Part 13
Pour descendre la berge escarpée du fleuve, il a fallu retenir la voiture par une chaîne à l’arrière, caler les roues de devant avec des madriers... et laisser glisser lentement l’énorme masse jusqu’à la chaloupe. La moindre imprudence pouvait avoir les suites les plus néfastes. Enfin, tout s’est bien passé.
Guérin, que rien ne saurait décider à quitter sa voiture, vient de s’embarquer sur la même chaloupe. Il nous attendra à Pnom-Penh.
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28 avril 1908.
M. Voreau, inspecteur des douanes, a l’amabilité de mettre à notre disposition sa chaloupe qui va nous conduire à Pnom-Penh (à la Capitale, comme on dit ici, tout naturellement d’ailleurs!). Ainsi, nous serons comme chez nous et confortablement installés.
Et nous liquidons!... C’est-à-dire que, dans l’après-midi, je paie et renvoie les trois charrettes qui nous ont suivis (et au besoin précédés, dirait M. Joseph Prudhomme!) depuis Tay-Ninh.
Le brave Nam-Ay et ses deux camarades avaient les larmes aux yeux en nous quittant. Je les regrette vivement, car ce sont trois fidèles et sûrs compagnons qui nous ont rendu bien des services pendant ce pénible voyage.
Après le dîner, au moment où nous embarquons, M. Dessenlis nous comble de joie en nous donnant plusieurs splendides trophées de buffles et de cerfs qui, joints à ceux que M. Chambert a eu la bonté de nous offrir, seront, pour des chasseurs impénitents comme nous, le plus agréable souvenir de notre séjour au Cambodge.
A dix heures, nous partons après un dernier adieu à Kompong-Cham et à notre charmant hôte.
... N’oublions pas pourtant, en quittant cette ville, de consacrer une mention peu honorable à notre ex-boy-interprète-guide-cuisinier, le fâcheux Brin-d’Amour qui, toujours en prison, continue de méditer sur les bienfaits de l’automobile et les méfaits de l’horlogerie européenne.
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27 avril 1908.
Après une nuit paisible sur le grand fleuve, une de ces nuits où le sommeil bercé par le chant monotone des sampaniers que l’on croise devient une véritable volupté, nous débarquons à six heures du matin et nous nous rendons au Grand-Hôtel où nous devons descendre pendant notre séjour à Pnom-Penh. Guérin, arrivé d’hier au soir, a mis la voiture au meilleur garage de la ville (c’est d’ailleurs le seul!).
A l’œil du chauffeur, la capitale du Cambodge est fort en retard sur celle de la Cochinchine où l’automobilisme est déjà populaire.
Ici, on ne rencontre que quelques rares tacots, bruyante et malodorante quincaillerie, dont les rues sont empoisonnées. On peut bien penser si notre belle Lorraine a fait son petit effet, surtout après les exploits qu’elle vient d’accomplir et qui lui valent déjà une renommée indo-chinoise... Je crois même pouvoir insinuer que les ronflements sonores et réguliers de son moteur ne sont pas sans faire naître quelque jalousie! Car pour être chauffeur on n’en est pas moins homme!
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28 avril 1908.
Nous allons consacrer cette journée et celle de demain à visiter la ville et les environs. Les quartiers indigènes, avec leurs boutiques et leurs bazars hétéroclites et bizarres et leurs théâtres bruyants, font de Pnom-Penh une capitale grouillante et joyeuse, et des monuments comme le Palais d’Argent et le pont des Nagas lui donnent une physionomie originale et rare.
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29 avril 1908.
Encore un désappointement!... Il y a quelques chances pour que ce soit le dernier, mais nous n’en restons pas moins furieux!... Une dépêche de Mayréna m’annonce que la crue des eaux et le manque de ponts rendent absolument impraticable la route de Mytho à Saïgon... Ainsi nous voilà forcés de revenir jusqu’à Saïgon avec le bateau, au lieu de faire par nos propres moyens cette rentrée triomphale qui eût consacré le progrès de l’automobilisme en Indo-Chine... Jusqu’au bout de notre voyage l’eau sera donc notre continuelle ennemie.
Dans l’après-midi, puisqu’il faut renoncer aux joies du retour en auto, nous embarquons la voiture sur _l’Atalo_ des Messageries Fluviales... Je viens de la voir solidement amarrée sur le pont, dont elle occupe toute la largeur. Demain nous prendrons le même bateau et nous accompagnerons tous jusqu’à Saïgon notre solide et vaillante compagne.
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30 avril 1908.
A dix heures du matin, nous occupons nos trois cabines. Elles nous paraissent bien étroites et nous y étouffons... Aussi nous empressons-nous de monter sur le pont. Mais il est encombré de Chinois, d’Annamites, de bagages, de cages à poules, à tel point que, ne sachant où nous mettre pour trouver un peu d’air et de tranquillité, nous prenons le parti de nous installer sur les sièges de la voiture. Cela nous rappelle nos longues journées d’auto buffles... Et nous restons là tout le jour, causant et devisant, tandis que les berges du grand fleuve se déroulent lentement sous nos yeux.
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1er mai 1908.
Saïgon!
Ainsi, malgré la fortune adverse et tant de pannes et tant de déboires, nous sommes rentrés en quinze jours.
On accoste à onze heures du matin. Mayréna prévenu par dépêche est là, dominant toute la foule de sa haute taille, il nous félicite vivement de cette belle randonnée qu’il a suivie passionnément, à mesure que nous avancions vers Ang-Kor. Notre bonne voiture est roulée sur une large passerelle jusqu’à la terre ferme.
Nous y prenons tous place, un tour de manivelle et l’on part... jusqu’à l’Hôtel Continental: ce n’est pas la plus longue de nos étapes! mais c’est sûrement la plus agréable.
Comment dire notre joie de nous retrouver dans cette belle et bonne ville de Saïgon, après avoir mené à bien une entreprise qui nous paraissait, ainsi qu’à bien d’autres, irréalisable et folle!
Mayréna nous apprend que, d’un commun accord, tous les automobilistes de la capitale avaient formé le projet de venir à notre rencontre sur la route avec des drapeaux et de la musique pour nous faire une réception enthousiaste.
Nous maudissons une fois de plus cette eau hostile et perfide qui nous prive encore d’un accueil dont l’idée seule nous flatte et nous émeut.
Et maintenant, il ne me reste plus qu’un devoir bien doux à remplir, celui de remercier les trois fidèles compagnons à qui j’offre ces notes en souvenir reconnaissant des heures (pas toujours gaies) que nous avons passées ensemble. Jamais, aux pires instants de découragement, leur endurance n’a faibli; jamais leur amitié ne m’a fait défaut.
C’est à Guérin surtout que je dois la réussite de ce voyage. Et je ne saurais trop louer son intelligence, son courage et son activité. J’admire surtout cette inaltérable bonne humeur, qu’il conservait même lorsqu’il lui fallait se coucher dans le sable brûlant pour examiner les dessous de sa voiture. Malgré la blessure qui le faisait terriblement souffrir, il ne prenait de repos que lorsqu’il avait tout vérifié, jusqu’au plus petit boulon, jusqu’au dernier ressort. Et jamais il n’a murmuré contre tant de mésaventures: cette gaîté-là, si alerte et si française, c’est la parure du courage. Grâce à Guérin, la voiture a pu accomplir les véritables prodiges qu’exigeaient les chocs ménagés par les sentiers, les plaines, les rizières et les ponts qu’il nous a fallu traverser pendant cette expédition sans route.
Je voudrais dire aussi toute la reconnaissance que je garde au charmant Compagnon qui n’a point hésité, malgré son goût pour le confortable et la paix du _chez soi_, à me suivre dans une aventure qui ne pouvait guère passer pour une partie de plaisir. La bonne grâce, l’enjouement, la gaîté spirituelle du «Compagnon» ne se sont jamais démentis «aux plus mauvais jours de notre histoire!» Son aimable sourire fut la clarté et la joie de ce voyage, et je lui sais gré de ce qu’il a su mettre de gentillesse dans son dévouement.
Et je n’ai pas besoin d’ajouter que je remercie de tout cœur le bon et fidèle Hervé de Bernis. Je le connais de longue date: il sait toute l’affection que je lui porte, et qu’il mérite si pleinement par la droiture de son caractère, et par toutes les qualités chevaleresques qui sont inséparables de sa race et de son nom.
Un dernier mot encore pour les constructeurs de Lunéville et en particulier pour M. le Baron Adrien de Turckheim, qui s’est lui-même si gracieusement intéressé à fournir une machine capable de supporter jusqu’au bout, sans jamais manifester la moindre fatigue, ce long voyage plein d’incidents imprévus. Lorsqu’au retour, notre voiture a été entièrement démontée, on a constaté que pas une pièce n’avait pris de jeu et qu’aucun engrenage ne laissait voir la moindre trace d’usure. Pendant un mois encore, je m’en suis servi journellement sur les excellentes routes de la Cochinchine et à mon départ je la renvoyais intacte à Paris.
Quant aux pneus Michelin, ils ont bu l’obstacle!
... Le raid Saïgon-Ang-Kor est terminé et c’est avec une profonde reconnaissance que je vous redis:
Merci, chers compagnons! Merci!
Puissions-nous avoir, au sens propre du mot, montré la route, cette route d’Ang-Kor qui serait si nécessaire au développement de notre belle colonie. Puissions-nous ainsi avoir servi, dans la mesure de nos moyens, la cause de la plus grande France!
TABLE DES MATIÈRES
Pages. Préface I CHAPITRE PREMIER Arrivée à Saïgon. 1 CHAPITRE II Le voyage d’essai à Tracop.--Début de la Diétrich dans la brousse. 11 CHAPITRE III Le chant du départ.--Une route pavée des meilleures intentions. 21 CHAPITRE IV La première journée dans la brousse. 33 CHAPITRE V Concert nocturne.--«Camping» forcé à Tapang-Prey.--Tampho.--La forêt.--Kreck. 53 CHAPITRE VI Départ de Kreck.--Un peu de vitesse.--Arrivée à Suong. 93 CHAPITRE VII De Suong à Kompong Cham.--Un incident. 107 CHAPITRE VIII Séjour à Kompong-Cham. 121 CHAPITRE IX Départ de Kompong-Cham.--Le pont de Pnow et Tang-Krassang.--Le feu dans la prairie.--Ensablés.--Arrivée à Kompong-Thom. 131 CHAPITRE X Séjour à Kompong-Thom.--Chasses.--Faux départ.--On opère Guérin. 147 CHAPITRE XI Départ de Kompong-Thom.--Arrivée à Kompong-Chen.--Chick-Reang.-- Plus de route.--Arrivée à Siem-Reap. 163 CHAPITRE XII Arrivée aux ruines d’Ang-Kor-Vat.--Entrée de l’auto par la porte des Éléphants.--Visite d’Ang-Kor-Vat et d’Ang-Kor-Thom. 181 CHAPITRE XIII Départ.--Chick-Reang.--La boue et la pluie cambodgiennes.--En détresse sous l’orage.--Kompong-Thom.--Terrible angoisse.-- Dernier saut de la voiture. 201 CHAPITRE XIV Départ de Kompong-Thom.--L’auto aquatique.--Plus d’essence: auto-buffle. 215 CHAPITRE XV Révolte de buffles.--L’essence.--Arrivée à Kompong-Cham.-- Embarquement.--Pnom-Penh.--Retour à Saïgon. 233
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