La Ville au Bois dormant

Part 11

Chapter 113,727 wordsPublic domain

Et les pirates?... Ils s’obstinent à briller par leur absence et nous sommes un peu déçus de ne pas rencontrer ces fameux bandits qui font trembler les populations. Ces notes de voyage auraient certainement gagné à tourner au roman d’aventures au lieu de rester le récit exact de nos mésaventures incessantes! Mais le souci de la vérité nous interdit de sacrifier à la fantaisie. Nous n’avons pas vu les pirates: nous en avons seulement beaucoup entendu parler. Et peut-être la réciproque est-elle vraie?... eux aussi, sans doute, auront beaucoup entendu parler de nous et surtout de cette _voiture de feu_, de ce _dragon_, dont la vitesse et le bruit eussent très probablement suffi à les tenir en respect. Quoi qu’il en soit, ces messieurs n’ont point jugé à propos de se montrer. Je le regrette pour ma carabine et pour mes lecteurs.

Nous atteignons donc Chick-Reang sans combattre, mais non sans nous ensabler en traversant la digue de la rivière... cette même digue qui, déjà à l’aller, nous avait joué un si vilain tour et avait si bien failli nous faire verser.

Par bonheur, nous retrouvons là notre charmant ami le gouverneur indigène. Il se précipite à notre secours, accompagné d’une bande de coolies qui, sous sa ferme et habile direction, ont vite fait de nous tirer de ce mauvais pas.

Et, comme dit Guérin: «Nous n’y coupons pas pour le feu d’artifice!»

En effet, notre ami pratique toujours l’hospitalité pyrotechnique... et c’est au milieu des plus accueillantes pétarades que nous pénétrons dans sa demeure où nous déjeunons à la hâte, malgré toute son insistance pour nous garder. Mais le temps presse. Et si nous avons mis vingt-huit jours pour venir de Saïgon à Ang-Kor, nous sentons grandir en nous le secret désir de battre notre propre record.

Donc, dès une heure vingt, nous prenons congé de notre aimable hôte et nous repartons avec l’intention un peu hardie d’arriver le soir même à Kompong-Thom.

Aux approches de Kompong-Chen, nous trouvons le terrain détrempé et boueux. Il a dû pleuvoir énormément depuis notre passage. Cette simple constatation nous remplit d’inquiétude... La série de nos déboires aquatiques va-t-elle donc recommencer, et allons-nous donc nous trouver contraints de reprendre la lutte avec l’eau, notre pire ennemie... Cette crainte légitime ne doit rien à l’alcoolisme! Mais si nous devons, après avoir élargi le chemin en venant, nous trouver arrêtés par la boue, voilà qui risque de compromettre notre retour.

Cela n’empêche point qu’à deux heures nous arrivons à Kompong-Chen, ce qui nous permet de déclarer modestement que nous avons marché à une allure merveilleuse.

L’excellent gouverneur indigène voudrait bien nous décider à passer la nuit chez lui, mais nous sommes résolus à ne pas écouter la voix des sirènes (sauf celle de notre voiture!...) et nous donnons ordre à Nam-Ay de faire aller les charrettes jusqu’à Kompong-Thom.

Un dernier adieu au brave Cambodgien et nous démarrons majestueusement.

D’abord tout marche à merveille.

Mais hélas! nos tristes pressentiments ne tardent pas à se justifier... Peu à peu la route mollit sous nos pneus. Nous franchissons quelques kilomètres dans des flaques de boue et, tout à coup, la voiture refuse nettement d’aller plus loin. Le moteur, affolé, tourne comme un derviche et perd toute action sur les roues qui patinent. Les antidérapants ne mordent plus l’argile des ornières.

Tout le monde descend.

Avec les pioches et les piques, nous reprenons tristement notre besogne de terrassiers sans autre effet d’ailleurs que de faire une sorte de bouillie rougeâtre à dégoûter des Spartiates!

Nous en sommes réduits aux stratagèmes les plus désespérés, comme par exemple à casser les termitières pour remplir de leurs débris les sillons qui semblent se creuser davantage à mesure que nous les comblons.

Après une demi-heure de travail, nous tentons un démarrage timide... Dix mètres plus loin, nous nous embourbons de nouveau... et cela sous les yeux étonnés et voire un peu méprisants d’un groupe d’indigènes qui sont accourus au passage de la voiture et qui ne paraissent pas regretter leur dérangement. Nous en sommes humiliés comme il convient et il est évident que le prestige européen n’en mène pas large.

Mais que faire?...

Les indigènes qui, pour comble de confusion, commencent à nous prendre en pitié, nous font comprendre qu’il est impossible de trouver ni bœufs ni buffles dans la région.

Et la nuit arrive. Une nuit escortée de gros nuages noirs qui envahissent rapidement tout le ciel et qui ne présagent rien de bon.

Nous ne pouvons cependant pas coucher là!

... Pourtant, je devine que, moyennant finances, la commisération des indigènes qui nous entourent ne demanderait qu’à devenir active: c’est d’une psychologie très simple, mais infaillible.

Nous entamons donc les négociations. Le résultat ne se fait pas attendre! La loi de l’offre et de la demande s’affirme une fois de plus, si bien qu’au bout de quelques minutes, Guérin ayant fixé aux ressorts d’avant deux cordes longues de plus de vingt mètres, tous les badauds, hommes, femmes et enfants, s’y attellent courageusement, tout joyeux de la bonne aubaine.

Et nous avançons, en demi-première vitesse...

Où sont nos belles allures de ce matin?

Je me renseigne sur un abri pour la nuit; car nous n’avons rien avec nous, tout notre campement étant resté sur les charrettes. Il paraît que nous trouverons une pagode auprès de ce fameux arbre postal où nous avons fait halte en venant...

Maintenant il fait nuit noire. Des éclairs éblouissants qui se succèdent presque sans interruption nous montrent du moins la route. Les phares projettent deux faisceaux lumineux sur les épaules luisantes des coolies. Et toute cette scène prend un aspect fantastique, dont nous jouirions peut-être... sans la pluie qui nous aveugle. Et quelle pluie!... Avec nous, le déluge. C’est à se demander si notre voyage ne devient pas sous-marin!

Enfin, nous stoppons devant la palissade de la pagode.

Les coolies ruisselants lâchent les cordes.

A la hâte, on extrait de la voiture la malle et les provisions et Guérin repart avec notre guide garer l’auto sous l’arbre postal décidément bien précieux. Le guide y passera la nuit et les phares allumés avertiront le cortège des charrettes, qui s’arrêtera pour nous attendre.

Notre aimable compagnon veut bien remplir les fonctions de cuisinier où il excelle d’ailleurs et, avec l’aide de Tiam, se met à préparer le dîner.

Guérin revient trempé jusqu’aux «eaux» (suivant sa propre expression). Nous mangeons vite et sans rien dire, puis nous nous couchons sur des nattes.

Et je constate une fois de plus que le bruit de la pluie est éminemment soporifique.

* * * * *

18 avril 1908.

... Dès cinq heures du matin, nous ouvrons les yeux... et la plus vive stupéfaction se peint dans nos regards.

--Y a du monde! s’écrie Guérin!

Et en effet, la pagode abandonnée s’est peuplée pendant la nuit! En face de nos nattes, sont accroupis une dizaine de bonzes et autant d’indigènes. Toute cette assemblée garde le plus profond silence et la plus hiératique immobilité.

Ne voulant pas paraître moins flegmatiques, nous nous décidons à nous habiller publiquement... Personne ne dit rien, de part ni d’autre.

--«Je crois tout de même qu’ils sont épatés!» murmure Guérin.

En quelques minutes nous sommes prêts et laissant là tous ces gens, nous sortons de notre pagode.

Dehors, un même cri de joie nous échappe devant la splendeur du ciel nettoyé et d’un beau bleu tout neuf!... Un soleil éclatant darde ses rayons sur la terre détrempée. Puisse-t-il sécher notre route et nous permettre ainsi d’avancer par nos propres moyens sans avoir recours à ce brave mais maudit animal... «l’animal nécessaire»: le buffle!!!

Nous nous rendons à pied jusqu’à l’arbre postal sous lequel notre voiture a passé la nuit: le terrain résiste sous nos semelles: nous commençons à espérer.

Les charrettes sont arrivées dans la nuit, sous la conduite du sûr et fidèle Nam-Ay.

Une petite discussion s’engage pour décider si nous partirons seuls ou traînés. Cette dernière alternative nous répugne profondément, mais nous savons trop par expérience qu’il ne faut négliger aucune précaution, et pour plus de sûreté, j’envoie Bernis et Guérin reconnaître le chemin à pied tandis que nous préparons le déjeuner sous la tente, car le soleil fait déjà des siennes!

Au bout d’une heure, les deux «scouts» reviennent enchantés et rapportent la bonne nouvelle que l’on peut y aller carrément. Toutefois, nous attendons jusqu’après midi pour laisser le bon soleil accomplir son œuvre.

Afin de varier un peu l’ordinaire du menu, nous tuons le temps, Bernis et moi, en tuant trois canards sur la mare. Le temps s’en remettra vite, mais les canards difficilement.

A une heure, nous sommes prêts. En route!

Le chemin est bon, car le sable qui nous retenait à l’aller avec un déplorable acharnement reste encore humide de la pluie diluvienne d’hier soir et offre à nos roues une bonne prise (à vos souhaits!) une si bonne prise même qu’à deux heures et demie nous arrivons en face de la Résidence de Kompong-Thom.

Nous espérons retrouver à Kompong-Thom le pont qui nous permit de passer la rivière à l’aller... Autre déconvenue (mais nous n’en sommes plus à les compter!) notre pont a été enlevé par la crue des eaux. Aussi force nous est de laisser l’auto chez M. Colin.

L’aimable Résident, M. Chambert, nous reçoit comme de vieux amis et la joie qu’il montre à nous revoir se mêle de quelque admiration. Il nous avoue que jusqu’à notre entrée dans Ang-Kor il avait douté du succès de notre entreprise et nous félicite vivement de l’avoir menée à bien. Nous faisons un brin de toilette, puis nous revenons près de notre charmant hôte qui déjà se met à notre disposition pour organiser les opérations de la traversée du fleuve, que l’absence de pont rend plutôt hasardeuse. Pour gagner du temps et couper au plus court, nous avons recours aux moyens primitifs: le radeau, d’ailleurs solide, qui sert d’appontement à la douane sera maintenu par deux grosses pirogues. Nous voulons espérer que ce ponton improvisé supportera le poids de l’auto... Mais encore faut-il prendre les dispositions nécessaires et nous ne pourrons tenter le passage que demain.

* * * * *

Dimanche 19 avril 1908.

C’est aujourd’hui le saint jour de Pâques et nos cœurs sont pleins de nostalgie. Il nous semble entendre, à travers la vaste terre, l’écho lointain des carillons joyeux et des chants d’allégresse qui saluent la résurrection du Sauveur. Là-bas tout est en fête... Ici, rien que les aboiements des chiens cambodgiens, de ces affreux chiens dont les hurlements lugubres nous ont exaspérés durant tant de jours et surtout tant de nuits.

Grâce à l’intelligente organisation de M. Chambert, et à l’activité des coolies, le ponton se trouve prêt dès la première heure du matin. Guérin, plein de confiance, part aussitôt levé pour faire passer la voiture. Je ne sais pourquoi, je ne puis partager cette belle sérénité... L’eau perfide nous a ménagé tant de surprises désagréables que je me sens envahi de sombres pressentiments; mais je n’en veux rien laisser voir à Guérin et je le laisse donc partir seul.

Le temps passe. Guérin ne revient pas plus que Marlborough!

Mon inquiétude s’accroît si bien qu’à neuf heures, craignant quelque mésaventure, je me précipite au débarcadère accompagné de M. Chambert qui prend mon angoisse en pitié. Enfin, nous apercevons notre Diétrich. Elle est de notre côté mais encore amarrée sur le radeau. Des coolies travaillent à construire une amorce de planches du rivage au ponton.

... Tout à coup, au moment où l’auto, tirée par une vingtaine d’hommes, va démarrer, la pirogue de droite qui a déjà embarqué beaucoup d’eau coule à pic et entraîne avec elle le radeau et la malheureuse machine dont l’arrière plonge entièrement. Dans cette position d’équilibre instable, elle menace de se renverser tout à fait et de sombrer: or, il y a plus de deux mètres d’eau.

... Malgré la distance qui nous sépare, il me semble vraiment que je sens le cœur de ce brave Guérin battre à l’unisson du mien. La même angoisse nous a saisis à la pensée de voir couler sous nos yeux notre vaillante machine. Il faut agir! (c’est ce que l’on se répète toujours dans les cas désespérés... mais sans rien trouver à faire). Pourtant, je crie les ordres qui me passent par la tête et l’on commence par couper vivement les amarres de la pirogue de droite. Puis M. Chambert qui, lui aussi, a la décision prompte, envoie chercher ses quatre éléphants domestiques tandis que je demande à notre ami le gouverneur cambodgien de faire venir sans retard le plus de coolies possible.

Car il n’y a qu’un moyen de sauver notre pauvre machine, c’est de lui faire franchir d’un bond l’espace de deux mètres qui sépare le ponton du rivage. Jamais la solidité de la voiture n’aura été mise à pareille épreuve. Et, en admettant qu’elle veuille bien consentir à ce saut périlleux, je me demande comment elle se recevra... et si elle survivra à la secousse.

Voici les quatre éléphants de la résidence. Leur galop fait trembler la terre... leurs cornacs les arrêtent et les attellent au bout d’un gros câble fixé à l’auto... Le long de ce câble, je fais disposer cent cinquante coolies non sans avoir essayé de leur expliquer ce que j’attends d’eux. Leur chef stylé par le gouverneur cambodgien, qui veut bien nous servir d’interprète, leur transmet mes indications... Ils semblent comprendre et se laissent placer dans l’ordre que je prescris.

Enfin, au signal donné, hommes et éléphants unissant tous leurs efforts, tirent violemment, d’une seule secousse brusque. Mon cœur s’arrête une seconde. Je vois la voiture soulevée quitter le ponton et pour ainsi dire prendre son élan... Est-ce la fin de notre expédition?

Non! D’un saut formidable et que je n’aurais pas cru possible, l’auto, enlevée, retombe avec un bruit mat sur la terre ferme.

Je me jette sur elle un peu comme je me jetterais sur le corps d’un ami qui viendrait de faire une chute terrible. Il me semble bien qu’aucun organe essentiel n’est atteint, mais j’ai besoin de l’entendre dire par Guérin... je le consulte du regard.

--Rien de cassé! me dit-il du ton dont un chirurgien décréterait que la malade est sauvée!...

Pourtant il me faut une preuve suprême...

Vite un coup de pompe pour la pression d’essence, un tour de manivelle et le moteur ronfle! Ivre de joie, je saute sur le siège et je démarre majestueusement... Cette fois-ci, je puis bien le dire (en style d’obélisque!): aux acclamations d’un peuple immense!

C’est égal, il faut vraiment que toutes les pièces de la voiture soient d’une solidité invraisemblable pour avoir résisté à un pareil choc... venant après tant d’autres secousses.

Enfin, nous voilà une fois de plus sauvés des eaux. Pareille au canard légendaire, notre auto les a bien passées!... Les charrettes aussi sont là. Demain matin, nous partirons pour Kompong-Cham. Fasse le ciel que notre route ne soit pas trop détrempée.

... Une mauvaise nouvelle vient déjà gâter notre joie: la provision d’essence n’est pas arrivée et Guérin m’annonce qu’il n’en reste plus que cent litres dans les réservoirs.

Si la route est bonne peut-être arriverons-nous!

Mais si elle est mouillée nous resterons en panne!

Et quelle panne! sans essence en plein Cambodge!

CHAPITRE XIV

DÉPART DE KOMPONG-THOM--L’AUTO AQUATIQUE

PLUS D’ESSENCE: AUTO-BUFFLE

20 avril 1908.

Dès six heures ce matin, Bernis est parti à cheval avec un guide: très inquiété par la mauvaise nouvelle d’hier soir, je l’ai envoyé en avant pour reconnaître la route, marquer les mauvais endroits et nous procurer des secours en cas de besoin.

A sept heures, je quitte la Résidence en compagnie du fidèle et courageux compagnon, de Guérin et de Tiam. Nous emmenons un guide. En démarrant, dans l’allée même, nous nous ensablons d’un côté... Je le sais bien, ce n’est là qu’un incident sans importance. Pourtant j’y crois voir un mauvais présage.

Enfin, après de nombreux efforts, nous repartons... et nous avons du moins la consolation de passer en vitesse devant le personnel de la Résidence qui nous envoie un dernier adieu.

... Ici, commencent les pires difficultés de notre voyage. Nous pensions avoir désarmé la déveine: elle nous attendait au retour. Quelque suspects que soient les éloges qu’on se décerne à soi-même, je m’en voudrais au moins pour mes vaillants compagnons de ne pas reconnaître qu’il nous a fallu vraiment une endurance et une ténacité presque sauvages pour ne pas tout abandonner et continuer notre voyage jusqu’à la résidence de M. Beaudoin.

Mais la suite du récit le démontrera mieux, je l’espère, que ce témoignage «d’auto-satisfaction»!

Donc, à peine sortis de la ville et entrés dans la grande plaine, nous commençons par nous embourber. Heureusement, à cet endroit, de nombreux coolies travaillent à la chaussée. Ils lâchent leur travail avec une joie mal dissimulée pour venir à notre aide. Tirés, poussés, cahotés, nous avançons à grand’peine... Enfin, nous retrouvons un terrain moins traître et nous nous plaisons à croire que notre tribut au malheur est acquitté et que désormais ça marchera tout seul.

En effet, nous parcourons 500 mètres à très bonne allure. Nous n’osons croire à tant de chance--et nous avons trop raison, car nous voici embourbés de nouveau!... Tout le monde descend et se met à pousser consciencieusement. Je reste seul à la direction, tandis que mes pauvres amis... de concert avec les indigènes s’évertuent à faire avancer la voiture. Elle se décide enfin à démarrer et si brusquement que le compagnon, Guérin et les indigènes, entraînés par la force de la vitesse mal acquise, s’étalent pêle-mêle de tout leur long dans la boue. Ils prennent le parti d’en rire.

Un peu plus loin, même comédie!... Elle nous amuse déjà moins. Je sens que nos malheurs frisent le ridicule... mais le comique de notre situation ne m’en paraît que plus douloureux. Je m’énerve et je tourne ma fureur contre Hervé de Bernis à qui j’en veux de son absence prolongée... Que fait-il? Pourquoi n’est-il pas là?... J’en profite du moins pour l’attraper de la bonne manière! Pense-t-il donc que c’est pour faire l’école buissonnière que je l’ai envoyé en avant? Se rappelle-t-il seulement notre existence? Nous croit-il en automobile ou en bateau? Ah mais... Ah mais...

Bernis ne se défend pas, et pour cause!

Guérin, plus calme, me fait remarquer que notre éclaireur a sûrement passé par là, car il a fidèlement laissé quelques piquets, qui seuls, de loin en loin, indiquent les passages qu’il aura jugé difficiles. La belle avance! et que me font ces piquets dans l’état d’exaspération où je suis?

Notre précieuse essence diminue et nous n’avançons pas...

De guerre lasse, je finis par faire demander des buffles et, en attendant, je descends tirer à la carabine des grues antigones qui pullulent autour de nous.

J’en sacrifie trois aux mânes de Bernis qui continue d’être absent, comme il n’est pas permis de l’être!!

Enfin les buffles arrivent, de leur pas tranquille et lent. Ils sont quatre et paraissent résignés à tout. Je les envie.

On les attelle et nous repartons cahin-caha.

Crac!... Dans une secousse les cordes cassent.

Tout le travail de l’attelage est à refaire!

Les cahots sont si durs et la boue si tenace que nous remplaçons les cordes par le câble en acier du treuil.

Il est plus de midi maintenant.

Et nous n’arrivons pas même en vue de Kracka... C’est-à-dire qu’en cinq heures, nous n’avons pas fait 14 kilomètres!!!

La voilà bien l’ivresse de la vitesse!

Enfin, après mille et une péripéties dont le récit deviendrait fastidieux, nous apercevons sur la lisière de la forêt les premières canhas de cet intangible village de Kracka.

Cependant le ciel se couvre comme le président d’une réunion politique, quand il sent que ça va mal tourner: en effet, tout permet de prévoir une de ces pluies dont le ciel garde le privilège à ces régions bénies de l’Extrême-Orient. Dieu sait pourtant que nous n’avons nul besoin d’une nouvelle averse pour contrecarrer notre marche... Mais que faire?

Nos coolies, qui s’intéressent à la voiture à feu, nous disent de marcher par nos propres moyens et de faire une entrée sensationnelle dans le village! Sans doute, ils seraient flattés de se trouver associés à notre triomphe éventuel... Cette soif de gloire n’est pas pour nous déplaire. Malheureusement le terrain ne se prête guère à une si belle ambition, car maintenant nous roulons sur du sable et notre allure n’a rien de bien triomphal.

Pourtant nous défilons devant les cahutes en deuxième vitesse et à grand renfort de sirène, ce qui ne laisse pas que de faire son petit effet habituel sur les foules accourues et nous nous arrêtons sous la sala (je dis bien: _sous_, car elle est perchée sur pilotis à plus de trois mètres du sol!)

Nous montons déjeuner... et le gouverneur indigène nous apporte en cadeau un paon magnifique! Mais hélas, ce noble gibier exhale un tel relent de pourriture que toute la sala en est infectée. Je n’en remercie pas moins avec effusion le brave gouverneur, car il paraît que le goût du faisandé est ici une élégance! je crains seulement que le donataire ne se croie forcé par politesse d’assister à notre repas. Nous nous regardons tous avec inquiétude, car le bonhomme prolonge sa visite et se répand en protestations... Si seulement le paon pouvait s’inspirer de la conduite de ce fromage dont parle Courteline et qui «profitant d’un moment d’inattention avait déjà gagné la sortie»! Mais non: le paon reste là, bien en évidence, il semble symboliser, par son immobilité posthume et par son redoutable parfum, la Politique dite «avancée». Enfin, le gouverneur se décide à prendre congé! Nous en ressentons un réel soulagement. Le paon fera le bonheur des trois coolies qui le regardent avec des yeux avides.

Délivrés de l’affreuse extrémité où la politesse a failli nous réduire, nous nous mettons à table... Et Bernis continue à ne pas être là.

Il se décide enfin à paraître à la fin du repas. Il ne montre aucun embarras et nous dit avec le plus grand flegme qu’il est très étonné que nous ne l’ayons point rejoint... Non! Vraiment... ces cavaliers ne doutent de rien!

Les renseignements qu’il rapporte sur la route sont parfaitement décourageants. Mais enfin, on ne peut tout de même pas lui en vouloir.

Vers deux heures la pluie commence à tomber... que dis-je? à crouler. J’ai déjà vu pleuvoir dans plusieurs pays, mais rien ne se peut comparer à ce déchaînement de cataracte: ce ne sont plus des gouttes, mais des jets d’eau ininterrompus, une véritable nappe liquide qui noie tout. On se croirait dans un aquarium. Cette inondation s’accompagne, comme il sied, d’éclairs livides et de roulements de tonnerre assourdissants.

Ce déluge ne nous décourage pourtant pas. Et nous nous remettons en route, regrettant seulement de ne pas avoir à notre disposition le Parapluie de l’Escouade. Guérin seul a le parapluie du chauffeur, mais il renonce à le déployer pour ne pas nous humilier et aussi parce que le déchaînement de la bourrasque ne lui permettrait pas de le tenir ouvert.