ainsi travailler en paix, sans s’inquiéter du pain quotidien.