La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Part 8

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Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis medicamentariae_, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque, grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu traiter, lui aussi, _De omni re scibili_.

Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[174]».

[174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem, interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Dédicace (_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_). Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux. Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole.

Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres, allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome, c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque, qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la barbarie[175]».

[175] _Ibid._

Ce fut là en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long combat contre l'antique routine et réussit enfin à faire prévaloir les méthodes et l'esprit des grands humanistes italiens, de Georges Merula, de Philelphe le Jeune, de François de Noles. Malgré les protestations qui s'élevèrent un peu partout, et surtout à Valence, il arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le _Catholicon_ et le grécisme monstrueux d'Ébrard de Béthune[176]. Sa grammaire castillane, qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une révolution dans l'étude des langues anciennes, parurent toutes deux avant la fin du quinzième siècle, alors qu'Érasme n'était encore qu'un enfant[177].

[176] L. Massebieau, _Les colloques scolaires du seizième siècle_. Paris, 1878, p. 161.

[177] On trouvera un tableau à peu près complet de son énorme production dans le _Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae_, sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum..., Hanoverae, 1753.--Cf. Antonio, _Bibliotheca hispana nova_, et Menéndez y Pelayo, _Ciencia Española_, III.

Après Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Sánchez, _el Brocense_, dont Salamanque ne fut pas moins fière. Non content d'enseigner la rhétorique et l'art de traduire, de classer d'après un plan nouveau les règles des syntaxes grecque et latine, il rédigea dans son _Commentaire sur Horace_, une très intelligente poétique, interpréta Épictète, entra fort heureusement dans le véritable esprit de la philosophie épicurienne et, abordant enfin la logique avec une indépendance qui étonne, avec un beau dédain de l'opinion vulgaire, il protesta vigoureusement contre les puériles traditions de la scolastique[178].

[178] Menéndez y Pelayo, _Ideas Estéticas_, II.

D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec», apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons juges[179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur de la _Filosofía vulgar_, qui, aussi passionné que lui pour la littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie populaire et à la sagesse populaire de son pays.

[179] Entre autres, M. Charles Graux.

L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète, tout d'abord, et le _Pinciano_, qui lui succède, Diego López de Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara.

Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute science, et longtemps encore il attirera avec la même force les esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias Montano, que les historiens, comme Sepúlveda.

Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs, aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse, l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris qu'il a étudié, c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation» du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne, c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire. Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement original et intéressant.

Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le mouvement qui alors s'inaugure.

Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume. Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants dans les grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris. Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols.

Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste aimable[180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait sur l'Europe politique[181]».

[180] Ses _Dialogues_ eurent dans toute l'Europe un succès au moins égal à celui des _Colloques_ d'Erasme.

[181] L. Massebieau, _Les Colloques scolaires du seizième siècle_, p. 159.

Salamanque et les autres grandes Universités sont le centre de cette vie débordante. Toutes les classes de la société leur donnent le meilleur de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les registres où s'inscrivent alors, chaque année, sept mille étudiants, on peut voir représentées toutes les grandes maisons d'Espagne: Léon, Castille, Aragon, Tolède, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara, Sandoval, Silva, Luna, Dávalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado, Fonseca.

Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges universitaires, les fonctions de Recteur ou d'Écolâtre[182]. Certains même se présentent aux concours et montent dans les chaires. A Salamanque, un petit-fils du «bon comte» de Haro, D. Pedro Fernández de Velasco, qui sera connétable de Castille, explique Ovide et Pline. Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le grec à Alcalá.

[182] En 1488, le _Maestrescuela_ était un fils du duc d'Albe.

Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universités et quelques-unes y professent, comme cette Doña Lucía de Medrano que Marineo entendit commenter des textes latins à Salamanque, ou cette Francisca de Nebrija, fille de l'illustre érudit, qui, aux Écoles d'Alcalá, suppléa quelque temps son père dans la chaire de rhétorique[183]. Les étudiants pauvres apportent aux études un zèle inaccoutumé depuis que, par une mesure libérale, qui malheureusement ne sera pas longtemps observée, les Rois Catholiques les ont dispensés des _propinas_ ou frais d'examen[184].

[183] Nebrija avait en effet passé, nous l'avons dit, de l'Université de Salamanque à celle d'Alcalá.

[184] En 1496.

Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait cette jeunesse[185].

[185] _Epist._ 57.

On l'avait souvent pressé de venir enseigner à Salamanque: il s'y était toujours refusé; mais sur les instances de quelques professeurs, dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, étaient ses compatriotes et ses amis, il consentit à y faire une leçon.

«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal. C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut que des docteurs s'arment de bâtons et de piques pour aider le bedeau à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des têtes.»

La bagarre a été si forte que bien des gens--Pierre Martyr rapporte fièrement leurs noms--ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce désordre.

Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à manifester leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr provoque un applaudissement universel, des trépignements enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison «comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe».

Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un nouveau Sénat!»

Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit.

Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions généreuses.

Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de ses _Aulas_.

II.

La Décadence.

CHAPITRE PREMIER.

CAUSES DE DÉCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE L'ÉGLISE.

Si l'on s'en tient aux apparences, le règne de Charles-Quint et même celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universités espagnoles un accroissement de prospérité.

On continue à ouvrir de nouvelles Écoles, qui ne font point de tort aux anciennes, et dans les grands centres les Collèges ne cessent de se multiplier[186]. Les étudiants sont plus nombreux que jamais: l'énorme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places a augmenté aussi le nombre des candidats. Des maîtres remarquables soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui soulèvent alors tout le pays.

[186] Voici, par exemple, la liste des Collèges fondés, pendant ces deux règnes, de 1516 à 1598, dans la seule ville de Salamanque:

1517: _Colegio Mayor de Oviedo._--_Colegio de San Millán._

1521: _Colegio Mayor del Arzobispo._

1528: _Colegio de Santa María de Burgos._

1534: Fondation par l'Empereur du Collège de l'Ordre de Santiago.--_Colegio de Santa Cruz de Cañizares._--Collège militaire de l'Ordre de Saint-Jean.--Fondation du _Colegio Trilingüe_ par l'Université.

1536: _Colegio de la Magdalena._

1545: _Colegio de Santa Cruz de San Adrián._--_Colegio de la Concepción (Huérfanos)._

1552: Fondation des Collèges militaires des Ordres de Calatrava et d'Alcántara.

1560: _Colegio de Santa María de los Ángeles._

1567: _Colegio de los Verdes._

1572: _Colegio de Guadalupe._

1576: _Colegio de San Miguel._

1592: Fondation par Philippe II du Collège des «Nobles Irlandais».

Mais sous ces brillants dehors on peut déjà deviner les germes de décadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force acquise; mais il va peu à peu se ralentir à mesure que la liberté lui manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribué à donner une si forte impulsion aux esprits, la royauté et l'Eglise, commencent, dès qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de leur œuvre. Une surveillance de plus en plus étroite réprime toute recherche un peu indépendante. Le Suprême Conseil de l'inquisition étend sur l'enseignement un contrôle qui le paralyse.

Ferdinand et Isabelle avaient exempté de tous droits les livres étrangers qui pénétraient en Espagne, par la raison «qu'ils rapportaient à la fois honneur et profit au royaume en permettant aux hommes de s'instruire». Le Saint-Office s'impose la tâche d'examiner tous les ouvrages imprimés et fait publier en 1550 par l'Empereur son premier _Index Expurgatoire_. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne peut plus être publié dans la Péninsule sans une licence spéciale: aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontière sans un permis de circulation. L'édit de 1558 punit de mort toute personne qui vendra, achètera ou gardera en sa possession un volume prohibé. Plus tard encore, toujours pour éviter la contagion du luthéranisme, Philippe II interdit à tout Espagnol d'aller étudier en pays étranger.

Comme l'hérésie a commencé à se propager dans le royaume parmi les gens de savoir, c'est sur les maîtres les plus doctes que se portent surtout les soupçons. On voit avec effroi la persécution s'abattre sur un homme comme Fray Luis de León, poète éminent, helléniste distingué, hébraïsant du premier mérite, une des gloires de Salamanque.

Dénoncé à l'inquisition pour avoir reçu des Flandres quelques livres suspects, accusé d'avoir voulu dépouiller le _Cantique de Salomon_ de son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de Valladolid; après cinq années d'examens et d'interrogatoires, il est soumis à la question; relâché enfin, faute de preuves, il vient reprendre ses leçons «avec la même quiétude et la même allégresse d'âme» et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure épreuve, simplement, il recommence son cours par les paroles consacrées: «Ainsi que je vous le disais hier...»

De tels exemples sont bien faits pour réprimer tout esprit d'initiative. Une inquiétude universelle pèse sur la pensée. Les purs érudits, dont les travaux semblent pourtant bien éloignés des questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, porté quelque atteinte à l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant leurs livres à l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop d'allusions à la mythologie. Même dans le domaine scientifique, toute innovation semble dangereuse. En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour la première fois, à Salamanque, une salle de dissection: on la ferme prudemment huit ans après et l'on supprime du même coup l'enseignement de l'anatomie.

Le résultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que l'enseignement se rétrécit, s'interdit toute libre échappée.

Au dehors rien n'est changé. Les Statuts ne sont pas modifiés, ni la forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses fonctions avec la même régularité solennelle. Mais la flamme intérieure s'est éteinte, et après le trop court affranchissement d'une Renaissance éphémère on en revient insensiblement aux traditions de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorité domine et stérilise. Au commencement du dix-septième siècle, il y a beaucoup plus d'étudiants en Espagne qu'il n'y en avait au commencement du quinzième, il y a dix fois plus d'Universités; mais pour les méthodes d'instruction il n'y a pas grande différence entre ces deux époques: on a renoué les deux bouts de la chaîne.

Au commencement du quinzième siècle, la rareté et le prix élevé des manuscrits obligeaient le maître à dicter aux étudiants «le livre de texte» dont il était seul à posséder l'exemplaire[187]. Au dix-septième siècle, quoique l'imprimerie ait multiplié les volumes, on dicte de même et le texte et le commentaire.

[187] C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot _lire_ est l'équivalent du mot _enseigner_.

On lisait dans les anciens Statuts: «Chaque professeur est formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur dont sa chaire porte le nom: le professeur d'_Aristote_, l'esprit d'Aristote; le professeur de _Saint-Thomas_, l'esprit de saint Thomas; le professeur de _Scot_, l'esprit de Scot...»--Dans les Statuts réformés d'Alcalá, nous retrouvons des instructions à peu près pareilles: «Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus de lire le texte même d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et lire à la lettre--sous peine d'amende--et qu'ils lisent d'une façon mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur.»

Cet étroit assujettissement à des textes imposés qu'on subissait au Moyen-Age par esprit de routine, on s'y résigne maintenant par prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprétés plus librement pendant un demi-siècle, sont appliqués de nouveau dans toute leur rigueur: ils pèsent lourdement sur les études.

Prenons un écolier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient suivre les cours d'une grande Université, Valladolid, Alcalá ou Salamanque. Il sait déjà un peu de latin et a quelque teinture des humanités. Il s'inscrira d'abord dans la Faculté d'«Arts», sorte de Faculté préparatoire, où on lui inculquera les préceptes de la rhétorique, et il recevra pendant quatre ans les leçons des philosophes: la première année, il apprendra les _Súmulas_ (ou _Petite Logique_) de Pedro Hispano; la seconde année, la suite de la Logique dans les _Prédicables_ de Porphyre et les _Topiques_ d'Aristote; la troisième année, la «Philosophie naturelle» dans la _Physique_ d'Aristote, dans ses _Météores_, dans son _Traité de l'âme_; la quatrième année, il étudiera la _Métaphysique_, du même auteur[188].

[188] Programmes d'Alcalá.

Le voilà imbu de tous les systèmes aristotéliques, embrouillés d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions, faussés par la préoccupation constante de mettre d'accord cette philosophie avec les principes de la religion révélée.

S'il passe en théologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus déformé, interprété en sens divers par des écoles opposées. Selon ses préférences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigène et les Jésuites qui suivent Suárez.

S'il préfère le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, là aussi, apprendre par cœur textes, gloses et commentaires.

S'il s'est tourné vers la médecine, où l'on est encore fidèle à Hippocrate, à Galien et à Avicenne, c'est par les principes d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans l'art de reconnaître les maladies et de les guérir.

Partout la même tyrannie des textes, partout le même enseignement, servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient condamné avec tant de chaleur les grands humanistes comme Vives et le _Brocense_: il avait repris ses traditions et son autorité. Incompatible par essence avec toute liberté d'examen, hostile à toute idée de progrès, il allait pendant près de deux siècles tenir les Universités espagnoles à l'écart du monde, des progrès de la science, des grands mouvements de la pensée: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age.

CHAPITRE II.

LA CONCURRENCE DE LA «COMPAGNIE».

Des causes plus particulières ont hâté en Espagne la décadence des Universités.

Une des premières, c'est la concurrence qu'a commencé à leur faire, presque dès sa naissance, la puissante Compagnie de Jésus. Elle s'introduit peu à peu dans toutes les villes importantes et y ouvre ses écoles. Avec une ténacité extraordinaire, malgré des résistances presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent des cours de l'Université et augmentent le nombre de ses étudiants, elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis.

C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuvé la fondation d'Ignace de Loyola. Dès 1544, la Société de Jésus ouvre à Valence une maison d'enseignement.

Elle élève à Alcalá un superbe Collège qui domine les autres édifices par ses vastes proportions, par la majesté de sa façade décorée de statues et de colonnes. A Séville, elle achève de ruiner l'Université déjà chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que Cervantes a pompeusement célébrée[189] et un autre Collège dit des _Becas coloradas_.

[189] _Coloquio de los Perros._