La Ville au Bois dormant

Part 4

Chapter 43,849 wordsPublic domain

La chaleur tient toutes ses promesses du matin. Je ne l’évaluerai pas en degrés centigrades de peur de ne pas être pris au sérieux.

Nous serions bien tentés de nous livrer aux douceurs de la sieste... ce point d’orgue de la vie coloniale, mais nous avons trop à faire. Le soldat que j’avais envoyé en mission vient de rentrer avec toutes nos charrettes. Il va falloir installer un véritable campement.

Pourtant, comme nous ne pouvons pas vivre uniquement de conserves, Bernis s’offre à la corvée de viande fraîche et part pour la chasse avec quelques Cambodgiens qui cumulent les fonctions de guides, de piqueux et de rabatteurs.

L’après-midi nous ménage un agréable intermède. Le chef du village, accompagné de plusieurs femmes aux yeux bridés et malicieux, vient nous rendre visite et nous apporte en cadeau de bienvenue des œufs et du riz. Cette petite cérémonie se passe le mieux du monde et, comme disent les reporters mondains, la plus franche cordialité ne cesse de régner.

Le chef parti, nous nous remettons au travail; car, puisqu’il est à prévoir que nous serons forcés de passer quelques jours ici, le camping devient une nécessité.

Sous la ferme direction du compagnon, la canha commence à prendre un autre aspect. Sans doute on n’y saurait trouver cette intimité qui fait la gloire de la Hollande et même de quelques maisons françaises: cela manque de tableaux, de gravures, de bibelots et de livres familiers, mais tout de même, notre repaire a presque l’air habitable. Nos lits pliants sont perchés sur cette vaste estrade qui sert de lit de camp aux indigènes, les fusils et les cartouches sont alignés en bon ordre sur une espèce de table, les provisions s’empilent dans un coin en parfaite symétrie avec la toilette et la pharmacie qui se dressent en face; et les deux lampes à acétylène accrochées aux colonnes qui soutiennent la toiture verseront des torrents de lumière dans notre paisible intérieur.

Comme il n’est point de bonheur parfait, voici une nouvelle inquiétude: notre pauvre Guérin se plaint de sa main blessée. Et c’est encore le compagnon, qui, ne craignant pas de se livrer à l’exercice illégal de la médecine, révèle un excellent «libre panseur». Ses soins intelligents parviennent à calmer la souffrance de notre brave mécanicien (ceci n’est pas une réclame).

L’heure du dîner approche... et nous comptons fortement sur le retour de notre Nemrod pour corser le menu qui n’est pas des plus variés. Il se fait bien attendre... mais c’est sans doute que le produit de sa chasse l’encombre et retarde sa marche.

Enfin, les cris des Cambodgiens nous annoncent son approche.

Nous nous précipitons à sa rencontre, le cœur en fête... et l’estomac en liesse! Hélas, sa triste mine nous dispense de le questionner. Il n’a point cette allure triomphale qui convient au chasseur heureux.

Il ne nous rapporte en effet que... ce que les Espagnols appellent: _la Bota_, c’est-à-dire en bon français qu’il rentre bredouille.

Le dîner se ressent un peu de cette désillusion et notre nuit blanche commence à nous peser.

Pourtant, comme il nous répugne de nous coucher au sortir de table, nous prolongeons la veillée en organisant, pour l’ébahissement des indigènes, la petite fête d’une illumination. Il nous suffit pour cela d’installer sur le devant de la cabane un des phares à acétylène... Jamais Ruggieri n’a obtenu un tel succès. Et nous connaissons la joie de faire acclamer les merveilles de la science par une population éclairée... à giorno! L’enthousiasme enfantin de ces braves gens leur vaudrait la sympathie d’un syndicat d’instituteurs primaires: ils y verraient le symbole de la raison dissipant les ténèbres de l’obscurantisme. Mais en fait de symboles, les peuples d’Extrême-Orient ont trouvé mieux que cela... et depuis longtemps, et je ne pense pas qu’ils soient sur le point de renier leurs dieux pour adorer l’acétylène ou le magnésium. Quels barbares!... Enfin, ils se sont bien amusés, c’est l’essentiel... Ils ne se fatiguent pas du spectacle, ils en voudraient encore, toujours! Et leurs cris de joie se prolongent jusqu’à ce que nous soyons étendus sur nos couchettes où j’espère que l’excès de la fatigue va enfin nous procurer le sommeil.

* * * * *

18 mars 1908.

... J’avais compté sans _Tay-Ninh_!... C’est ainsi que nous avons surnommé le survivant des deux coqs offerts par M. Prère. Dès les premières lueurs de l’aube, Tay-Ninh, qui partage notre canha, la remplit des cocoricos les plus véhéments: sans doute il pense qu’il y va de l’honneur de sa race et remplit en conscience son rôle de réveille-matin. Il ne se décide à se taire que quand il voit tout le monde debout. Tout le monde... sauf moi, hélas, qui souffre d’un accès de fièvre et me résigne à profiter de ce silence inespéré pour faire la grasse matinée.

Il faut bien en convenir et donner raison au librettiste de _Galathée_:

Ah! qu’il est doux de ne rien faire Quand tout s’agite autour de nous!

Les yeux fermés, j’entends à travers une vague somnolence les pas assourdis de mes compagnons et les bruits légers du dehors. Je me reproche ma paresse, mais le sentiment même de mon inaction ne va pas sans volupté et durant quelques heures je jouis délicieusement de ce sommeil conscient, que la fièvre anime de rêves précis et rapides. Je me crois arrivé au but de notre voyage et je vois se dresser les pagodes d’Ang-Kor... oui! je les vois, et d’une vision si nette que plus tard la réalité ne me paraîtra pas plus vraie. Puis ce sont des visages amis, des paysages de France et d’Angleterre qui défilent avec une vitesse de cinématographe.

La voix de Bernis qui clame que le déjeuner est prêt m’arrache à mes rêves. Honteux et confus, je saute à bas de ma couchette. Mais tout mon rôle de convive se borne à regarder manger mes compagnons, tout en enviant leur appétit.

Et je ne résiste pas ensuite à la tentation d’une petite sieste, tandis qu’Hervé de Bernis et Guérin démontent péniblement la voiture.

Vers quatre heures, mon accès de fièvre passé, je me retrouve plein des résolutions les plus viriles. Je n’ai que l’embarras du choix... je choisis la chasse, non seulement parce que c’est un de mes passe-temps préférés, mais parce que, comme sur le radeau de _la Méduse_, les vivres commencent à manquer.

Après une sortie de deux heures, je suis assez heureux pour rapporter un lièvre et une superbe biche... Je me dérobe aux félicitations. Cependant, notre linge ayant profité de la température pour devenir sec comme de l’amadou, je retrouve mes amis affairés, en train de le ranger dans l’immense malle... qui, suivant l’exemple de toutes les malles connues (depuis la malle des Indes jusqu’à la valise diplomatique), se trouve à présent trop petite pour tout contenir. Enfin, on parvient à la fermer par la force du raisonnement, aidé de solides ficelles.

Et, malgré les splendeurs gastronomiques de notre dîner, je ne me console pas de cette journée perdue.

* * * * *

19 mars 1908.

Morphée n’a point touché le seuil de la canha!... Le concert cynégétique a pris cette nuit les proportions d’un festival monstre. Les hurlements ont alterné avec les glapissements et tous les roquets des alentours ont donné de la voix.

Stimulé par la concurrence, notre Chantecler _Tay-Ninh_ s’est mis de la partie et depuis trois heures du matin n’a cessé de lancer à intervalles égaux son cri perçant et joyeux.

Décidément il faut aller dormir ailleurs! Nous en avons assez! Coûte que coûte nous partirons après déjeuner. Le brave Guérin, tenant du moins à tirer parti de son insomnie, se lève avec le soleil pour faire le graissage de la machine. Il croit pouvoir affirmer que tout ira comme sur des roulettes. Mais à peine notre décision prise de quitter Tapang-Prey et ses virtuoses nocturnes, voici que se rouvre l’ère des complications: un de nos conducteurs de charrettes vient de tomber malade et me demande de le laisser partir. Le fait est que le pauvre diable arbore une pâleur aussi navrante que son teint le lui permet... une pâleur qui ne lui permettrait même pas de figurer honorablement dans un syndicat de _jaunes_!... Je m’en sépare à regret et nous voilà donc réduits à trois charrettes au moment précis où nous nous trouvons obligés de soulager la voiture qui risque de tourner au bazar ambulant. Il faut donc absolument louer deux autres véhicules qui transporteront les lits, la cuisine et une malle. La matinée se passe à ces négociations, qui ne marchent pas toutes seules; enfin nous convenons que les deux dernières charrettes n’iront que jusqu’à Kreck et que nous en prendrons d’autres de village en village. Mais encore faudra-t-il assurer nos relais.

Nous déjeunons vite, mais mal; et, après avoir fait ces derniers paquets où l’on oublie toujours quelque chose, nous partons enfin. Oui, je n’ose y croire, nous partons!

A deux heures et demie, devant toute la population rangée sur notre passage, nous démarrons fièrement, suivis de nos cinq charrettes, aux accords nostalgiques de la sirène qui provoque les acclamations de la foule. C’est un beau spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux, sinon des oreilles...

Au sortir de Tapang-Prey, le chemin très étroit serpente sous les branches et nous le trouverions ravissant s’il n’était ensablé au point de rendre la seconde vitesse plus que réglementaire.

Pendant deux kilomètres tout va bien, si bien même que, sans faire part de mes impressions à mes compagnons de voyage, je me dis à part moi:

--C’est trop beau pour que ça dure!

Mon pessimisme a raison et, tout à coup, sans motif apparent, le moteur s’arrête net.

Je ne lui ménage pas les commentaires les plus sévères, mais on connaît la sombre hostilité des objets inanimés: elle n’est rien auprès de celle des machines!

Guérin, qui sait combien les paroles sont inutiles en pareil cas, prend le parti de descendre sans rien dire: mais que son silence est éloquent! Il ouvre le capot. Comme il arrive toujours _quand c’est sérieux_, tout a l’air d’être en bon état. Notre brave mécanicien lève au ciel un regard désespéré...

Enfin, en inspectant le carburateur, il découvre qu’au lieu d’essence, c’est de l’eau pure qui arrive! Or, les moteurs à essence manifestent à l’égard de l’eau pure une aversion qu’on peut comprendre sans être pour cela alcoolique soi-même. Le mien ne fait point exception à la règle: ce liquide anodin ne lui dit rien qui vaille, et il vient de se mettre en grève.

Il y a là de quoi désespérer les automobilistes les plus fervents, mais pas nous! Une fois de plus nous faisons contre infortune bon cœur! Aussi bien, il ne nous reste qu’un parti à prendre: la retraite. Mais nous sentons très vivement que nous ne sommes pas là pour nous amuser...

Par bonheur, si je puis dire ainsi, un grand nombre d’indigènes nous ont fait escorte et semblent compatir à nos souffrances. Je parlemente avec ces bonnes gens: leur dévouement nous est acquis, il suffit d’y mettre le prix! Quarante coolies s’attellent à la voiture et nous reprenons le chemin de notre canha, dans une disposition d’esprit qu’il est superflu d’indiquer.

Et, c’est la rage au cœur, mais toujours le sourire sur les lèvres, que, rentrés à Tapang-Prey, nous refaisons les préparatifs de notre installation pour la nuit.

Pour tuer le temps et me détendre les nerfs, je retourne à la chasse pendant qu’Hervé de Bernis et Guérin redémontent le réservoir et le carburateur. C’est un travail qui demande du temps... et surtout beaucoup de patience: je sens que j’en manquerais et que mon concours serait plus nuisible qu’utile.

Je me déploie donc en tirailleur...

Un coq et une poule sauvages au tableau... mais ce n’est pas une consolation.

A mon retour la nuit tombe, nos deux travailleurs n’ont pas encore pu enlever les tuyaux du réservoir; bon gré mal gré, il faut remettre à demain le reste de la besogne.

Demain! Toujours demain! et nous n’avançons pas! et il va nous falloir encore subir la symphonie nocturne de la meute indo-chinoise...

* * * * *

20 mars 1908.

Levés dès l’aube (et pour cause!: les aboyeurs se sont surpassés), nous nous remettons à démonter la tuyauterie; en soufflant avec une pompe nous parvenons à chasser l’eau perfide qui était restée au fond. Il en sort deux ou trois litres: la protestation du moteur n’était donc que trop légitime.

Enfin, cette fois-ci tout est prêt... (Touchons du bois, comme dit Guérin) et peut-être allons-nous pouvoir quitter définitivement cet endroit de malheur.

Le déjeuner vite expédié, nous nous mettons en route tout comme hier, avec le même appareil et la même solennité. Pourtant (serait-ce une illusion?) les acclamations me paraissent moins nourries et moins éclatantes... Les ironiques indigènes commenceraient-ils à douter des merveilles de la science européenne?

Nous reprenons le joli chemin creux qui fuit en zigzag à travers la forêt... Hélas, le joli chemin creux se conduit comme un cul-de-sac. Impasse et manque! Évidemment il ne peut nous supporter... Après quelques tours de roue, nous voilà si bien ensablés qu’il est impossible d’aller plus avant.

Comme le chef du village a eu la gentillesse de nous accompagner (peut-être prévoyait-il notre nouvelle panne?), je lui fais demander, en désespoir de cause, quatre buffles pour nous traîner jusqu’à Tampho.

Nous ne sommes pas très renseignés sur la distance qui nous sépare de ce village... 10, 15, 20 kilomètres? Notre ignorance n’a d’égale que celle des indigènes pour qui le système métrique est plein de secrets... Nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il n’y a pas d’autre village sur notre route avant ce vague Tampho et que, pour rien au monde, nous ne voulons retourner coucher à Tapang-Prey!

Le chef semble se conformer à mes tristes pensées...

Il commence à nous déclarer qu’il n’y a pas de buffles, mais il entame le plus vif éloge de quatre bœufs de sa connaissance qui, à l’en croire, feront tout à fait notre affaire!

Té, les bœufs! comme dit Tartarin...

Va pour les bœufs! On les envoie chercher. Ils ont, ma foi, de braves et honnêtes figures. Tout à fait des bœufs de chez nous! Ils ont l’air d’avoir inspiré Pierre Dupont! Leur premier abord est tout à fait rassurant. Les quatre bonnes bêtes se laissent paisiblement atteler... mais refusent nettement d’avancer. Nous ne tarissons pas de bonnes paroles et d’encouragements. Les quatre bœufs nous laissent dire et finissent par se coucher! On sent que rien désormais ne saura les décider à mettre un pied devant l’autre: ils ont une façon de ne rien savoir irréductible et décisive, et manifestent leur haine du mouvement qui déplace les lignes par une immobilité lapidaire.

... Cette situation se prolonge jusqu’aux limites de notre exaspération! Cependant le temps passe et nous n’avons guère fait que 4 ou 5 kilomètres...

Le buffle s’impose! Il nous faut absolument des buffles!

Eux seuls auront la force et le courage de nous tirer de là!

Devant notre désespoir, le chef du village finit par convenir «que peut-être tout de même, en cherchant bien, il n’est pas dit qu’on ne finirait pas par en trouver...» (Est-ce que, par hasard, les Normands auraient aussi jadis conquis l’Indo-Chine?)

... Je fais donner «la cavalerie de saint Georges»... et en effet, sans qu’on sache d’où ni comment, au bout d’une heure à peine les buffles sont là!

On les attelle en hâte et nous repartons.

... Ici commence un voyage dont aucun de nous ne perdra jamais le souvenir... Rien ne saurait donner une idée de ce qu’on souffre à se sentir traîné _d’un pas tranquille et lent_ par quatre buffles qui cassent leurs traits de quart d’heure en quart d’heure. Ah! pouvoir faire du 90 de moyenne et subir cette allure de 2 kilomètres à l’heure, tout le long d’un interminable sentier étroit, tortueux, sans cesse barré de souches et de branches, qu’il faut couper pour ne pas détériorer le carter... c’est un des pires supplices qu’ait jamais enduré un chauffeur et cela nous vaudra, j’espère, d’être inscrits au Martyrologe de l’automobilisme.

Selon l’expression vive et imagée de Guérin:

--On se fait du mauvais sang à l’heure!

Et quelles secousses, quels accrocs, quel roulis, quel tangage! L’auto-buffle pourrait devenir, sous la direction d’un _manager_ entreprenant, une nouvelle attraction pour les fêtes foraines: les personnes qui aiment à trépider sur les manèges y trouveraient les joies combinées du toboggan, des montagnes russes et de la balançoire.

Quant à moi, je m’exaspère à voir onduler les dos énormes et paisibles de ces quatre bonnes bêtes, qui font pourtant tout ce qu’elles peuvent.

Enfin, vers six heures, la forêt paraît devenir moins inextricable, de grands pans de ciel apparaissent entre les branches et nous débouchons dans une vaste clairière. Nous en ressentons d’abord une impression d’allégement et il nous semble respirer plus à l’aise... Mais un bruit sec nous rappelle à la réalité, c’est un des jougs qui vient de se casser, et contre cela il n’y a rien à faire, sinon d’en fabriquer un autre.

Heureusement, les indigènes se montrent très adroits et nous en sommes quittes pour une halte d’une demi-heure, ce dont nos buffles profitent sagement en prenant leur bain dans une mare.

Ils nous reviennent rafraîchis et dispos; nous remontons dans notre auto-buffle et nous quittons cet endroit que la carte désigne sous le nom de _Tasia_.

Mais, selon son habitude ancienne et extrême-orientale, le soleil se couche sans faire précéder sa retraite d’aucun crépuscule et la nuit tombe comme un voile noir qui s’abattrait sur toutes choses.

Nous avançons à pas comptés, à travers toutes les ornières qui deviennent de plus en plus profondes. A chaque pas il faut s’arrêter et descendre pour mettre la main à la pioche.

La nuit s’épaissit encore et nous retire jusqu’à cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Guérin et le guide indigène, l’un portant une hache et l’autre une torche, marchent devant la voiture.

A neuf heures, après mille difficultés, la clairière est traversée et nous rentrons en forêt; cela ne semble pas faire l’affaire de nos quatre buffles qui commencent à donner des signes évidents de fatigue.

La faim, que nous avions oubliée, se rappelle cruellement à notre souvenir: elle en arrive à ce point où elle devient une souffrance. Pour me consoler, j’évoque des festins pantagruéliques, mais le remède me paraît vite pire que le mal.

Où sommes-nous?

Je fais demander au guide si nous approchons de Tampho?

Sa réponse est tout à fait rassurante:

--Si vous tirez d’ici un coup de fusil, les gens du village l’entendront!

A cette promesse du gîte prochain et de la soupe probable une vive allégresse nous saisit et nous en profitons pour chanter en chœur des airs connus: _Frère Jacques_, _Viens Poupoule_, et naturellement _La Petite Annamite_ qui ne fut jamais mieux de circonstance. Nos voix se perdent dans le silence formidable de la nuit et notre gaîté tombe avec nos chants.

Dix heures et demie!... nous ne chantons plus, mais en revanche nous sommes ensablés jusqu’aux essieux, les buffles ne veulent plus tirer... et le voudraient-ils qu’ils ne pourraient plus, les pauvres! On a beau taper dessus, ils ne trouvent de force que pour lancer des ruades... et pour charger leurs conducteurs... Voilà ce qu’on gagne à se faire remorquer!... Sans doute leur rôle commence à les humilier, mais moi, je commence à me demander comment nous sortirons de là.

A tout hasard, je prends des décisions énergiques, c’est toujours un soulagement en pareil cas!

Et d’abord, j’envoie en avant le petit soldat de l’escorte qui s’est jusqu’ici montré serviable, actif et débrouillard: à pied il ira toujours plus vite que nous et nous enverra des renforts. Puis je fais décharger un peu la machine et j’expédie les charrettes et les provisions dans la direction de Tampho: car nous n’avons rien mangé depuis onze heures du matin et la préparation du dîner commence à prendre une place prépondérante parmi mes préoccupations! Enfin, je fais partir sur deux des charrettes Hervé de Bernis et le compagnon, et je reste seul avec Guérin pour ramener la voiture.

A nous deux et avec l’aide des indigènes nous tentons un dernier essai loyal de démarrage. A force de cris, de coups sur les dos immenses des buffles... et surtout en prenant la sage précaution de disposer des nattes sous nos roues, nous parvenons contre toute espérance à nous désensabler.

Hip! Hip! Hourrah! Chic! Banzaï! Eljen! Bravo!

Nous voilà repartis!

Je reste au volant... cependant que Guérin qui marche devant la voiture, en brandissant sa vaillante hache, m’arrête à chaque minute pour couper une souche ou élaguer un tronc d’arbre sans se retenir d’ailleurs de déclarer «que c’est à se fiche dans la douane!» Mais des cris, des voix, des pas sortent du fond vertigineux des bois!... des pas de buffles, si je ne m’abuse. Qu’ils sont doux à nos oreilles!

C’est le petit soldat débrouillard qui a su remplir à merveille sa mission: il revient avec six buffles qu’on attelle immédiatement près des quatre premiers.--Six et quatre, dix! nous commençons à marcher d’un train de sénateurs, c’est-à-dire presque honorable.

Bientôt nous arrivons dans une passe de rochers qui se dressent comme une immense digue au milieu d’une mare dont les eaux scintillent sous les étoiles reparues.

A toute autre heure, et dans d’autres circonstances, je m’arrêterais pour admirer un tel site que je devine merveilleux. Mais hélas, la nature nous taille une trop dure besogne pour que nous ayons le loisir de la contempler. Chauffeur errant il faut marcher sans trêve, avancer coûte que coûte et ce n’est pas trop de toute notre attention: car, après une courte montée, voici que cette digue de rochers s’enfonce brusquement... sans qu’aucune plaque indicative du Touring Club nous en ait avertis (je ferai une réclamation en rentrant), et le pire est que la roche est taillée en gradins, de sorte que la voiture rebondit comme sur les marches d’un escalier. On en a, comme dirait Guérin, «plein les mains!»

Une secousse plus forte brise la glace d’un des phares...

Le réservoir grince sur la pierre: heureusement qu’il est bardé d’une tôle protectrice.

Enfin, nous arrivons au bas de cette descente sans autre avarie. Des cris nous parviennent à travers la nuit: c’est le village, Tampho et la soupe enfin!

Point du tout! et il nous faut prendre notre parti d’une nouvelle désillusion.

Tout ce vacarme, ce n’est rien... qu’une de nos charrettes en panne, celle de Bernis dont les bœufs se sont couchés en travers du chemin. Le malheureux Hervé a tout fait pour vaincre l’apathie de ces animaux réfractaires. Il a usé de tous les moyens, même des _banderillas de fuego_... ingénieusement remplacées par une torche posée au bon endroit. Ce procédé, qui risque de lui attirer les plus sévères observations de la S. P. D. A., lui restera sur la conscience. Les bœufs indo-chinois en ont vu bien d’autres et leur impassibilité ne s’émeut pas pour si peu.

Nous nous arrêtons (encore une fois!); j’envoie tout mon monde au secours de la charrette en panne. On s’agite, on crie, on hurle, comme toujours en ce pays quand il y a quelque chose à faire (et cela ne le différencie pas d’autres pays qui se croient plus civilisés!): enfin, l’on se décide à atteler d’autres bœufs et nous reprenons notre triste voyage, la rage dans le cœur et l’estomac dans les talons.

Crispé sur mon volant pour corriger les écarts des dix buffles qui tirent les uns à hue, les autres à dia, étourdi par la faim qui me bourdonne aux oreilles... je ne sais plus très bien ce qu’il arrive.

Notre morne cortège avance lentement aux lueurs des torches.

Enfin, nous arrivons au village.

Mais comme toute joie trop attendue, la vue de Tampho me laisse indifférent.