Part 12
Sous la trombe, nous traversons la forêt en troisième vitesse; c’est d’ailleurs de la folie pure ou du moins la rage du désespoir, car il est impossible de voir la route qui disparaît sous 40 centimètres d’eau. Nous roulons à moitié submergés, trempés, aveuglés... Et quelles secousses! quels cahots! quels bonds désordonnés sur les perfides racines, les trous, les ornières et toutes les variétés d’accidents de terrain. Il ne nous en arrive pas d’autres pourtant... Au bout d’une demi-heure la pluie cesse brusquement et dans la détente qui suit, sous le soleil reparu, nous marchons à merveille: nous nous embourbons bien un peu en vue de Tang-Krassang, mais pour repartir aussitôt. A trois heures, nous traversons en vitesse le pont du village et nous arrêtons pour saluer le gouverneur.
Il nous invite aimablement à passer la nuit chez lui et nous fait valoir les meilleures raisons de ne pas continuer notre route. Nous le remercions de son obligeance, mais nous ne voulons rien entendre! Nous nous sommes mis en tête de coucher à Baraï. Nous coucherons à Baraï.
Et nous repartons, enthousiastes...
Pan! à peine nous avons fait 30 mètres que le moteur s’arrête net... et pour la plus forte raison du monde: il ne reste plus une goutte d’essence.
--Ça y est! Je l’avais bien dit! constate Guérin avec cette exaspérante suffisance de ceux qui ont toujours prévu tous les malheurs.
Eh! sans doute! il l’avait bien dit... mais il n’empêche pas que nous voilà propres!... Plus d’essence, et encore 120 kilomètres à faire!
Si nous attendons ici que la provision arrive, nous risquons d’être bloqués par l’eau qui de plus en plus envahit la plaine et l’aura bientôt transformée en un immense lac... Agréable perspective!... Il est écrit que nous aurons établi le record de la panne!
Un seul parti se présente (et qui n’a pas de quoi affoler une Américaine): envoyer en toute hâte un messager à cheval vers M. Chambert pour lui demander si l’essence est arrivée et le prier, en ce cas, de nous l’envoyer le plus rapidement possible... Sinon, il nous faudra prendre des buffles à Tang-Krassang et nous faire tirer jusqu’à Kompong-Cham. L’homme part avec la lettre.
Et nous revenons tout penauds chez l’aimable gouverneur qui se montre ravi de nous recevoir, le brave homme!
En attendant l’heure du dîner, nous nous installons sur le pont pour tirer les cormorans à cou de serpent et les hérons qui remontent la rivière. Après en avoir abattu plus de cent pour la plus grande joie de la population réunie, nous allons dîner avec notre ami le gouverneur et nous passons la nuit dans sa maison, un peu réconfortés par la bonne grâce de son hospitalité.
* * * * *
21 avril 1908.
Dès la première heure arrive un soldat à cheval, porteur d’une très aimable lettre de M. Chambert.
Hélas, la précieuse essence n’est pas arrivée chez lui, mais il a télégraphié à son voisin, M. Beaudoin, pour lui demander de nous l’expédier si, par hasard, elle se trouvait à Kompong-Cham.
... Sans doute, pour le bon philosophe Spinoza qui considérait l’essence comme un mode de la substance (ou le contraire... je ne sais plus très bien!...) de telles contingences ne mériteraient pas qu’on s’y arrêtât!... Mais cette résignation métaphysique nous manque. Et à la pensée qu’il ne nous reste plus qu’à nous faire traîner par des buffles, une affreuse tristesse nous accable.
Il faut pourtant vaquer aux préparatifs de ce douloureux voyage. A dix heures, tout est terminé.
Et, tirés par trois paires de buffles à la carrure imposante et massive, nous nous mettons en route, suivis de nos charrettes et entourés d’une dizaine d’indigènes à cheval.
Évidemment c’est très joli à voir: et pour un spectateur désintéressé notre caravane offrirait un aspect pittoresque à souhait... mais le spectateur désintéressé n’est pas même là!
Et rien n’est monotone et exaspérant comme cette marche lente et intermittente.
Pour comble de détresse, les conducteurs ont une peur terrible de leurs animaux: ils n’osent les frapper pour hâter leurs pas et ils ne les accablent que de prévenances... tant et si bien qu’ils les ont attelés de façon qu’au premier écart, le buffle rebelle puisse se sauver; et l’on pense qu’il n’y manque point.
Je me demanderai toujours où nous avons pu trouver la patience nécessaire pour voyager dans de pareilles conditions.
... Enfin, à onze heures trois quarts, nous atteignons le pont de Pnow. A mesure que nous en approchions, je me sentais plus inquiet, les ponts nous ayant presque toujours ménagé de mauvaises surprises...
En allant reconnaître celui-là, je passe de l’inquiétude à la crainte la plus précise et j’ai le sentiment très net qu’un désastre nous attend. En effet, une crue énorme a depuis notre passage élargi la rivière qui roule des eaux rapides et boueuses. Le pont s’étant trouvé trop court, les indigènes l’ont allongé par un procédé très simple; en prenant des planches indispensables pour supporter le poids de la voiture et en les posant sur des pirogues. De la sorte le pont a perdu de sa solidité tout en gagnant de la longueur.
Je fais demander d’autres planches, il n’y en a plus!
Pourtant il faut passer à tout prix et nous n’avons pas le choix entre deux partis. Je laisse la direction de l’auto à mon brave Guérin et je me mets en devoir d’organiser l’opération.
La rivière étant peu profonde, j’y fais descendre un cordon d’indigènes pour soutenir le plancher. Ces vivantes cariatides semblent du reste s’amuser de tout leur cœur, en barbottant comme des gamins à la mer.
Cent autres traînent la voiture.
Je traverse le pont en proie à une indescriptible angoisse, je suis sûr qu’il ne supportera pas le poids de l’auto et des hommes et je m’attends au pire.
Enfin, comme à regret, je donne le signal du départ.
Les coolies me répondent par des cris sauvages et halent vigoureusement sur le câble d’acier.
Guérin au volant, la voiture avance. Le pont craque, mais résiste. Au moment même où je me reprends à espérer, un craquement plus fort me rend toutes mes craintes: c’en est fait! les planches qui soutenaient les roues arrière viennent de céder en se relevant du bout et l’arrière touche sur les pieux en bambous, qui arrêtent sa chute... mais pour combien de secondes?
Je ne pense pas que de tout notre voyage, nous ayons vécu une minute plus affreuse.
Affolé, je me jette au-devant des coolies pour les faire tirer de toutes leurs forces. Ma physionomie angoissée leur en dit sans doute plus long que les encouragements: d’un effort unanime, presque surhumain, ils parviennent à faire avancer l’auto _sur les piquets_... car les roues arrière chassent devant elles les planches au lieu de rouler dessus.
La voiture parcourt ainsi une dizaine de mètres...
Avec beaucoup d’à-propos, les «cariatides» (qui par bonheur ne participent point de l’immobilité des statues!) parviennent à retenir les planches transversales qui se dérobent et à les glisser de nouveau sous les roues arrière. Ainsi soutenue, la voiture roule... pour retomber d’ailleurs une seconde fois, mais si près de la rive que la bande hurlante des braves Cambodgiens qui se passionnent pour leur travail parvient à la tirer hors de l’eau.
Je n’ai jamais poussé un «ouf» plus convaincu!...
Dès que la voiture touche terre, ce pauvre Guérin, blanc comme un linge, quitte son volant et bondit sous les châssis pour constater les dégâts causés par les piquets du pont.
... Que va-t-il découvrir, mon Dieu?... Je tremble de le voir reparaître.
Au bout d’une minute il se redresse tout rayonnant.
--Je n’ai jamais vu ça! crie-t-il enthousiasmé... Les ressorts qui portaient à faux n’ont pas bougé et il n’y a qu’une petite bosse dans la tôle protectrice du réservoir... Et ce qui m’épate encore bien plus, c’est que la boîte des vitesses ait résisté!!!
Si nous étions près d’un bureau de télégraphe, j’enverrais mes éloges aux constructeurs d’une pareille voiture...
Nous nous félicitons naturellement de l’avoir une fois de plus échappé belle... et surtout d’avoir entrepris ce hasardeux voyage avec une machine à décourager l’obstacle!
Je remercie les vaillants Cambodgiens qui nous ont aidés avec tant de courage, d’entrain et d’intelligence et je leur laisse la bonne récompense qu’ils ont bien méritée. Cela nous vaut une explosion de reconnaissance qui nous va au cœur.
Mais l’estomac aussi a ses exigences!... Tant d’émotions nous ont ouvert l’appétit et incontinent nous nous mettons à table (si l’on peut dire!) sur le bord de la rivière... car, tandis que nous nous agitions dans l’affolement, l’impassible Tiam n’a pas perdu une minute pour faire cuire les inévitables œufs et l’inévitable riz qui composent notre ordinaire. Nous faisons honneur à ce maigre repas... et nous nous reprenons à croire que nous avons fatigué la chance contraire.
Hélas! à peine avons-nous fini de rassembler nos chaises, notre table et notre batterie de cuisine que le ciel adverse (et à verse!) rouvre sur nous toutes ses cataractes... En une minute la terre a disparu sous une nappe d’eau.
Nous nous réfugions dans la voiture, mais malgré la capote nous sommes trempés.
Autant repartir tout de suite!
Mais tel n’est pas l’avis des buffles qu’on vient d’atteler au petit bonheur sous cette trombe d’eau: ils refusent nettement de tirer. Nous nous demandons avec intérêt qui l’emportera de la pluie ou de leur obstination!...
C’est la pluie qui se fatigue la première.
Sans paraître vouloir céder tout à fait, elle diminue pourtant peu à peu et devient une pluie humaine et supportable.
Les buffles reniflent de satisfaction et se décident enfin à repartir. La plaine est déjà couverte d’eau: et c’est par une sorte de bruine fine et froide (le crachin, comme disent les marins) que nous arrivons vers huit heures du soir à Baraï, trempés, harassés, mourant de faim et donnant nos buffles aux cent mille démons de la mythologie bouddhique!
* * * * *
22 avril 1908.
Je crois pouvoir affirmer que malgré notre fatigue aucun de nous n’a fermé l’œil de toute la nuit, car les chiens ont tenu à nous donner un dernier concert et on peut leur rendre cette justice qu’ils se sont vraiment surpassés.
Et le pis est que les indigènes se sont mis de la partie: soit pour faire taire la meute hurlante, soit pour leur plaisir personnel, ils nous ont prouvé qu’en fait de tapage nocturne ils n’ont pas de rivaux dans la vieille Europe... Enfin, dans les rares moments où bêtes et gens se résignaient à un silence relatif, le cri du lézard entretenait notre insomnie! Cet innocent reptile qui, chez nous, peut passer pour un modèle de discrétion, s’est découvert (grâce à l’influence du milieu sans doute!) une voix redoutable, non qu’elle soit éclatante et claire, mais si rauque et si lugubre qu’on en reste énervé même après qu’elle s’est tue...
Nous nous levons donc de mauvaise humeur, avec la noire perspective d’une journée entière d’auto-buffle!
La pluie a cessé et nous ne voulons pas nous attarder ici, car nous nous rappelons avec tristesse notre entrée triomphale à Baraï le mois dernier et nous nous sentons profondément humiliés.
Tout cela par la faute de la poste ou des Messageries Fluviales qui ont certainement commis une erreur de nom de province dans l’envoi de notre essence. Rien n’est plus exaspérant que de subir les conséquences d’une faute dont on n’est pas responsable. Tout était si bien prévu, nos dispositions si bien prises... Et voilà toute la fin de notre voyage et ce retour dont nous nous faisions fête, compromis par une négligence anonyme et contre quoi nous ne pouvons rien. Nous sommes d’autant plus désolés que maintenant la route est bonne et praticable... Quand je dis la route, le mot de _sente_ serait plus exact sans doute, mais nous avons franchi tant d’ornières que nous n’en sommes plus à cela près... et si nous avions seulement un peu d’essence nous pourrions rentrer à Saïgon en deux ou trois étapes!
Enfin, il faut nous résigner... De nouveaux buffles nous entraînent hors de Baraï. Leur lenteur ne les distingue point de ceux qui nous traînaient hier... c’est toujours le même pas inégal et lourd, les mêmes à-coups, les mêmes cahots.
Nous nous arrêtons pour déjeuner auprès d’une petite pagode en pleine forêt: je laisse le volant à Guérin et vais en avant tuer quelques malheureux volatiles sur lesquels je passe ma mauvaise humeur.
A cinq heures, nous atteignons le village de Poungro où nous nous disposons à passer la nuit.
Nous avons parcouru dans toute cette journée vingt kilomètres!
Cela se passe de commentaires... sauf celui de Guérin:
--Il y a de quoi donner sa démission!
CHAPITRE XV
RÉVOLTE DE BUFFLES--L’ESSENCE
ARRIVÉE A KOMPONG-CHAM--EMBARQUEMENT
PNOM-PENH--RETOUR A SAÏGON
23 avril 1908.
Nous quittons Poungro à huit heures du matin.
Devant le moteur (impuissant hélas) trois paires de buffles balancent leurs grosses têtes ornées de cornes monumentales... j’ai beau me raisonner, je ne puis m’habituer à cet attelage incohérent et anachronique!
Le départ est plutôt de mauvais augure... Dès les premiers pas de nos buffles, nous nous embourbons dans une rizière et il faut le concours de tous les indigènes qui unissent leurs efforts à ceux des six nobles bêtes à cornes pour nous faire avancer péniblement, car les roues sont enfoncées dans la vase jusqu’au moyeu...
Enfin, après des efforts dérisoires, nous atteignons un terrain plus résistant. Désormais nous allons pouvoir rouler à la vitesse de trois kilomètres à l’heure.
Le soleil fait «une rentrée» éclatante!... mais, comme les grands premiers rôles, il charge trop ses «effets»! Vraiment il abuse. Nous en sommes presque à regretter la pluie et nous ruisselons tout autant qu’hier.
Les buffles eux-mêmes sont incommodés de la chaleur et leur gêne se traduit par des signes de rébellion manifeste. Sans doute ils rêvent d’une sieste sous l’ombrage... Et nous donc!
A midi nous rencontrons un arbre qui se dresse fort à propos dans la plaine. Il paraît souffrir de sa solitude. Autant pour le distraire que pour déjeuner, nous nous arrêtons à l’ombre de ses branches. Cependant, bêtes et gens vont prendre un repos bien nécessaire, car la chaleur est devenue intolérable.
A deux heures on attelle à nouveau les buffles et nous repartons sans qu’il me soit possible d’obtenir des renseignements précis sur l’endroit où nous ferons l’étape. Cette incertitude ne contribue pas à nous égayer...
Pour varier les plaisirs, voilà que, vers deux heures et demie, les deux buffles d’arrière, tenant à manifester leur volonté de ne plus rien savoir, se mettent à ruer dans leurs traits, brisent un phare et finalement se détellent.
La chaleur aidant, je commence à bouillir et je donne des ordres au petit soldat envoyé par M. Chambert, afin qu’il fasse mettre un homme de chaque côté de ces «bovidés» rebelles que Guérin traite dédaigneusement «de moteurs à bouse»!
Tout l’attelage étant ainsi encadré, nous repartons.
Mais le même incident se renouvelle un peu plus loin, car les conducteurs craignent tellement les bêtes qu’ils n’osent les frapper et n’ont donc aucun argument valable pour les faire rentrer à leur place.
... La même cérémonie recommence toutes les dix minutes. Je finis par prendre la mouche et tant bien que mal, mais d’un accent dont la véhémence se passe de traduction, je fais comprendre au soldat que, si les conducteurs ne font pas avancer leurs buffles et ne les empêchent pas de se sauver à tout bout de champ, je prends ma plus grosse carabine et je tire dans le tas.
Cette tartarinade porte à merveille. Ma menace (que je n’ai, comme bien l’on pense, nulle envie de mettre à exécution!) est à peine formulée que les buffles, harcelés de coups de bâton et d’injures gutturales, partent au grand trot, sans montrer la moindre velléité de résistance. Nous sommes secoués comme dans un panier à salade, mais, enfin, nous avançons et nous faisons ainsi un bout de chemin.
... Tout à coup, de ce même ton enthousiaste dont les éclaireurs des Dix Mille saluèrent jadis l’apparition de la mer, Bernis s’écrie:
--Une charrette! Une charrette et une lettre! l’essence! l’essence!
A ce mot magique, l’attelage, qui sans doute n’attendait que cela, s’arrête instantanément... Tout le monde saute à bas de l’auto par toutes les ouvertures et se précipite en une folle débandade à la rencontre de la charrette... Je crains un instant que nous ne courrions à une suprême désillusion. Mais non! c’est bien l’essence!... notre provision tant désirée que les Messageries Fluviales avaient adressée par erreur à Kompong-Cham au lieu de Kompong-Thom... et que M. Beaudoin, sur la dépêche de M. Chambert, a l’obligeance de nous renvoyer.
Notre joie ne peut se décrire... Fini l’auto-buffles!
Enfin nous allons donc pouvoir rouler et faire de la vitesse!
Guérin exécute un cavalier seul, nous poussons des vivats en l’honneur des deux aimables résidents... puis, tels des pirates à l’abordage, nous nous ruons en brandissant nos haches pour éventrer l’emballage des bidons.
Le paisible Tiam nous croit atteints de folie subite... Ses yeux bridés se plissent d’inquiétude, il s’approche avec méfiance. Mais nous lui faisons comprendre que «c’est même chose Chum-Chum pour faire marcher dragon!» Notre ivresse de pétrole le gagne à son tour. Les réservoirs sont remplis en un clin d’œil et les buffles (qui n’en reviennent pas!) dételés en un tour de main.
Mais une dernière question se pose:
--Après tant de chocs, tant de cahots, tant de bains, le moteur voudra-t-il fonctionner? Ne va-t-il pas, lui aussi, faire le buffle? Cruelle énigme!
Guérin, un peu pâle, se met à la manivelle et commence à moudre un café illusoire.
Un tour, deux tours!
Le moteur ronfle comme au sortir de l’usine... Son joyeux et puissant ronronnement accompagne les éclats bruyants de notre joie.
Vite, nous prenons la caisse d’huile attachée sur le marchepied et sans regarder, nous versons à flots le liquide dans le réservoir, tandis que Guérin remplit de graisse les diverses boîtes.
Tout est paré!... et nous ne demandons qu’à nous en aller.
A tour de bras nous payons les conducteurs de buffles, les coolies, la charrette qui vient pour ainsi dire de nous sauver.
Je me mets à la direction! Guérin prend place à ma gauche, sur le marchepied s’installe le fidèle Compagnon qui ne craint ni les secousses, ni les douches (car il va nous falloir encore rouler dans l’eau). Dans le fond de la voiture se prélassent Tiam... et Bernis qui vient de mettre en marche. Et nous démarrons!...
La sirène épouvante les bêtes et les gens... mais son bruit strident résonne à nos oreilles comme une musique exquise...
Il me semble bien que le moteur pétarade un peu trop... peut-être tient-il aussi à exprimer sa joie de repartir... dans quelques instants il se calmera.
Il se calme en effet, dès que j’embraye en seconde vitesse. Il se calme même si bien qu’il n’a plus la force de nous faire avancer. Ce brusque arrêt fait tomber toute notre joie!
Qu’est-ce encore?... Une soupape encrassée? un inflammateur déréglé? Nous sommes si habitués à prévoir le pire!
Guérin descend, inspecte et se redresse en riant. Ce n’est que le décompresseur, que dans la hâte de repartir, Bernis a tout simplement oublié de rentrer.
Il peut se vanter de nous avoir fait une belle peur!
Nous repartons magnifiquement!
Le moteur tourne à merveille et tire de toute sa puissance dans les flaques d’eau que nous traversons. Nous filons parmi les éclaboussures, sans même nous en apercevoir.
Mais soudain, Guérin me dit d’arrêter!... Quoi!... Ce n’est pas fini! Oh! ce Guérin, je le tuerais!... C’est égal: auparavant mieux vaut stopper quand même: selon sa détestable habitude, notre prudent mécanicien doit avoir encore raison!
Allons bon!... cette fois-ci, c’est de l’eau dans le graisseur. En effet, le bidon à demi plein fixé sur le marchepied, ayant perdu son bouchon (l’imbécile!), s’est rempli d’eau pendant les pluies et tout à l’heure, en versant trop précipitamment, nous ne nous sommes pas avisés de ce détail.
Il est écrit vraiment que nous épuiserons toute la liste des pannes! Nous n’avons qu’à démonter et à vider entièrement le graisseur pour le remplir d’huile pure... Et en route!
Maintenant, nous roulons à toute vitesse dans une véritable trombe d’eau et de boue. On se croirait sur un torpilleur par grosse mer! Mais notre brave machine semble vouloir rattraper le temps perdu. Elle marche comme elle n’a jamais marché.
Bientôt nous prenons la chaussée qui conduit à Kompong-Cham. Nous roulons presque constamment en quatrième vitesse: nous sommes couverts d’une eau jaune qui nous rend méconnaissables, mais qu’importe!... C’est un bain de couleur locale!
Par moments des secousses terribles nous font craindre de voir la carrosserie se briser ou les ressorts céder... Mais non! les voyageurs en sont quittes pour rouler et tanguer ferme, c’est tout... rien ne casse; et à cinq heures du soir, nous nous arrêtons devant la résidence, un peu fatigués sans doute et sales à faire peur, mais tout joyeux d’avoir si bien marché.
Malheureusement M. Beaudoin est absent et nous en éprouvons une grosse déception.
C’est M. Dessenlis qui vient nous recevoir. A notre vue il s’arrête interdit; il ne nous attendait pas si tôt.
Après nous avoir comblés de félicitations étonnées et qui nous sont d’autant plus précieuses, il nous fait les honneurs de la résidence. Nous procédons à une toilette minutieuse... non sans besoin, et nous sommes tout juste prêts pour nous mettre à table.
Nous trouvons à dîner plusieurs invités, entre autres l’administrateur de Swaikléang, M. Voitel, qui avec amabilité nous invite à venir chasser chez lui.
Et nous nous retirons de bonne heure, car nous sommes tous un peu fourbus.
* * * * *
24 avril 1908.
La voiture est aujourd’hui livrée aux prisonniers; ils lui font une toilette en règle... qu’elle a bien gagnée elle aussi.
Guérin, qui préside à ces ablutions, me dit dans son rapport que pas un seul boulon n’a bougé, j’en reste émerveillé!
L’après-midi se passe à chasser sur l’étang.
Plusieurs canards et poules sultanes au tableau.
* * * * *
25 avril 1908.
Une dernière déception nous attendait, qui va gâter notre retour. Ces pluies continuelles ayant amené une crue considérable des eaux, il nous devient naturellement impossible de revenir, comme nous le désirions tant, par le chemin de Kreck-Tay-Ninh.
Et la triste conséquence de cette hostilité des éléments, c’est qu’il va falloir nous séparer de notre bonne voiture et l’embarquer pour Pnom-Penh sur une chaloupe des Messageries Fluviales.
Nous irons nous-même par eau... puisque les bateaux sont maintenant les seuls moyens de transport possibles.
Ainsi, notre voyage va s’achever de la façon la plus monotone et la plus aquatique!... _Desinit in piscem!_...
... Dès ce matin, Guérin est allé reconnaître le chemin que devra suivre la voiture pour descendre sur la berge du Mékong jusqu’à la chaloupe. Comme cette berge est à pic, cela nous ménage encore quelques émotions.
* * * * *
Même jour, six heures.
Enfin... c’est fait... et malgré de terribles difficultés, sans accrocs ni dommage, grâce à la parfaite amabilité de M. Dessenlis et de tous les Européens présents que je tiens à remercier ici de leur concours si bienveillant et si gracieux.