Part 13
Depuis quelque temps, en effet, M. Hecquin se disait fatigué et Laurence avait souvent remarqué la pesanteur de sa démarche, la pâleur plombée de son teint. Elle se reprochait de n’avoir pas attaché plus d’importance à ces symptômes, ni exigé de son mari qu’il prît quelque repos. Elle l’imaginait terrassé par une attaque, gisant à demi couché sur le livre où il vérifiait des colonnes de chiffres. Peut-être, au dernier moment, avait-il appelé faiblement dans son bureau désert, sans que personne entendît sa plainte. Et, sans doute, il avait songé qu’à cette même heure sa femme, indifférente, lisait des vers avec Cyril. Ah! toujours elle s’était montrée pour lui si froide, si dédaigneuse, que son souvenir n’avait pu, à l’instant suprême, lui apporter nulle douceur, nul réconfort. Désormais, il était trop tard pour qu’elle réparât ses torts envers cet homme qui, durant trois ans, avait vécu près d’elle, discret, bienveillant, sans que jamais elle réchauffât d’une parole affectueuse son cœur timide et méconnu.
Laurence, toute la nuit, s’adressa les pires reproches. A l’aube, son angoisse impuissante se changeant peu à peu en torpeur, épuisée de fatigue, elle s’endormit sur un fauteuil. Sa femme de chambre, en entrant comme de coutume, à sept heures et demie du matin, pour ouvrir les persiennes, la réveilla. Tout de suite, elle bondit au téléphone et demanda la communication avec la banque Hecquin. Les employés n’étaient point encore arrivés: ce fut la concierge qui répondit. L’inquiétude de la jeune femme parut la surprendre. La veille, M. Hecquin avait eu une journée fort agitée. Il n’était venu qu’un instant le matin donner ses ordres à ses employés. Puis il était parti précipitamment. A huit heures du soir, une auto l’avait ramené et attendu devant la porte, tandis qu’il montait à son bureau. Il en était redescendu quelques minutes après, portant une serviette et une valise. La concierge avait pensé qu’il partait en voyage. Cette explication semblait plausible. M. Hecquin parlait, en effet, depuis quelque temps, d’aller à Londres pour affaires. Mais Laurence s’étonnait qu’il ne l’eût pas prévenue de son départ et elle ne savait que penser. Dans son désarroi, elle sentit le besoin de confier à un être humain ses inquiétudes et courut chez son frère. Surpris de la voir arriver à une heure aussi matinale, Juliane et André s’amusèrent beaucoup de son anxiété. Ces gens sensés considéraient le malheur, l’accident, la mort même comme des faits assez rares, presque invraisemblables, auxquels nul ne devait croire que contraint par l’évidence. Ils refusèrent donc d’admettre que l’absence de M. Hecquin pût avoir une cause tragique. Néanmoins, André promit de passer dans la matinée boulevard Haussmann pour tâcher d’éclaircir le mystère qui tourmentait Laurence. Celle-ci rentra chez elle, un peu honteuse de ses vaines terreurs. Pour se détendre des fatigués de la nuit, elle prit un bain, s’étendit dans son lit, dormit un peu. Puis elle continua sa toilette, déjeuna. Elle lisait, étendue sur son divan, lorsque, vers trois heures de l’après-midi, André entra dans la pièce.
Il avait l’aspect d’un homme qui vient de fournir une course épuisante pour échapper à la poursuite d’ennemis acharnés. Son front ruisselait de sueur. Ses cheveux, d’ordinaire séparés en une raie symétrique, se hérissaient par mèches inégalés. Haletant, il marcha sur sa sœur, la saisit aux poignets, la fit lever et, la secouant avec violence, cherchant vainement à rattraper sa respiration, il bégaya:
--Combien as-tu confié à ton mari, dis... Quelle somme... à peu près... sur toute ta fortune?... Allons, allons... réponds!...
--Je ne sais pas, je ne sais rien, balbutia Laurence abasourdie. Je ne m’occupais plus de mes affaires. Je lui avais donné une procuration pour ouvrir mon coffre et agir en mon nom.
Alors, André la repoussa si brutalement qu’elle faillit tomber:
--Bon! bon! ricana-t-il, nous sommes tous f..., tous ruinés! Ma fortune et la tienne y passent. Hecquin est en fuite... Faillite... Banqueroute... Je n’ai plus rien... Ma femme!... Ma fille!...
Cet homme, habituellement si flegmatique, semblait à moitié fou. Il marchait dans la pièce d’un air égaré, avec des exclamations confuses, des gestes désordonnés. Parfois, il prenait sa tête à deux mains, comme pour comprimer les pensées qui s’y heurtaient douloureusement. Parfois, il tendait le poing furieusement vers un ennemi imaginaire ou éclatait d’un rire strident, terrible.
Laurence, au contraire, demeurait parfaitement calme. Elle n’éprouvait qu’une sensation d’immense étonnement devant ce nouveau désastre auquel, malgré ses efforts, elle ne comprenait rien encore. Il lui fallut déployer une infinie patience pour obtenir de son frère quelques explications précises. Enfin, il dit ce qu’il savait.
Arrivé le matin vers neuf heures boulevard Haussmann, il avait trouvé les bureaux de M. Hecquin occupés par la police qui posait les scellés, tandis que les employés, consternés, remettaient leurs pardessus, s’apprêtaient à se retirer. En questionnant les uns et les autres, André avait appris la banqueroute et la fuite de son beau-frère, accusé d’escroquerie. Tout de suite, il s’était rendu chez un avocat de ses amis. Les deux hommes, ensemble, avaient couru tout Paris pour obtenir des renseignements sur la situation de M. Hecquin. Elle était absolument désespérée. Il s’agissait pour lui d’une banqueroute frauduleuse, car il avait commis de graves abus de confiance en détournant les dépôts qui lui avaient été confiés. Le malheureux avait eu beau jeu à prétexter un surcroît de travail. A la vérité, si depuis plusieurs mois il rentrait si tard à son domicile, c’est qu’il menait la vie d’une bête traquée. Il ne faisait à la banque que des apparitions hâtives et, tout le jour, fuyait ses créanciers, cherchait en vain de l’argent. Enfin, la veille, deux plaintes, émanant de ses plus riches clients, avaient été déposées au parquet. S’il n’avait pu réussir dans la nuit à gagner l’étranger, il devait être arrêté dans les vingt-quatre heures et jeté en prison.
Dans son inexpérience complète des affaires, Laurence ne comprit qu’imparfaitement ce que son frère lui expliquait. Cette inculpation d’escroquerie contre son mari ne la faisait point douter de son intégrité. Elle le crut victime d’un malentendu et son cœur s’émut en songeant à cet homme qui, trop timide, trop triste pour oser lui avouer sa détresse, depuis des mois portait seul, sans aide, d’écrasants soucis.
--Ne puis-je empêcher ce désastre? dit-elle. J’ai beau être mariée sous le régime de la séparation de biens, je n’en suis pas moins solidaire de ce malheureux. S’il n’a point dilapidé toute ma fortune, mon devoir est de la sacrifier pour désarmer ses créanciers, pour lui permettre de se relever peut-être.
André accueillit cette proposition avec enthousiasme.
--Tu as raison! s’écria-t-il. Allons tout de suite à ton coffre pour voir ce qu’il te reste. Après tout, ton mari a dû respecter ta fortune, il t’aimait. Tu pourras peut-être, en fournissant une forte caution, obtenir le retrait des plaintes. Hecquin n’est pas un imbécile, il a de belles relations. Si on le laisse libre, si on lui vient en aide, il est capable en quelques mois de refaire sa fortune et la nôtre; on a vu des choses plus extraordinaires.
Ce garçon, un moment abattu par le malheur, retrouvait déjà son optimisme habituel. Dans l’auto qui l’emmenait avec Laurence au Crédit universel, il s’abandonna à l’espérance, en escomptant la réussite du plan formé par sa sœur. Sa joie fut de courte durée. A la banque, Laurence ne put descendre à son coffre, sur lequel le parquet avait mis, le matin même, opposition. Elle apprit seulement, en faisant vérifier les bulletins d’entrée, que M. Hecquin avait demandé l’accès du coffre peu de jours auparavant.
--Bon, c’est bien, le coffre est vide, point n’est besoin d’y regarder, déclara André en sortant, la tête basse, du Crédit universel. Comment Hecquin, réduit aux abois, t’aurait-il laissé quelque chose! Ayant volé tous ses clients, pourquoi t’aurait-il épargnée?
--Volé! Je pense qu’il n’a jamais volé personne, dit sévèrement Laurence, et je te prie de ne pas employer de pareils termes devant moi.
Car elle pardonnait sans effort à son mari et trouvait généreux de défendre, à l’heure de l’infortune, l’homme qu’elle n’avait pas aimé, mais dont elle portait le nom. Trop abattu pour lui répondre, André la reconduisit rue de Vaugirard. Il ne pouvait se résoudre à rentrer chez lui, tant l’effrayait la nécessité d’annoncer à Juliane le krach de la banque Hecquin et leur ruine. Assis en face de Laurence, qui réfléchissait tout en fumant force cigarettes, il s’attardait auprès d’elle, avec le vague espoir que le temps pourrait modifier sa situation et lui apporter un soulagement inattendu. Un coup de sonnette vint enfin l’arracher à sa torpeur et fut pour lui un événement passionnément intéressant. Il leva la tête, écouta les bruits qui venaient de l’antichambre. Peut-être s’attendait-il à voir M. Hecquin apparaître, triomphant, les bras chargés de titres et de billets de banque. Laurence tressaillit comme son frère, car l’heure approchait où Cyril avait coutume de lui faire sa visite quotidienne.
--André, demanda-t-elle à mi-voix, crois-tu que les de Clet soient ruinés, eux aussi, tout à fait?
--Tout à fait? comment le saurais-je? Ils perdent de l’argent comme tout le monde, c’est certain.
Laurence détourna la tête. Un moment encore et Cyril s’avancerait vers elle, gai, souriant, aimable, et il faudrait que, détruisant sa joie du premier regard, elle lui apprît un événement qui le réduisait peut-être, lui et sa mère, à la plus complète misère. Le cœur de Laurence battait à se rompre, au moment où elle vit s’ouvrir la porte. Mais ce fut Juliane qui entra, gracieuse et sereine dans une toilette exquisément printanière.
André s’était levé avec une sourde exclamation et, tout tremblant, il reculait devant sa femme comme devant le spectre du remords. Laurence, au contraire, considérait sans aucune émotion sa belle-sœur. Elle la croyait vraiment invulnérable et il lui semblait évident que, même sous le coup du malheur, cette froide poupée ne saurait cesser de parader dans une attitude noble ou charmante.
Déjà, pourtant, Juliane remarquait le trouble de son mari. Elle lui posait mille questions, s’affolait visiblement. Brusquement, le masque de la mondaine tomba, laissant voir à nu l’âme faible, lâche, mesquine, incapable de supporter la douleur. Lorsqu’elle eut enfin compris, à travers les explications embarrassées d’André, qu’il s’agissait pour elle d’une ruine totale, elle s’abattit sur le divan, en proie à une épouvantable crise de nerfs. Elle se roulait sur les coussins avec des mouvements convulsifs, criait, sanglotait, déchirait les dentelles de son corsage. La correcte Juliane ne fut bientôt plus qu’une pauvre épave humaine qui gémissait, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, les yeux révulsés. Laurence, qui jamais n’avait assisté à pareil spectacle, ni soupçonné qu’on pût souffrir avec si peu de dignité, la crut vraiment malade; elle étendit la main pour sonner sa femme de chambre et faire venir un docteur. Mais Juliane, qui paraissait à l’agonie, vit son geste. En un instant, elle fut debout et, saisissant le bras de sa belle-sœur:
--Non, non, n’appelez personne, bégaya-t-elle... Il ne faut pas qu’on sache. Grand Dieu!... Sauvons du moins les apparences.
Laurence faillit éclater de rire, tant cette présence d’esprit, succédant à un furieux délire, lui parut comique.
Juliane, cependant, n’était point calmée. Bientôt toute sa douleur se changea en colère contre son mari. Elle se mit à lui reprocher âprement leur ruine, s’étonnant qu’il n’eût point prévu la banqueroute de M. Hecquin.
André subissait tête basse ses accusations véhémentes. Laurence, cependant, tremblait de voir arriver Cyril. Et comme elle ne se souciait pas de le rendre témoin de ces scènes de famille, elle s’éclipsa pour donner ordre à sa femme de chambre de lui dire, s’il se présentait, qu’elle avait été forcée de sortir, mais qu’elle le priait de repasser après le dîner. Quand elle revint, Juliane et André se lamentaient toujours, prenaient à témoin l’univers qu’avant eux nul mortel n’avait subi pareille disgrâce. Tout en écoutant distraitement leurs divagations, Laurence évoquait son passé: la longue agonie, la mort tragique de son père. Auprès de ce qu’elle avait souffert alors, son malheur présent lui semblait aisément acceptable. Elle regardait avec un froid mépris ces deux êtres qui pleuraient si amèrement leur fortune perdue.
Si basse que fût leur douleur, ils souffraient cependant. Laurence, se reprochant sa dureté, finit par les prendre en pitié. Elle s’approcha de Juliane pour lui offrir quelques consolations. Mais la jeune femme, que le calme de sa belle-sœur humiliait, lui imposa silence dès les premiers mots.
--Epargnez-moi vos exhortations, dit-elle en essuyant ses larmes avec rage. Naturellement tout cela ne vous fait rien, à vous. Vous êtes une grande âme, une âme héroïque, n’est-ce pas? Vous méprisez l’argent? C’est facile à dire. Attendez la misère! Nous verrons ce que deviendra ce beau courage. Folle que vous êtes! Vous devriez pleurer des larmes de sang, car vous n’êtes pas seulement ruinée, mais déshonorée. Qui voudra jamais revenir dans cette maison tarée? Tous vos amis vous tourneront le dos.
--Bah! dit Laurence en haussant les épaules, je ne regretterai pas ceux qui agiront ainsi.
Et elle songea: «Cyril me restera toujours!» Mais Juliane devina sa pensée et, découvrant le point vulnérable où elle pouvait la blesser:
--Comptez-vous sur les de Clet? lui cria-t-elle. Malheureuse, ils sont ruinés sans doute et par votre mari! Espérez-vous que l’amitié de Cyril résiste à cette épreuve? Non, non, vous ne le reverrez jamais, soyez-en sûre. Il vous fuira d’autant plus qu’il est le cousin de M. Hecquin. Jadis, c’était un honneur; maintenant, il s’empressera de renier, en rompant avec vous, un lien de parenté vraiment trop peu flatteur.
--Vous ne connaissez pas Cyril, murmura Laurence avec fierté.
Pourtant sa voix vacillait, pleine de larmes; son regard mal assuré exprimait une détresse poignante. Le coup avait porté. Pour la première fois depuis le début de cette journée tragique, elle souffrait vraiment. Juliane, un moment, savoura sa vengeance. Mais toutes ces émotions précipitées, violentes, l’avaient exténuée. Elle partit bientôt, faible, dolente, soutenue par son mari, auquel elle avait consenti enfin à pardonner. Laurence alors sonna sa femme de chambre pour s’informer de Cyril. Il s’était présenté, un quart d’heure auparavant, mais il dînait en ville et ne pourrait revenir le soir comme elle l’en avait fait prier. La jeune femme désirait vivement qu’il n’apprît pas par d’autres que par elle, la fuite de M. Hecquin. Un instant elle voulut se rendre chez Mme de Clet et, en l’absence de son fils, lui révéler la vérité. Puis elle comprit que Cyril seul pourrait adoucir pour sa mère un coup si cruel. D’ailleurs, rien ne pressait. Elle pouvait, sans manquer à l’honneur, accorder quelques heures de grâce à ces deux êtres qui lui étaient si chers. Cette nuit, du moins, ils dormiraient tranquilles, heureux encore. Laurence songeait à eux avec une tendresse extrême, une infinie pitié. Sa propre infortune l’occupait peu. Mal préparée à la pauvreté, elle se reconnaissait à peu près incapable de gagner sa vie. Mais sa maison de Sedan lui restait. Elle savait qu’Ursule, instruite de sa gêne, ne consentirait plus à l’habiter. Cette demeure vaste et commode se louerait sans doute assez bien et son loyer suffirait à assurer sa vie. Elle ne pensait pas que la nécessité de réduire ses dépenses pût lui sembler pénible. Elle s’imagina dans une pièce étroite et triste, mal éclairée, mal chauffée, et il lui parut évident qu’elle pourrait y vivre résignée, heureuse encore, pourvu que Cyril vînt la voir quelquefois.
II
Allons, allons, c’était bien le traître le plus caché, le plus abrité qui vécût jamais.
SHAKESPEARE.
--Allons, il faudra que je prenne peu à peu l’habitude de la pauvreté, songeait Laurence, le lendemain, en considérant le plateau d’argent que sa femme de chambre venait de poser sur la table et que, tout de suite, elle résolut de vendre.
Elle savoura son thé avec un plaisir mêlé de regrets, car, n’ayant aucune idée exacte de la valeur des choses, elle s’imaginait qu’il lui faudrait bientôt renoncer à ce breuvage, probablement trop dispendieux. La perspective de ce sacrifice n’ébranla pas sa fermeté. Pour s’exercer à l’ascétisme, elle ne but même que deux tasses au lieu de trois.
Son déjeuner fini, elle se leva et s’habilla en hâte, car elle attendait André qui vint la chercher de bonne heure pour la conduire chez son avocat: Me Minne.
Celui-ci, depuis la veille, avait obtenu de nouveaux renseignements sur la situation de M. Hecquin. Il apprit à Laurence que son passif dépassait six millions. L’actif semblait nul et les créanciers ne recevraient probablement aucun dédommagement.
--Il paraît évident, ajouta Me Minne, que M. Hecquin a pu gagner l’étranger, puisqu’il reste introuvable. De cela seulement, madame, vous pouvez vous réjouir. Car les fautes qu’il a commises relèvent de la cour d’assises et l’enverraient au bagne s’il venait à être arrêté.
Malgré cette assertion, Laurence s’abstint encore de condamner son mari, tant il lui semblait lâche d’accabler un être tombé dans un tel déshonneur. Elle murmura tristement:
--Mais enfin, maître, que s’est-il passé? Expliquez-moi comment cet homme honnête, bon et droit, dont la vie jusqu’alors obéissait aux plus sévères principes, a pu, en quelques mois, devenir cet escroc sans scrupule, tromper, dépouiller ses clients, moi-même, et garder devant tous cet air tranquille qui ne laissait rien deviner?
Me Minne considéra sa cliente avec une pitié un peu railleuse:
--Il n’y a qu’une chose, dit-il, vraiment inexplicable, fabuleuse, c’est que vous, votre frère et tant d’autres, vous ignoriez si absolument le passé de M. Hecquin, quand un jour m’a suffi pour le connaître.
Et l’avocat raconta une longue histoire. Elle commençait d’une façon toute simple. Fils d’un huissier de Nancy, M. Hecquin offrit dans sa jeunesse l’exemple de toutes les vertus. Rangé, économe, travailleur, il fit à Paris de sérieuses études de droit et entra comme représentant dans une grande maison d’assurances. Au cours d’une tournée d’inspection en province, il sut plaire à la fille unique d’un gros commerçant de Lille et l’épousa. La dot de sa femme, l’héritage de ses parents, qui moururent peu après son mariage, lui constituaient une fortune suffisante. Il quitta sa maison d’assurances, fonda un journal financier et se jeta dans la spéculation. Doué d’un esprit rusé, audacieux, mais borné, il n’avait en aucune façon le génie des affaires. Ses succès furent toujours éphémères et suivis de revers. Mais il eut l’adresse de se faire adorer de sa femme dont l’attachement le sauva. Les parents de cette malheureuse, ne pouvant la décider au divorce, et toujours désarmés par ses larmes, payèrent inlassablement les dettes de leur gendre, réparèrent ses fautes, jusqu’au jour où Mme Hecquin mourut de chagrin, en laissant à sa famille la charge d’élever son fils.
Ruiné, abandonné de ceux qui l’avaient soutenu jusqu’alors, M. Hecquin ne perdit pas courage. Par un coup de chance inouï, il réussit à capter la confiance de la baronne Tershau, veuve du richissime banquier juif. Il devint son intendant, reçut la direction de toutes ses affaires et, n’ayant à redouter aucun contrôle, puisa sans scrupule dans cette immense fortune pour satisfaire sa passion du jeu. Après dix ans d’aveuglement, la baronne, avertie par des délations de plus en plus nombreuses, de plus en plus précises, s’aperçut enfin que son précieux intendant lui avait volé plus d’un million. Désarmée par les supplications du misérable, elle n’eut pas le courage de le livrer à la justice et se contenta de le renvoyer. Le fils de M. Hecquin, qui venait de se marier, connut les causes de cette rupture. C’est alors qu’indigné de l’improbité de son père et redoutant une catastrophe plus irréparable, il voulut lui faire donner un conseil judiciaire. De là datait l’inimitié des deux hommes. M. Hecquin se défendit avec une telle adresse qu’il parvint à faire débouter son fils de sa demande et conserva toute sa liberté d’action. Peu après, il retrouva de nouvelles dupes. Il put fonder sa maison de banque, connut des périodes de succès éclatants, suivies de revers non moins complets. Trois ans auparavant, il traversait une terrible crise et, dans tous les milieux financiers, on le considérait comme un homme perdu, lorsqu’on apprit avec stupeur qu’il allait épouser une jeune fille appartenant à une famille parfaitement honorable, pourvue d’une fortune solide. Cette nouvelle remonta son crédit. Il reparut à la Bourse, mais ce ne fut qu’un an après son mariage qu’il se remit à tenter de grosses spéculations.
--Naturellement, s’écria Laurence, en interrompant Me Minne, cette rentrée en scène coïncide avec le moment où, après la mort de mon père, il m’arracha une procuration générale qui lui laissait la libre disposition de ma fortune.
Elle comprenait enfin pourquoi M. Hecquin l’avait recherchée, sans se laisser rebuter, ni par la défiance non dissimulée de son père, ni par son indifférence, ni par le contrat injurieux qu’on lui avait imposé. Elle s’expliquait aussi l’attitude de cet époux débonnaire, lorsqu’elle avait refusé et à jamais d’être sa femme. Pour accepter tant d’affronts et d’humiliations, il fallait que le plus lâche amour ou la plus sombre cupidité eût étouffé en lui tout orgueil, toute dignité même. Laurence, qui s’était étonnée parfois de cette patience surhumaine, faute de pouvoir soupçonner la duplicité de son mari, avait admis l’hypothèse du fol amour. Cette chimère lui parut tout à coup si fabuleuse, si burlesque, qu’elle ne put s’empêcher de rire. Me Minne et André se regardèrent, effarés de la voir accepter si gaîment sa tragique mésaventure.
--Allons, déclara-t-elle paisiblement sans remarquer leur surprise, je ne me croyais pas encore si parfaitement stupide et je me suis laissée vraiment jouer comme une enfant. Mais tant mieux, tout est bien ainsi.
La découverte qu’elle venait de faire lui causait en effet une véritable satisfaction. La conduite de M. Hecquin, ses forfaits prémédités, justifiaient enfin l’instinctive aversion qu’il lui inspirait et qu’elle s’était tant de fois reprochée. Le masque bienveillant que ce mystérieux personnage avait si longtemps porté devant elle venait de tomber, découvrant la face répulsive de l’hypocrite sans pitié ni remords. Mais du moins, maintenant, elle pouvait sans lâcheté le renier, séparer sa cause de la sienne. Quelle que fût à présent la destinée de cet homme, elle était envers lui libre de toute dette, affranchie de tout scrupule.
En rentrant chez elle, Laurence trouva une lettre qui portait le timbre de Paris et dont l’adresse, tracée par une main étrangère, ne lui rappelait rien. Comme elle l’ouvrait distraitement, elle reconnut avec stupeur sur les feuillets qui s’en échappèrent l’écriture régulière et serrée de M. Hecquin.
La lettre, datée de l’avant-veille, commençait par une formule de mélodrame:
«Quand vous recevrez ces lignes, tout sera fini pour moi, je paierai ma dette à la société ou si, comme je puis encore l’espérer, mon fils, pour sauver l’honneur de son nom, veut bien m’avancer quelque argent et favoriser ma fuite, je mangerai seul, à jamais, l’amer pain de l’exil.»