Part 3
J’en suis resté abasourdi... Six heures! Comment? Voilà sept heures que nous sommes partis: la distance de Tay-Ninh à Sockiet, ne dépasse pas, s’il faut en croire l’autorité du topo, 27 kilomètres, et il nous faut marcher pendant six heures encore! J’ai beau me répéter que, selon la formule kantienne, le temps et l’espace sont des conditions subjectives de notre pensée, vraiment cette consolation métaphysique ne me suffit pas. Il me semble pourtant que nous avons, depuis ce matin, dépassé la vitesse moyenne de 2 kilomètres à l’heure!
Mais attention! Une seconde!... voici du monde! comme on dit chez Fursy. Quels sont ces inconnus qui s’avancent à notre rencontre?
L’œil exercé et d’ailleurs perçant d’Hervé de Bernis les reconnaît pour des Cambodgiens. Je constate seulement qu’ils sont beaucoup et paraissent animés des meilleures intentions. Bientôt, ils entourent la voiture et profèrent à l’envi ces paroles confuses que l’_Officiel_ qualifie de _rumeurs en sens divers_.
Brin-d’Amour daigne sortir de son apathie, pour prendre langue avec eux.
Ce sont, paraît-il, des habitants de Sockiet et des environs envoyés par le Résident pour nous aider à traverser la rivière.
Qu’ils soient les bienvenus et que la rivière nous soit propice, mais je ne la croyais pas si proche!
La voilà pourtant, cette rivière de Sockiet, qui va compléter notre liste d’obstacles pour cette première journée.
J’arrête sur les bords de la berge, presque à pic en cet endroit.
Et, comme à Paris, «tout le monde descend».
Nous commençons par considérer notre nouvel adversaire; au premier abord, elle ne semble pas bien terrible. Paisible et lente, elle n’a en ce moment que très peu d’eau, mais elle se distingue des rivières civilisées par l’absence de pont, qui donne quand même à réfléchir. Il va nous falloir la traverser par nos propres moyens avec la voiture qui ne s’en tirera pas sans un «bain d’essieux»... que je prévois avec quelque inquiétude.
Bernis et le fidèle Guérin partent en éclaireurs. Ils montent dans une barque et vont reconnaître le chemin à parcourir pour aborder, à la sortie du gué, sur la rive opposée.
Cette sortie ne se trouve pas précisément en face de la descente de notre côté, ce qui va nous forcer à traverser en biais 20 ou 25 mètres dans 40 centimètres d’eau.
Nos deux éclaireurs reviennent enchantés. Et, en effet, la difficulté ne semble pas jusqu’ici insurmontable.
Seul, le perfide Brin-d’Amour arbore un mystérieux sourire qui ne rappelle en rien celui de la Joconde. Est-ce que par hasard il pressentirait une de ces déconvenues qui le remplissent parfois d’une joie sournoise?... Nous ne perdons pas notre temps à le questionner, bien sûrs d’ailleurs qu’il ne répondrait rien. Et chacun se met à l’œuvre.
On attache des cordes à l’avant de la voiture. De sa main valide, Guérin saisit le volant: les braves gens de Sockiet s’attellent à la besogne et aux cordes et tirent d’un effort unanime et soutenu par des onomatopées gutturales.
Plouf! Voilà la Diétrich à l’eau!
Ses débuts aquatiques sont tout à fait rassurants. Tout va bien, je commence à respirer... quand tout à coup, au beau milieu de la rivière, la voiture s’arrête et manifeste l’intention la plus évidente de s’enfoncer: elle aura rencontré un de ces fonds de grève, comme il y en a tant dans le cours de la Loire, et le sable fin aura cédé sous un tel poids.
Le désespoir s’empare de nous: car nous assistons vraiment au naufrage de nos espérances! L’eau monte à vue d’œil et menace de tout inonder: déjà le réservoir et la première malle ont disparu entièrement. Encore quelques minutes et c’en est fait de notre voyage.
Dans un tel désarroi, une première mesure s’impose: décharger la voiture. J’essaie de le faire comprendre à Brin-d’Amour, mais il se recueille dans son sourire qui ne traduit plus qu’un abrutissement complet.
Résistant au désir naturel de le jeter dans les 40 centimètres d’eau de la rivière, je saute dans la barque et m’adressant aux hommes de bonne volonté, je me mets à pousser des cris inhumains, auxquels répondent à la fois soixante Cambodgiens et Annamites. Nous hurlons tous en même temps et cela forme une cacophonie à décourager tous les _véristes_ italiens!
Enfin, sans qu’on puisse savoir pourquoi, Brin-d’Amour se décide à comprendre. Il parle au peuple et l’on se met à exécuter mes ordres; mais pendant ce temps, la voiture s’est enfoncée un peu plus.
Je revivrai toujours ces moments d’angoisse... Je reverrai toujours ce brave Guérin, de l’eau jusqu’aux genoux, cramponné désespérément au volant et ne se souciant plus de sa blessure. Il symbolisait vraiment le devoir et rien ne lui aurait fait abandonner sa machine.
Enfin, à force de hurler et de tirer sur les cordes, les indigènes finissent par amener sur la rive opposée une masse grise et ruisselante... qui, sous le soir qui tombe, ressemble à la fois à un chat mouillé et à un vieux parapluie. Il faut un effort d’imagination pour reconnaître notre vaillante Diétrich dans cette chose informe et pitoyable. A l’intérieur tout ruisselle, mes jumelles, le télescope de ma carabine, un kodak qui n’a plus rien d’humain! Les cartouches sont en bouillie et l’eau se précipite en cataractes de la machine, comme d’un moulin à eau.
Comment pourrons-nous jamais réparer de tels dégâts?
Mais ce n’est pas l’heure de s’attarder à ces tristes réflexions.
La nuit vient avec cette rapidité que connaissent bien tous ceux qui ont voyagé en Extrême-Orient.
Nous ne pouvons pas rester là: il faut gagner le village le plus proche.
Renseignements pris, c’est Tapang-Prey, dont nous sommes encore éloignés de 6 kilomètres.
Mais aucun de nous ne veut se résigner à abandonner la voiture! Cela nous paraîtrait une sorte de trahison!
Je demande si l’on peut trouver dans les environs des bœufs ou des buffles pour traîner la machine. On me répond qu’il n’y en a qu’au village, où il n’est plus temps d’aller les chercher... Évidemment, à cette heure-ci, les coccinelles sont couchées et tout porte à croire que les bœufs en ont fait autant. Ces braves bêtes ne sont guère préparées à un service de nuit! Il reste bien la main-d’œuvre annamite! Et si les soixante indigènes qui entourent la voiture et la considèrent avec une admiration craintive voulaient la tirer jusqu’au village... Mais comment entamer les négociations? Là se manifeste encore l’influence providentielle de M. Prère!
Après cinq minutes d’inutiles palabres avec celui qui me paraît le chef de toute cette foule, je me décide à sortir de ma poche un papier précieux que je brandis victorieusement. A son seul aspect, mon bonhomme change de visage: il le lit en donnant toutes les marques extérieures du respect et le fait lire à ses compagnons qui poussent des grognements approbatifs et révérencieux.
Voici la teneur exacte de ce talisman qui va changer la face des choses et des hommes:
Chang’h, Bo. Quan’
Ordre aux chefs et sous-chefs des cantons et aux notables des divers villages de la province de Tay-Ninh qui s’y conformeront.
M. le duc de Montpensier a l’intention de se rendre à Kreck et de continuer ensuite son voyage d’exploration jusqu’à Kompong-Cham (Grand Fleuve).
Si en route, il a besoin de coolies, de charrettes à bœufs ou à buffles, de chevaux ou de bœufs, il faut les lui fournir le plus vite possible.
Je vous prie de faire savoir aux coolies, propriétaires de charrettes, de chevaux et de bœufs, qu’ils seront largement payés par M. le Duc. Je leur promets que si M. le Duc ne les payait pas, je les paierai de mon propre argent.
Les autorités cantonales et communales qui ne se conformeraient pas à cet ordre seront très sévèrement blâmées.
_Tay-Ninh, 14 mars 1908._
_L’Administrateur_,
_Signé_: PRÈRE.
Ah! que l’on serait mal venu à nier l’influence morale de la littérature! Aussitôt qu’il eut pris connaissance de ce précieux document, le chef se répandit en _lays_, ce qui veut dire en protestations de dévouement; et sa réponse, d’une prolixité extrême-orientale, peut se résumer ainsi:
--C’est parfait! Je vais faire tirer la voiture jusqu’à Tapang-Prey par ces messieurs (et son large geste embrassait toute la multitude) à raison de cinquante _cents_ par homme...
Le prix du _cent_ n’a de valeur fixe que dans le répertoire de l’Ambigu. Ici il représente le centième d’une piastre et les prétentions du bonhomme s’élèvent donc à une demi-piastre par tête. Étant donné le nombre de ces modestes auxiliaires, dont les deux tiers n’auront absolument pour toute besogne qu’à regarder travailler les autres, à moins de les gêner par un zèle encombrant et intempestif, la petite note paraît, si l’on peut dire, au-dessus de la portée!... Mais, ma foi tant pis! Devant la joie de sortir d’embarras, j’accepte sans discuter.
Et, maintenant tranquille, je laisse la voiture sous la garde d’Hervé de Bernis et du fidèle Guérin, et nous nous mettons en route gais et contents, le compagnon et moi.
Chemin faisant, ayant eu l’heureuse idée d’emporter ma carabine-fusil, j’abats, à travers la nuit qui descend sur la forêt, plusieurs coqs sauvages et un magnifique singe, au grand amusement des Cambodgiens qui nous servent d’escorte.
Et nous avançons lentement à la lueur des torches qui réveillent les oiseaux sur les branches.
* * * * *
Enfin, nous nous arrêtons devant la canha qui doit nous servir de logement.
Mon Dieu! ce n’est pas un château des bords de la Loire! (et peut-être fallait-il s’y attendre quelque peu). Pourtant la simplicité de sa construction ne laisse pas que de nous plaire. Par un effort d’imagination à la portée des intelligences les plus primaires, qu’on se représente quatre gros piquets surmontés d’un toit en paillote (paille de riz). Cela rappelle ces kiosques champêtres que les braves épiciers en retraite font dresser au fond de leur jardin.
J’ajouterai, avec une précision géométrique, que notre kiosque a la forme d’un rectangle de six mètres environ sur trois.
Un immense lit bas, qui peut servir aussi de table, remplit presque tout l’intérieur.
Dans un coin, nous découvrons une pièce de bois dont la forme singulière nous intrigue. C’est, paraît-il, une cangue pour les prisonniers. On ne saura jamais ce qu’elle peut bien faire là. Je la soupèse, elle me semble d’une légèreté tout à fait engageante. Au fond, cet instrument de supplice sur lequel on a versé tant de littérature humanitaire ne doit pas être beaucoup plus gênant qu’un faux col fortement empesé. On l’inflige plutôt aux prisonniers comme une marque d’infamie dont ils paraissent d’ailleurs se soucier tout autant qu’un poisson d’une banane. A mon vif regret, je ne puis donc en tirer des effets de terreur pour mes lecteurs bénévoles.
Quant aux murs de la canha, la description que j’en ai tentée suffit à démontrer qu’ils sont remplacés par la plus franche cordialité.
Sous le toit de paille que soutiennent les quatre piquets, tous les vents peuvent circuler librement. Du reste, on peut être tranquille: ils n’abuseront pas de la permission.
Nous n’avons même pas de mur Guilloutet pour nous dérober aux regards indiscrets--et ces bons Cambodgiens, comme tous les peuples d’Extrême-Orient, sont encore plus badauds que les gavroches parisiens ou les cockneys de Londres. Aussi, notre vie privée risque fort d’attirer l’attention. Enfin, je ferai poser les toiles de tente et des nattes contre les piquets.
En attendant l’arrivée de l’auto, nous commençons à nous installer. Quelques braves Cambodgiens nous apportent des noix de coco, des œufs et du riz, de quoi faire tous les frais d’un banquet de végétariens.
Pendant que nous le préparons, une rumeur lointaine nous annonce que notre pauvre machine approche, traînée par les coolies... Cela grandit, grandit, puis éclate en un vacarme étourdissant qui participe à la fois de l’émeute... et de la meute. Une assemblée parlementaire ne parviendrait pas à faire tant de bruit, même en renversant un cabinet. Je me précipite au-devant de ces virtuoses.
Quelle vision d’enfer!... aux flammes vacillantes des torches qui empourprent la foule hurlante, la Diétrich semble un dragon monstrueux capturé par tout un peuple et ramené en triomphe. Tirée, poussée, traînée, bousculée par cent bras, elle oscille, roule et tangue au-dessus de ces flots humains et l’on dirait maintenant un navire en détresse.
Enfin le cortège, Guérin au volant, s’arrête près de la canha.
Nous nous précipitons à l’assaut de la voiture pour en retirer les malles, la cuisine, les sacoches.
Hélas! la malle à effets est transformée en aquarium! Et quant à la cuisine, c’est à croire que tous les mauvais génies de la forêt s’en sont servis comme d’alambic pour composer une bouillabaisse ensorcelée... le thé, le curry, le sucre, la farine et le sel se confondent en une sauce indescriptible.
Par une chance dont il faut se louer, la malle supérieure qui contient la pharmacie et les conserves a échappé au naufrage.
Quant à notre pauvre machine, elle ne gagne pas à être vue de près.
Elle rappelle ces choses dont Bossuet a parlé quelque part (d’après Tertullien, d’ailleurs!) et qui n’ont plus de nom dans aucune langue.
Mais les nécessités immédiates du campement ne nous laissent point le loisir de nous attarder à déplorer notre infortune... Il faut encore, après tous les avatars de cette journée funeste, nous transformer en cuisiniers...
D’un geste empreint d’une mâle décision, j’ouvre deux boîtes de tripes et, brandissant une casserole, je me mets à faire chauffer notre dîner. Oh! ce n’est pas que l’appétit nous talonne: nous sommes bien trop tristes et trop fatigués pour que notre pauvre repas nous semble un plaisir. Rien ne prête d’ailleurs à ces douces causeries qui sont le charme et l’excuse des joies gastronomiques.
Enfin, cette formalité vite expédiée, nous faisons disposer des malles et des tentes autour de notre canha qui manque vraiment d’intimité. Une fois à l’abri des regards indiscrets et indigènes, nous montons nous-mêmes les lits pliants sur la grande table centrale. Prévoyant qu’il nous faudra rester ici plusieurs jours, pour nettoyer la machine et vider l’eau des réservoirs, je fais envoyer un coolie à la recherche du milicien qui nous ramènera les charrettes.
Enfin, nous nous couchons, brisés de fatigue.
Mais la fatigue n’a pas toujours cette vertu dormitive que les médecins de Molière reconnaissent à l’opium. Devant mes yeux ouverts dans l’obscurité de la canha, passent et repassent tous les événements de cette triste journée. Vraiment ce voyage entrepris de si bon cœur aurait mérité de mieux commencer. Je comptais bien sur les émotions inséparables d’un premier début! mais je ne les avais prévues ni si variées ni si désagréables. Je rêve tout éveillé aux merveilles d’Ang-Kor... Elles me paraissent lointaines et comme irréelles. Quels nouveaux obstacles vont se dresser devant nous avant que surgissent au-dessus de la forêt mystérieuse les tours des palais et les coupoles des temples? Et verrons-nous jamais la Ville au Bois dormant?
Le voyageur s’interroge avec angoisse... et l’automobiliste lui répond avec une précision tout arithmétique:
--Nous avons roulé une journée entière... et comment!... à travers la brousse cochinchinoise. Et après tant d’efforts qu’avons-nous fait? 40 kilomètres!... et avec une voiture qui, sur une route ordinaire, n’eût pas mis une demi-heure à parcourir le même trajet.
Or, tout permet de présumer qu’à mesure que nous avancerons les routes deviendront plus impraticables, en admettant même qu’il y en ait.
Donc...
Par bonheur, mes yeux se ferment avant d’avoir entrevu la conclusion de ce syllogisme désenchanté.
CHAPITRE V
CONCERT NOCTURNE
«CAMPING» FORCÉ A TAPANG-PREY
TAMPHO--LA FORÊT--KRECK
17 mars 1908.
Quelle nuit!... Et quand je pense qu’il se trouve à Paris ou à Londres de braves gens qu’incommode le sifflet lointain d’une locomotive ou que réveille en sursaut le fracas de la voiture du laitier! Nous avons laissé en Europe des amis qui nous envient peut-être, qui se disent de nous parfois:
--Oui, leur voyage sera plein de péripéties, de fatigues... mais quel délicieux repos une fois arrivés à l’étape! Quel sommeil profond et sans rêves dans le grand silence de la campagne indo-chinoise! Là, pas de tramways, pas de fiacres, pas de pianos, pas de phonographes, pas de sirènes d’automobiles!
Ah! s’ils pouvaient connaître leur bonheur! _O fortunatos nimium, sua si bona norint!_
Ce matin, nous en sommes à regretter tous ces bruits qui bercent le sommeil des grandes capitales européennes. Roulements de fiacres, sifflets des gares, timbres des tramways matinaux, trompes d’autos, cela n’est que rumeur berceuse et discret murmure auprès du concert asiatique et barbare, mais gratuit et obligatoire, que nous ont donné toute la nuit les chiens des environs.
Aucun vacarme humain ne se peut comparer à cette cacophonie diabolique. Si encore les roquets de ce pays-ci menaient leur musique sans discontinuer, s’ils hurlaient toute la nuit, peut-être finirait-on par s’y habituer, comme le meunier au tic-tac de son moulin, et par ne plus les entendre... Mais ces terribles tapageurs nocturnes ignorent les charmes de la _mélodie continue_; ils ne sont pas même wagnériens, ils prennent des temps, ils font des pauses: au moment même où leurs auditeurs bénévoles se sentent le cerveau près d’éclater, ils s’arrêtent comme par un secret accord et l’on jouit alors délicieusement de ce silence qu’on n’espérait plus: on se laisse aller aux premières douceurs du sommeil... Mais, tout à coup, un des exécutants reprend sa partie; sa voix excite tous les autres et le concert recommence, _crescendo_ et _rinforzando_ jusqu’à l’ensemble final qui s’exaspère en un indescriptible charivari...
Et qu’ils soient cambodgiens ou cochinchinois, ces virtuoses à quatre pattes ne se contentent pas d’aboyer bruyamment mais décemment, comme tout chien qui se respecte. Leur infatigable gosier émet un cri étrange, intraduisible même en polyphonie canine, un son qui décourage l’onomatopée et participe à la fois du miaulement du chat et du grognement du cochon... Comme ne craindrait pas de le dire M. Edmond Rostand:
Leur voix est un piment qu’on suce par l’oreille.
Cela vous entre dans le cerveau comme la vrille dans une planche et vous taraude l’entendement jusqu’aux limites de la folie furieuse.
Ah! le voilà, le voilà bien le grand silence de la campagne indo-chinoise!
Dans de pareilles conditions, l’on ne s’étonnera point que nous ayons ce matin devancé l’aurore aux doigts de roses... N’ayant pu fermer l’œil de la nuit, malgré toute notre fatigue, nous n’avons pas même eu la peine de nous réveiller.
La tête lourde, les yeux rouges et les membres engourdis, nous quittons pourtant sans regret nos lits pliants, soutenus par l’espoir de nous réconforter avec le petit déjeuner dont la préparation toute sommaire fut commise hier soir aux soins de Brin-d’Amour.
A ce seul nom, plein de promesses, le lecteur perspicace aura deviné l’effet de cette confiance exagérée: pas plus de petit déjeuner que de restaurants aux environs!
Interrogé sans aménité, Brin-d’Amour semble trouver que notre enquête affamée frise l’indiscrétion: et à toutes nos questions, il se contente d’opposer cette ironique et paisible fin de non-recevoir, bien indo-chinoise:
--N’a pas moyen!
En effet, ce doux philosophe n’a rien préparé, ni feu, ni eau pour faire cuire notre café, ce précieux café, qui, lui du moins, fut sauvé des eaux... et qui d’ailleurs continue!
Vraiment Brin-d’Amour réalise, au delà de toute espérance, le type du boy à tout faire!
Par bonheur, notre fidèle compagnon se propose pour remplir l’intérim et suppléer aux défaillances de notre cuisinier. Nous acceptons avec joie et nous facilitons de bon cœur cette transmission de pouvoirs.
Tandis que l’eau bout, nous sortons de la canha, Hervé de Bernis et moi; puis, aidés par de braves Cambodgiens, plus débrouillards que Brin-d’Amour, nous tendons des cordes entre l’auto et les piliers de notre demeure improvisée pour y suspendre notre linge et nos effets qui restent tout trempés de la baignade d’hier. Cela ressemble aux préparatifs de quelque fête locale et nous pavoisons de notre mieux! Guérin, lui, procède à une revue d’installage en règle, c’est-à-dire qu’il vide les coffres de la voiture et dispose toutes les pièces sur l’herbe pour les faire sécher. On dirait un véritable bazar, mais notre brave mécanicien ne semble pas s’affoler parmi tout ce bric-à-brac.
J’envoie un coolie à cheval, avec la mission de réunir ici toutes nos charrettes. Elles représentent nos troupes de réserve et désormais elles nous suivront prudemment, car notre première journée fut pleine d’enseignements, comme tous les ennuis de ce monde, et nous tâcherons au moins d’en profiter.
Le fidèle compagnon ayant réussi à merveille dans la préparation de ce café qui commençait à nous paraître illusoire, nous reprenons quelques forces, et, munis d’un nouveau courage, nous nous mettons à démolir la magnéto, les réservoirs d’huile et nous vidons l’essence dans de grandes jarres. L’eau a pénétré partout, c’est à croire que notre pauvre voiture est restée aussi longtemps submergée que les galions qui dorment dans la baie de Vigo... Comme nous les donnerions tous de bon cœur pour la voir repartir!
Cependant, le compagnon, encouragé par le succès, s’occupe activement de la cuisine: il prépare des merveilles. En effet, l’un des coqs dont M. Prère nous fit le généreux présent ayant rendu son âme sonore, va faire les frais d’un déjeuner sardanapalesque... Ce sera _la dernière_ de _Chantecler_. Déjà!
Je ne parle pas de la chaleur... mais rassurez-vous, elle est toujours là: comme l’impôt dans un régime parlementaire, elle augmente. On se demande avec quelque inquiétude ce qu’elle deviendra vers midi... Notre brave Guérin, lui, ne paraît guère s’en soucier. Étendu sous la machinerie de la voiture, il ne songe pas même à déplorer l’absence d’une fosse qui faciliterait son travail: non, ce qu’il lui faut, c’est du fer, du plomb... et puis des clefs anglaises. De temps en temps, sa voix nous parvient étouffée et profonde comme si elle sortait d’un puits. Et cette voix impérieuse réclame des tas d’instruments compliqués et bizarres. Pour les lui passer il faut prendre la précaution de les envelopper d’un chiffon... puis de les laisser tomber dans un baquet d’eau froide: car, telle est la curieuse propriété de l’acier, il exagère toujours sur la température! Tous ceux qui ont fait l’exercice savent qu’en hiver ce diable de flingot trouve toujours moyen d’être plus froid que l’air extérieur et de vous geler les doigts pendant la manœuvre. Ici, comme dirait le fusilier Pitou, c’est la même chose, excepté que c’est tout le contraire! Ces gredines de clefs anglaises ou françaises, quelle que soit leur nationalité, ramassent toute la chaleur du soleil et la concentrent si bien qu’elles deviennent intangibles. La femme de Barbe Bleue s’y serait brûlé les doigts et cela eût évité du reste bien des ennuis à son époux!
Enfin, à force de clefs et de patience, voici entre nos mains cette petite âme mystérieuse de la voiture: la magnéto. Il ne s’agit plus que de la démonter entièrement et de la nettoyer à fond. Nous nous tirons avec une aisance dont nous sommes fiers de cette besogne compliquée; toutefois le remontage ne se fait pas sans hésitations et nous gardons quelques doutes sur notre habileté professionnelle. A l’épreuve nous verrons bien.
Mais quel déjeuner réconfortant et consolateur! Le coq de M. Prère réunit tous les suffrages; il pourra se vanter, si la métempsychose lui ménage une autre existence, d’avoir eu les honneurs d’une belle oraison funèbre. Et comme nous nous applaudissons d’avoir destitué ce malencontreux Brin-d’Amour, à qui Guérin vient de décerner le nouveau surnom de _Bec-dans-l’huile_!