La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
Part 7
On se souvient peut-être que, dans le temps où le bon Sancho administrait l'île de Barataria, le médecin «insulaire et gouvernemental» attaché à sa personne voulut lui prouver par raison démonstrative qu'ayant très faim il avait grand tort de manger. «Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa chaise, regarda le médecin dans le blanc des yeux et lui demanda gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses études: «Seigneur Gouverneur, répondit l'autre, je suis le docteur Pedro Recio de Agüero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le tiens de l'Université d'Osuna[153]!»
[153] Don Quijote, parte II, cap. XLVII.
Dans le même _Don Quichotte_, au chapitre premier de la seconde partie, le barbier commence ainsi son histoire: «A l'hôpital des fous de Séville, il y avait un homme que ses parents avaient enfermé là parce qu'il avait perdu la raison. Il était gradué en droit canon de l'Université d'Osuna; mais l'eût-il été de celle de Salamanque, au dire de beaucoup de gens, il n'en eût pas été moins fou.»
Au moment où Madrid célébra par de grandes fêtes la canonisation de San Isidro, envoyant au concours poétique qui s'ouvrit alors un recueil de vers burlesques, Lope de Vega les signa ironiquement: «Tomé de Burguillos, maître ès arts de l'Université d'Oñate.»
Dans le _Gran Tacaño_, Quevedo nous montre un camarade de Don Pablos à moitié assommé à coups de pots de terre et d'écuelles de bois par une bande de mendiants faméliques, parce qu'à la grille du couvent de San Jerónimo, de Madrid, il s'est fait attribuer injustement une double part de soupe: «Voyez ce déguenillé, criait un des gueux les plus acharnés à le poursuivre (méchant étudiant _gorrón_, de ceux qui vont frapper aux portes avec un cabas), voyez ce loqueteux qu'on prendrait pour une poupée de chiffons, plus triste qu'une pâtisserie en Carême, plus troué qu'une flûte, plus bigarré qu'une pie, plus taché que le jaspe, piqué de plus de points qu'une page de musique, il ose manger la soupe du Saint Bienheureux à côté d'un homme qui pourra devenir un jour évêque ou quelque chose de pareil. Ne suis-je pas bachelier ès arts de l'Université de Sigüenza[154]!»
[154] _Vida del Gran Tacaño_, parte II, cap. II.
La plaisanterie était courante et toujours bonne.
Ces _Universidades Menores_, qu'on s'amusait ainsi à opposer aux grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prétentions, elles étaient nées pourtant d'une pensée généreuse, elles avaient eu leurs espérances et leurs ambitions.
* * * * *
Quand, allant de Séville à Grenade, on voit se dresser au pied d'une colline aride, entre les oliviers et les aloès, la silhouette grise d'Osuna, avec ses dix clochers, son église massive, son lourd château flanqué de tours grêles, on aime à s'imaginer que sur cette terre si semblable à la terre africaine, dans cet air léger, imprégné d'une poussière subtile, une civilisation a jadis fleuri où l'Orient et l'Occident se seraient mêlés, que des Écoles ont prospéré là, héritières de la science arabe, l'accommodant à des besoins nouveaux. La famille des ducs d'Osuna était peut-être assez riche et assez puissante pour réaliser une œuvre si originale. S'ils n'en eurent pas l'idée, du moins avaient-ils rêvé pour leur fondation un plus brillant avenir que la médiocrité où elle languit, tyrannisée par les couvents qui la tinrent tour à tour en tutelle[155].
[155] Tout récemment, un des meilleurs érudits d'Espagne, Francisco Rodríguez Marín, qui est originaire d'Osuna, a généreusement pris la défense de la vieille Université de sa ville natale. Il a rappelé que le Colegio Mayor de la Santa Concepción y Universidad de Osuna avait eu jusqu'à quatorze chaires et, en 1599, jusqu'à trois cent trente deux étudiants. Il a donné les noms de quatre-vingts personnages formés par cette Université, dont aucun malheureusement n'est illustre. (_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje á Menéndez y Pelayo, Estudios de erudición española_, 1899, t. II, p. 757 et sq.)
Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille, comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumière et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de _Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de _Grande_. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation, elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid. Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa lentement mourir dans une piteuse agonie.
Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156], et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour Alcalá.
[156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de Oñate_.
Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future, tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir du pape Paul III des _fueros_ et des privilèges égaux à ceux de Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[157], l'architecte français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir d'asile aux Écoles.
[157] Bulle du 23 avril 1540.
Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du _Claustro_ professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail particulièrement délicat: enfants terrassant des lions, luttant contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.
Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia ædificavit sibi domum_..., on fit venir quelques maîtres, on choisit quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses cours.
Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques années après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait à l'Espagne une nouvelle Alcalá.
L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait ni distractions ni plaisirs.
Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer cinq ou six professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers.
Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les nourrir dans le Collège[158]. Cette détresse trop apparente mit les écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza et à Osuna un renom assez ridicule.
[158] _Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano._
L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui nous est fournie par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études, l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et, si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science. Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université _silvestre_ où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_: «Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.»
[159] _Alivio III_, fo 110.
Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les candidats.
Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme, une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur toute âme un peu généreuse.
CHAPITRE IV.
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE L'ENSEIGNEMENT.
Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter l'honneur.
Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse, dont les mœurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé.
Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque, elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet appris le latin[160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle lisait Sénèque et le _De Officiis_.
[160] Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine».
Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le parlèrent et l'écrivirent parfaitement[161], et elle leur choisit comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle avait fait venir d'Italie.
[161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV.
Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et d'humanités[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés. Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la mort[163].
[162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego Clemencín, _Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real Academia de la Historia_, t. VI, 1821).
[163] Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse (_Epist. 182_).
A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid, tantôt à Saragosse.
Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs, «autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des armes[164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son arrivée[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa, neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec eux dans leurs propres quartiers.»
[164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492).
[165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492).
[166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.
«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo, seigneur de Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous abreuvés à mes mamelles littéraires[167].»
[167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere omnes._--_Epist._ 662 (1520).
Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.
Cette École du Palais modifie très rapidement les mœurs et les dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes du savoir[168], toute la haute société commence à se piquer d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre de l'aversion pour les études[169].»
[168] Antonio de Nebrija lui dédie sa _Grammaire latine_ et sa _Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_, Alonso de Córdoba ses _Tables astronomiques_.
[169] Paul Jove, _Éloge de Nebrija_.
Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à associer la gloire littéraire à la gloire des armes[170]», on compte le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D. Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara, traduit les _Commentaires_ de César, Diego Guillén de Ávila les _Stratagèmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque, tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers. D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette époque.
[170] Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du _Democrates_.
Les dames, à leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'étude. Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites ordinaires[171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de l'érudit Lucio Marineo.
[171] _Elogio de la Reina católica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la Hist._, t. VI.)
Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga, grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des Universités, comme le cardinal Jiménez.
[172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de Santiago.
[173] D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique _Colegio mayor de Santa Cruz_.
* * * * *
Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études. L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir. La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même, nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser d'activité scientifique avec les grandes nations.
Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis de Granada, les Luis de León.
Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija, Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_), J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus élevées et une critique plus exacte.
La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous les domaines de l'érudition et laissent des œuvres durables.