Part 5
Il y a, paraît-il, une canha, une cabane pour les voyageurs. Allons, tant mieux! mais je consentirais volontiers à coucher à la belle étoile pourvu que je puisse me reposer un peu.
Pourtant je conduis la voiture jusqu’à l’entrée de cette canha.
Le compagnon, qui pense à tout, a fait préparer du feu, nous allons donc pouvoir nous laver à l’eau chaude.
Un peu réconfortés par ces ablutions, nous ouvrons enfin une boîte de conserves.
Minuit et demi! Nous sommes éreintés, mais la faim nous tient éveillés et nous retrouvons pour nous mettre à table l’énergie des hommes de l’époque du silex taillé et de l’âge de la pierre impolie.
Nous mangeons sans parler, ce qui pour des Français bien nés est le comble de la sauvagerie.
Ce repas farouche et silencieux nous rend les forces nécessaires pour procéder à notre indispensable installation. Nous faisons les lits, nous défaisons les malles et quand nous nous couchons enfin, morts de fatigue, il est plus d’une heure et je pense sans aucun plaisir qu’il nous faudra être debout et prêts à repartir, ce matin avant six heures.
... En fermant les yeux, il me semble encore entendre la voix du guide:
--Si vous tirez un coup de fusil ici, les gens du village l’entendront!
... Il était exactement neuf heures quand fut prononcée cette parole d’espoir et nous avons marché jusqu’à minuit et demi!
Il aurait fallu remplacer le fusil par une batterie d’artillerie.
* * * * *
21 mars 1908.
Cinq heures et demie du matin... Il n’y a pas à dire! nous ne sommes pas très dispos: pour ma part, il me semble que je dormirais bien encore une douzaine d’heures: le compagnon s’étire avec mélancolie; Bernis prétend qu’il entend crier ses articulations et Guérin réclame une clef anglaise pour s’ouvrir les yeux.
Enfin, l’eau froide ruisselle et le savon mousse dans des récipients de fortune et dans les tubs en caoutchouc: et nous voilà presque frais.
Bien nous en prend, pour la cause de la dignité européenne: car à peine sommes-nous présentables que les notables du village envahissent notre canha.
Ce sont des gens très bien: ils nous apportent les cadeaux d’usage (dont il faut d’ailleurs les remercier largement, car les lays ne sont qu’un échange de bons procédés).
Ces cadeaux d’ailleurs, ne manquent pas d’agrément. Aujourd’hui, parmi les bananes, les œufs, les noix de coco... et autres légumes, se distingue un petit cochon de lait, gras à souhait, appétissant et rebondi qui apportera dans notre ordinaire un élément de variété et de gaîté tout à fait appréciable.
Nous faisons comprendre aux notables toute notre reconnaissance, puis on plie bagage et tous nos _impedimenta_ reprennent place dans l’auto et dans les charrettes.
Je prends quelques renseignements sur la route à suivre... Comme il fallait bien s’y attendre ils ne sont pas fameux! La route, si route il y a, est, paraît-il, très sablonneuse et très étroite jusqu’aux abords de Kreck où nous devons coucher et nous reposer un jour ou deux.
Voilà qui nous promet de l’ouvrage, et les buffles, dont j’espérais me séparer, vont nous être encore indispensables.
Je me résigne à en laisser atteler trois paires à la voiture.
Une quarantaine de coolies sous les ordres d’Hervé de Bernis partent en éclaireurs pour déblayer autant que possible le chemin à travers la forêt.
A six heures, tout est prêt et nous démarrons... au pas des buffles. Nous devons ouvrir le passage aux cinq charrettes qui marcheront derrière nous.
A peine entrés en forêt, nous recommençons comme hier à nous battre avec les lianes, les troncs d’arbres, les ornières... et surtout avec les buffles. Mais du moins, il fait jour et le spectacle est si beau que nous ne regrettons pas la lenteur de notre allure. Rien ne saurait dire la beauté de cette forêt du Cambodge (car depuis Tampho nous sommes en territoire cambodgien). On s’y sent comme enveloppé d’une vie frémissante et multiforme: c’est vraiment la nature profonde et mystérieuse que les anciens ont divinisée sous le symbole de _Pan_ et les pauvres humains y sont ramenés à la conscience de leur petitesse et de leur infirmité. Cela fait, si l’on peut dire, partie de la nébuleuse.
Sous cet enchevêtrement prodigieux de branches entrelacées de lianes inextricables, l’on ne peut se défendre d’une sorte d’émotion sacrée et l’on conçoit toute la justesse de la comparaison que les poètes ont établie entre la Forêt, œuvre divine, et la Cathédrale, œuvre humaine sans doute (et, pour notre gloire, œuvre française!), mais tout inspirée de la grandeur de Dieu. La vie universelle triomphe ici dans le frisson innombrable des feuilles, dans le jaillissement éperdu des branches, jets de verdure qui ne sont pas retombés, dans le chant de mille oiseaux d’espèces inconnues dont le plumage éclate comme une symphonie de couleurs; et la forêt apparaît plus mystérieuse encore et plus sublime peut-être que l’Océan, qui, lui, cache dans ses profondeurs tous les êtres dont il est peuplé. De toutes parts la forêt vibre et palpite comme un organisme immense, et c’est vraiment selon la noble expression d’Henri de Régnier:
«Le Tourbillonnement des formes de la vie.»
Peut-être certains dessins de l’admirable Gustave Doré donneraient-ils quelque idée de ces paysages sylvestres; mais ce qu’il faudrait, pour traduire cette féerie de formes et de couleurs, c’est un Corot tropical! Qu’un grand peintre, puisqu’aussi bien il nous en reste encore, ait donc l’heureuse inspiration de tenter ce voyage: il en rapportera une beauté nouvelle.
... Tout pénétrés de la volupté qui s’exhale de ce sous-bois vert et touffu, nous oublions les difficultés de la route, elles nous paraissent beaucoup moins pénibles qu’hier. Pourtant nous avançons bien lentement.
Et ce n’est pas seulement la nature qui nous arrête, et la forêt qui nous retient dans ses liens! Cette matinée nous ménage une rencontre imprévue et pittoresque, celle d’un collège de bonzes qui habitent une pagode enfouie sous les arbres.
Ils s’avancent vers nous avec des gestes de bon accueil: ce sont de superbes bonshommes drapés d’étoffes jaunes, la tête et les sourcils entièrement rasés. Pour saluer notre passage ils nous apportent des œufs et des régimes de cocos que nous empilons dans le fond de la voiture... et bien entendu nous laissons quelques piastres à ces généreux donateurs qui nous manifestent toute leur reconnaissance en phrases incompréhensibles, mais où nous devinons la plus «franche cordialité».
Bizarre coïncidence, le sac de piastres que j’ai toujours sous la main en prévision de cas semblables se dégonfle et s’aplatit à vue d’œil, comme un _Cent kilos_ qui suivrait un traitement sévère contre l’obésité. Ce qu’il en coûte dans ce pays-ci de recevoir des cadeaux!
Vers les neuf heures, nous nous arrêtons près d’une mare pour laisser notre attelage se reposer et se baigner. Les braves bêtes prennent en conscience leur tub et nous reviennent fraîches et luisantes... Mais nous n’avons que faire de leurs loyaux services! Car voici que s’ouvre devant nous, à perte de vue, une magnifique clairière, qui se déroule comme un beau ruban d’argent à travers la verdure opaque de la forêt.
Nous allons donc pouvoir marcher par nos propres moyens. Ce n’est pas trop tôt. Nous commencions vraiment à oublier que nous étions en automobile!
Guérin pompe un peu de pression au réservoir d’essence, tourne la manivelle, et le moteur ronfle à la grande joie de notre escorte indigène qui s’habitue au monstre.
Quelle joie! Plus de buffles!! Comme nous allons avaler cette clairière qui semble à la fois nous inviter et nous narguer, telle une jolie femme en humeur de flirt.
Tout est prêt: je vais démarrer... quand Hervé de Bernis me crie d’arrêter le moteur.
Quoi encore??
C’est le tuyau du remplissage d’arrière qui s’est dessoudé et laisse échapper un mince filet d’essence dès qu’il y a de la pression (je sens toute la barbarie de ces termes techniques... mais ils sont nécessaires pour m’attirer la compassion de tous les chauffeurs, qui sauront comprendre mon état d’âme).
Cette fois c’en est trop!... je sens grandir en moi la tentation de tout envoyer promener et je l’exprime en termes choisis, mais dont la violence épouvante notre escorte.
Mes compagnons sont consternés. Il y a de quoi! car il faut pour réparer l’avarie enlever la tôle protectrice du réservoir, le vider complètement et refaire la soudure: or, en pleine forêt, c’est tout à fait impossible et, d’ailleurs, nous n’avons rien pour mettre l’essence.
Allons! il ne nous reste qu’à rappeler les buffles... les buffles ironiques dont les fanons épais me semblent secoués de ce rire énervant qu’on voit aux vaches dessinées par le spirituel animalier Schüsler!!
Vraiment, nous reculons les limites de la déveine; une telle série à la noire ne semble pas naturelle et c’est à croire qu’un mauvais génie nous poursuit de ses maléfices! Aurions-nous donc affaire aux faunes malicieux de la Forêt?
On rattelle les buffles... et nous repartons tristement sans oser parler ni même nous regarder, comme inquiets de nous découvrir tout à coup d’autres visages ou de voir surgir entre nous la face effroyable d’un Satyre.
Et nous marchons au pas lourd de nos buffles, nous marchons encore et encore, tout le long de cette clairière poudreuse et desséchée qui reflète la lumière aveuglante du soleil et la diffuse en éclats métalliques dont nous avons les paupières brûlées.
Et je ne parle pas de la chaleur qui devient de plus en plus communicative et qui, à midi, fait le maximum!
Nous marchons toujours... Vers une heure, Guérin commence à parler fortement du déjeuner, je feins de ne pas l’entendre... Il insiste... mais je refuse d’arrêter et notre brave mécanicien s’enferme dans un silence boudeur. Ce Guérin, quel mauvais caractère tout de même!
A une heure trois quarts, comme nous passons devant quelques huttes, Guérin recommence ses litanies et nous menace de s’évanouir s’il ne mange rien!
C’est qu’il le ferait comme il le dit, l’entêté!
Je me résigne à m’arrêter et nous installons notre campement au pied d’une touffe d’arbres gigantesques.
Avec les cinq charrettes, l’auto, les buffles et l’escorte, nous jouons à merveille la halte de Bohémiens: on apprendrait sans étonnement que nous allons donner ce soir une grrrande Représentation, avec la permission des autorités locales!
... Les coolies allument un feu immense pour rôtir le cochon de lait, chauffer les boîtes de choucroute... et réconcilier les œufs que le compagnon vient de brouiller.
Sous le soleil qui nous accable de ses rayons incandescents ce feu semble vraiment faire double emploi... Guérin, tout ragaillardi par la vue de ces préparatifs culinaires, déclare qu’il fait un temps à ne pas mettre un thermomètre dehors et conclut:
--Ça n’est pas pour me vanter: mais je n’ai jamais eu si faim depuis la guerre!
A trois heures nous avons fini de déjeuner, et comme notre cochon de lait est à peu près cuit (on le serait à moins), nous l’enveloppons dans des feuilles de bananier et nous repartons.
Le courage nous reprend bientôt à la nouvelle que nous approchons enfin de ce fameux Kreck.
Bernis marche en avant pour tirer d’inoffensives tourterelles; je lui prédis que décidément il s’attirera à son retour les foudres de la Société protectrice des Animaux: mais il ne m’écoute point, uniquement soucieux de se créer parmi les indigènes une réputation de tireur émérite.
... A quatre heures et demie nous faisons notre entrée dans Kreck, gros village composé d’une centaine de canhas.
Sans doute il y aurait quelque exagération à prétendre que cette entrée fut triomphale et rappela celle de Charles-Quint à Anvers, mais, enfin, ce fut une entrée tout à fait honorable et de nature à faire valoir le prestige européen! En tous les cas, nous remportâmes un admirable succès de curiosité: les canhas s’étaient vidées comme par enchantement, toute la population se tenait sur le pas des portes et nous avions pris pour la circonstance un air digne et solennel qui fit, je crois, la meilleure impression. Mais ne nous laissons pas griser par la vanité! Ce qui me paraît surtout agréable, c’est qu’on nous arrête devant une belle cabane construite sur pilotis et ornée d’une vérandah en bambous des plus majestueuses. Cela dépasse nos plus folles espérances!
Tandis que les coolies s’occupent de décharger les bagages avec cette cordiale brusquerie qui n’est pas le propre des déménageurs européens, nous courons au télégraphe: car c’est ici le premier poste depuis notre départ, encore que les fameuses cartes si bien renseignées ne fassent aucune mention de Kreck.
Nous y sommes accueillis le plus gentiment du monde, par une jolie Annamite, deux singes et deux petits cochons. Celle-là nous fait comprendre qu’elle est la femme du télégraphiste et que son mari est parti à notre rencontre avec plusieurs _députés_. Cette délégation se sera égarée en route!
En attendant le retour de cet aimable postier, j’écris à Gustave de Bernis, à M. Prère et à Mayréna pour leur annoncer notre arrivée ici. Et, comme je viens de terminer mes lettres, l’employé annamite du bureau, qui parle très bien le français, m’apporte justement des télégrammes de Gustave et de Mayréna et un autre du commandant Bertrand nous demandant de nos nouvelles. Hervé en reçoit un de M. Jeantet, directeur du journal _La Cochinchine française_, le priant de le tenir au courant de nos aventures.
Enchantés d’avoir ainsi repris contact avec nos amis, nous rentrons nous installer à la canha et préparer le dîner.
On allume les phares de la voiture qui remportent auprès de la vaillante population de Kreck leur succès accoutumé et nous mangeons de fort bon appétit un morceau de notre cochon de lait, accompagné de riz en guise de pain.
Toutefois (car il n’est pas de bonheur parfait ici-bas!) nous faisons une fâcheuse découverte... à savoir que notre magnifique vérandah dont nous étions si fiers manque de solidité et que l’on passe à travers avec une facilité déplorable.
Après le dîner, le petit soldat si dévoué et si débrouillard dont nous avons eu plus d’une fois à nous louer vient nous annoncer qu’il retourne à Tay-Ninh et nous faire ses adieux.
Je lui prouve ma reconnaissance en bonnes paroles et en piastres et je le renvoie avec une lettre pour M. Prère. Je regrette vivement le départ de ce brave et intelligent garçon.
Je me sépare aussi de notre vieux guide devenu inutile, M. Beaudoin, résident de Kompong-Cham, averti de notre prochain passage, ayant été assez aimable et prévenant pour mettre à ma disposition un autre soldat cambodgien.
Et nous nous couchons plus tranquilles.
La journée de demain sera employée à réparer le réservoir et à vérifier la machine. Voilà qui nous promet des joies paisibles.
* * * * *
22 mars 1908.
Décidément les chiens cambodgiens nous ont pris en grippe et tiennent à nous rendre insupportables les nuits chaudes de leur pays. Ceux-ci nous ont donné un concert qui dépasse encore le vacarme de Tapang-Prey et le sommeil nous fut rigoureusement interdit pendant l’exécution des morceaux.
Il y eut même une variante. Vers minuit, comme nous ne dormions pas, un effroyable tintamarre éclatant tout à coup à l’intérieur de la canha nous fit croire à une invasion de pirates ou à un tremblement de terre. Ce n’était qu’une dégringolade de casseroles, provoquée par un visiteur nocturne qui s’intéressait vivement aux reliefs de notre cochon de lait. Nous voulûmes reconnaître son identité, et nous ne fûmes pas peu surpris de nous trouver en présence d’un chien, un échappé du concert qui avait tenu à venir nous rendre ses devoirs à domicile. Cet animal avait trouvé le moyen, je ne saurai jamais comment, de grimper à l’échelle de la vérandah pour pénétrer dans notre cabane: un tel numéro ferait la fortune d’un Music-Hall. Il fut pourtant reçu assez fraîchement et redescendit l’échelle plus vite qu’il ne l’avait montée: mais notre intervention tardive ne sauva point, hélas! les restes si précieux... et si comestibles de notre cochon de lait...
Je dois déclarer d’ailleurs, qu’à la suite de ce pillage nocturne, la Némésis canine qui nous poursuit parut satisfaite: le concert s’apaisa par degré, tout rentra dans le plus profond silence et nous pûmes achever en paix notre nuit.
... Ce matin, Guérin, aidé d’Hervé et de deux des conducteurs qui ont amené les charrettes de Tay-Ninh, arrange la magnéto, démonte et nettoie les soupapes, prépare enfin les armes qui nous conduiront, je l’espère, à la victoire!
Cependant, je reçois en grande cérémonie le chef du village.
Il nous apporte son petit cadeau: c’est un bœuf entier dont l’énormité me remplit d’une reconnaissante confusion.
Demain ce sera probablement un éléphant!
Après-demain... je ne sais pas prévoir les bonheurs de si loin et, d’ailleurs, la série animale me semble épuisée.
Le chef parti, je fais comparaître le nouveau guide que M. Beaudoin nous a si gracieusement envoyé: c’est un Linh de physionomie ouverte, intelligente et vive, et sa figure prévient en sa faveur: mais hélas, il ne parle absolument que cambodgien.
Que deviendrions-nous sans notre vieux Brin-d’Amour!
Voilà quelque temps déjà que nous n’avions pas parlé de lui... C’est qu’il s’enfermait dans une prudente réserve: ses qualités ayant été une fois reconnues, il ne sentait plus la nécessité de les faire valoir.
Mais aujourd’hui, les circonstances le ramènent au premier plan.
Brin-d’Amour va sauver la situation. Il va se révéler comme l’interprète idéal!
Je l’envoie chercher en toute hâte. On le trouve étendu, les yeux clos, à l’ombre d’un manguier, en train de chercher un compromis entre le sommeil de la nuit et la sieste de l’après-midi. On l’arrache non sans peine à sa rêverie et on me l’amène.
Mis en présence du Cambodgien, il l’observe sans rien dire à travers ses paupières bridées. Il attend sans doute que l’autre fasse les premiers frais...
Je brusque la présentation et le Linh se décide à prendre la parole. Brin-d’Amour le laisse dire, se dandine, regarde la terre avec une attention soutenue et ne répond rien.
Le Linh insiste, je crie, Brin-d’Amour garde le silence le plus hermétique. Selon la forte expression de maître Rabelais: «On n’en saurait tirer non plus qu’un pet d’un âne mort!»
Enfin, après avoir, en bon comédien, pris son temps et ménagé son effet, notre interprète déclare avec une tranquillité souriante qu’il ignore absolument le cambodgien et que d’ailleurs il compte se renfermer désormais dans ses fonctions de cuisinier.
Un humanitaire l’aurait tué! Je me contente de le bousculer comme il le mérite, mais décidément Brin-d’Amour a le sourire et il ne le perd pas pour si peu. Il semble soulagé de m’avoir fait cet aveu et se forge sans doute une félicité à la pensée des loisirs qu’il va pouvoir se donner désormais...
... Il n’en reste pas moins que nous voilà sans interprète. Ce qui va singulièrement compliquer nos embarras.
Je n’ose pas trop y songer et pour m’étourdir je vais interroger le télégraphiste sur la nature et les difficultés de la route que nous allons avoir à suivre jusqu’à Kompong-Cham. Il nous la promet sablonneuse et malaisée et nous laisse prévoir que nous en aurons au moins pour trois ou quatre jours!... Dans ce pays où une portée de fusil équivaut à une vingtaine de kilomètres, trois ou quatre jours doivent signifier quelque chose comme l’éternité.
Pour compenser la défection du fâcheux Brin-d’Amour, nous élevons à la dignité de chef de convoi l’un de nos conducteurs de charrettes: Nam-Ay, qui a fait preuve en toutes circonstances d’une intelligence et d’un dévouement absolus: il paraît fort sensible à cet honneur qui pourtant lui imposera de graves devoirs, car il lui faudra désormais répondre du contenu des malles et de la régularité des transports.
Notre provision de cognac et de whisky est épuisée... et comme les alcools européens n’ont pas encore envahi ce pays (qui s’enivre provisoirement, depuis quelques siècles, avec le _choum-choum_, eau-de-vie de riz nationale!) nous allons nous trouver désormais réduits à l’eau et au thé. Déjà je m’entraîne pour me créer cet état d’âme (ou tout au moins d’estomac!) qui nous a valu les _teatotalers_, ces irréductibles adversaires de l’alcoolisme.
Mais qu’importe! La machine est prête et cela suffit à nous consoler de tout le reste. Demain nous partirons pour Kodorum, village éloigné d’une trentaine de kilomètres; nous espérons y coucher... si nous y arrivons, car nous ne sommes qu’au début de nos peines et nous n’en avons pas encore fini, sans doute, avec l’hostilité des choses et la Némésis indo-chinoise.
CHAPITRE VI
DÉPART DE KRECK--UN PEU DE VITESSE
ARRIVÉE A SUONG
23 mars 1908.
Au revoir, Kreck!
... Toute la matinée a été consacrée aux derniers préparatifs. Les essais du moteur justifient les plus belles espérances, les coolies sont chargés, les colis arrimés (ou _vice versa_), il ne reste plus qu’à partir. Nous emportons de Kreck un bon souvenir, de la viande froide, du riz et des œufs pour notre déjeuner.
Notre départ suscite un grand concours de populaire! Tout le village est dehors pour voir démarrer l’auto, qui a reçu ici le glorieux surnom de _Voiture de feu_... (un bien joli titre pour un roman d’aventures)!
Je fais demander au guide de monter sur le marchepied pour nous indiquer la route. Mais sa dignité s’y refuse. Cavalier avant tout, il ne veut pas entendre parler de confier sa monture à qui que ce soit. Et sans doute il se méfie de nos trente chevaux vapeur, qui ne lui disent rien qui vaille.
Cette difficulté m’embarrasse quelque peu... mais pas longtemps: car une foule d’indigènes se pressent autour de la voiture et lèvent les mains en agitant leurs doigts comme des écoliers qui implorent de leur maître la permission de quitter la classe pendant quelques instants. Je ne me méprends pas sur le sens de cette pantomime. Visiblement nous sommes entourés d’hommes de bonne volonté qui ne demandent qu’à remplacer notre centaure obstiné: tous donneraient un picul de riz pour monter dans la voiture de feu. Parmi la foule des candidats, j’en choisis un dont les yeux bridés pétillent de désir et d’intelligence. Tout joyeux, il s’installe aux pieds de Guérin et je prévois que ce guide improvisé saura se montrer à la hauteur de ses fonctions. Comment reviendra-t-il à Kreck? Il ne paraît guère s’en préoccuper, et j’avoue que son insouciance me gagne et calme tous mes scrupules.
Un tour de manivelle et en route!
Au bruit du moteur la foule s’écarte brusquement, comme la mer sous la proue d’un navire. Hommes, femmes et enfants se dispersent à toutes jambes, en poussant des cris où l’épouvante se mêle au plaisir d’avoir peur... des cris tout pareils à ceux des midinettes de Paris «quand elles se paient les montagnes russes». Le cheval du guide désaffecté n’a garde de perdre une si belle occasion de s’emballer. Il part à fond de train... et son cavalier doit commencer à regretter le marchepied qu’il a refusé si dédaigneusement tout à l’heure... car il ne se maintient en selle que grâce à une acrobatie méritoire et son équilibre me paraît bien instable.
Quant à nous, nous retrouvons enfin la joie de passer de la première à la seconde vitesse et l’agréable ronflement du moteur, qui règle bien, rythme nos espérances et nous annonce une bonne journée. Ce sera la première, s’il plaît à Dieu, et nous l’aurons bien méritée!