La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Part 6

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Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá: elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses progrès.

CHAPITRE II.

UNE GRANDE UNIVERSITÉ: ALCALÁ.

A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hénarès, au milieu d'une vaste plaine assez nue, coupée par le ruisseau d'une ligne de verdure, la vieille Alcalá abritait dans son enceinte massive, couronnée de tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le grand Jiménez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine Isabelle, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et chancelier de Castille, résolut d'y fonder, à la place du petit Collège où il avait jadis étudié la grammaire et les humanités, une Université immense et magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la gloire des temps nouveaux.

[138] C'est cependant à Salamanque que Cisneros avait continué ses études. Il y avait été, en 1450, à l'âge de quatorze ans, il y avait étudié à la fois le droit civil et le droit canon et il avait obtenu le baccalauréat dans l'une et dans l'autre Faculté.

Tandis que les Écoles Salmantines avaient crû lentement, d'année en année, de siècle en siècle, l'Université nouvelle fut une création subite, que pouvait seule réaliser une volonté aussi puissante et aussi tenace: elle fut l'œuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant déjà dépassé les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se hâter s'il voulait voir de ses yeux l'achèvement de son entreprise.

En moins d'une année, Cisneros choisit l'emplacement, achète les terrains, fait dresser par l'architecte Pedro Gumiel les plans du futur édifice. Le 14 mars 1498, il en pose solennellement la première pierre. Pendant que les murs s'élèvent, il quitte souvent son palais de Tolède, interrompt ses graves occupations et, comme fera plus tard Philippe II pour son Escurial gigantesque, il vient regarder grandir son ouvrage; on le voit quelquefois prenant lui-même des mesures, la règle et l'équerre en main, et distribuant de l'argent aux ouvriers pour stimuler leur zèle.

Dès l'année 1499, il a obtenu du pape Alexandre VI deux bulles qui concèdent à l'institution nouvelle des rentes et des privilèges.

Cependant les travaux matériels n'avancent pas assez vite à son gré. Il ordonne que l'on achève les murs en torchis, et comme le roi Ferdinand s'étonne de la pauvreté de la bâtisse: «Je laisserai, lui répond-il, assez d'or à cette Université pour que ses fils puissent la refaire de marbre.» Et après sa mort on la refera de marbre en effet: on sculptera dans la pierre dure la belle façade de style plateresque d'après les dessins de Gil de Hontañón; en souvenir de Cisneros on y fera courir, au-dessous de l'écusson royal, autour des balcons, la cordelière à gros nœuds des Franciscains; on élèvera les arceaux du magnifique cloître, on décorera somptueusement la vaste salle du Paranymphe et, au-dessus de son plus beau portique, l'Université attestera par cette inscription qu'elle a réalisé le vœu de son fondateur: _Olim lutea, nunc marmorea_, «Autrefois de boue, maintenant de marbre».

Le 26 juillet 1508, des cours déjà s'inaugurent dans les bâtiments encore inachevés et on y fait en grande cérémonie une leçon sur l'_Ethique_ d'Aristote.

En 1509, Cisneros semble oublier quelque temps son œuvre préférée: il part sur la flotte qu'il a équipée à ses frais pour enlever Oran aux Barbaresques; mais, à peine revenu de cette brillante expédition, alors que la Cour le presse d'aller recevoir à Valladolid les témoignages de la reconnaissance publique, il se rend tout droit à Alcalá. Les habitants ont ouvert pour son entrée une brèche dans leurs murailles: il se détourne modestement de cette voie triomphale et, pénétrant dans la ville par la porte ordinaire, il va tout de suite déposer dans le trésor de l'Université les trophées de sa victoire qu'apportent des chameaux et des esclaves africains: des vases d'or et d'argent, des bijoux pris dans les mosquées et une collection de manuscrits arabes encore plus précieuse.

En 1513, il publie les fameux Statuts qu'on peut voir encore revêtus de sa signature, dans l'_Archivo Histórico_ d'Alcalá. Il a alors près de quatre-vingts ans; depuis la mort de la reine Isabelle son autorité n'a fait que s'accroître. Il est maintenant cardinal, Grand Inquisiteur. Il organise les tribunaux du Saint-Office, il porte le poids des grandes affaires de la monarchie: et pourtant il a trouvé le temps de préparer lui-même pour le corps qui commence à naître une Constitution, une Charte, des programmes, de tout prévoir et de tout régler.

Si Alcalá jouit des mêmes _fueros_, des mêmes immunités que Salamanque, son organisation est tout à fait différente. Alors que Salamanque est essentiellement démocratique et conserve encore les libertés du Moyen-Age, on voit se manifester dans les Statuts d'Alcalá ce pouvoir centralisateur qui est en train de s'étendre sur toute l'Espagne et qui plus tard s'affirmera jusqu'à l'exagération. Toute l'Université gravite autour d'un centre, qui est le Grand Collège de San Ildefonso, et ce Collège est gouverné par un seul homme, le Recteur que nomme l'archevêque de Tolède et qui est le représentant direct des rois de Castille. Les boursiers de San Ildefonso n'ont pas besoin de sortir de leur maison, comme leurs collègues des _Mayores_ de Salamanque, pour aller suivre les cours de l'Université: ces cours se font chez eux, dans la demeure magnifique qui leur appartient, où les professeurs et les étudiants libres ne sont que leurs hôtes. C'est le Collège qui paye les salaires, qui administre les biens de la communauté. Une aristocratie domine tout le corps universitaire, maîtres et écoliers, et cette aristocratie elle-même est soumise à une volonté unique, qui a tous les pouvoirs, même celui d'excommunier.

Quant aux programmes, ils sont visiblement calqués sur ceux de l'Université de Paris; le fondateur le rappelle lui-même à chaque instant: «Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, _more parisiensi_.»

La licence, grade moyen, intermédiaire entre le baccalauréat et le doctorat, et dont la plupart des étudiants se contentent, la licence est à Salamanque relativement facile; l'épreuve orale, ou _repetición_, s'y réduit à une argumentation et à un discours. Ici la préparation en est longue et, comme à la Sorbonne, elle comporte une série d'examens redoutables. Pour être licencié de théologie, par exemple, il faut dix ans de cours[139]. Quand on est bachelier, qu'on a subi la _tentativa_, le _primero_, le _segundo_ et le _tercero principio_, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves: le _Quod libet_, la _Parva Ordinaria_, la _Magna Ordinaria_ et l'_Alfonsina_. Le dernier de ces _actos_ est le plus terrible: il ressemble à ce qu'à Paris on appelle la _Sorbonica_. Pendant tout un jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit répondre devant le cloître plein des professeurs et des docteurs à cent vingt questions de théologie, chacun étant libre d'argumenter contre lui, en latin, s'entend, «dans la forme syllogistique ou socratique[140]».

[139] _Non nisi duobus lustris peractis_, dit Álvaro Gómez.

[140] De fait, cette épreuve parut si dure que, lorsqu'une fois on y avait échoué, on ne s'y représentait plus: on préférait aller se faire graduer à Tolède ou ailleurs.

Naturellement le doctorat est encore moins abordable.

Le désir de créer en Espagne un centre de fortes études théologiques semble avoir été la première préoccupation du fondateur: c'est pour stimuler les efforts des étudiants qu'il avait ainsi multiplié les épreuves difficiles. En même temps il prenait soin de tenir en haleine le zèle des maîtres en établissant que leur traitement serait proportionné au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient tous, au bout de quatre années d'enseignement, soumis à la réélection. Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[141], évidemment il se préoccupait bien moins de donner une nouvelle preuve de son respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement vers la théologie et le droit canon des activités qu'auraient pu solliciter des carrières plus lucratives[142]. Tout fait donc supposer que, dans la pensée de Cisneros, la fondation de son Université était le complément naturel des mesures qu'il avait déjà prises pour réformer le clergé séculier et les ordres monastiques[143].

[141] Il resta interdit à Alcalá jusqu'à l'année 1771, où deux chaires furent consacrées à l'étude des _Institutes_ de Justinien.

[142] C'est sans doute le même motif qui avait déterminé le pape Honorius III à supprimer le droit civil à Paris (bulle de 1219). Voir Luchaire, _L'Université de Paris sous Philippe-Auguste_, 1899, p. 58.

[143] De fait, la théologie resta pendant assez longtemps à Alcalá la Faculté maîtresse. Nous lisons en tête d'un curieux petit livre publié par l'Université en 1560: «La principal profesión desta Universidad es teología». (_El Recibimiento que la Universidad de Alcalá de Henares hizo á los Reyes, nuestros señores_, Alcalá de Henares, 1560, p. 1).

Ses Statuts publiés, approuvés par l'autorité royale et l'autorité pontificale, l'Université d'Alcalá existe officiellement. La vaste usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a déjà choisi le Recteur du grand collège, qui administrera aussi les Écoles: c'est un jeune étudiant, désigné par des mérites exceptionnels et qu'on a fait venir exprès de Salamanque; il s'appelle Pedro Campos. A peine créées, les chaires ont été pourvues: elles sont occupées par des maîtres éminents qu'on a pris un peu partout dans la Péninsule et dans les autres Universités d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et de chirurgie, huit de _artes_, une de philosophie morale, une de mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. On a recueilli en quelques années les éléments d'une riche bibliothèque où l'on compte déjà un grand nombre de manuscrits, particulièrement de manuscrits arabes. C'est là que se prépare cette fameuse _Bible Polyglotte_, la Bible d'Alcalá (_Complutensis_), qui sera publiée en quatre langues: latin, grec, hébreu et chaldéen, suivant le plan conçu autrefois par Origène.

Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde point à la dépense. Il envoie copier à la bibliothèque du Vatican, dans toutes les grandes bibliothèques d'Italie et même d'Europe, tous les manuscrits un peu importants; il en achète d'autres à des prix démesurés[144]; il fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les versions les plus authentiques de l'Ancien Testament.

[144] Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or sept manuscrits étrangers, qui arrivèrent même trop tard pour qu'on pût s'en servir. (Álvaro Gómez de Castro, _De rebus gestis Ximenii_, lib. II.)

Il réunit pour colliger tous ces documents, établir le texte, contrôler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux Nebrija, qui a quitté Salamanque pour Alcalá; Fernando Núñez (le _Pinciano_), professeur de langue grecque dans l'Université nouvelle; López de Zúñiga, Bartolomé de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec Demetrius de Crète, Alonso de Alcalá, Pablo Coronel et Alfonso Zamora, juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hébraïque et chaldéenne. Cisneros lui-même assiste aux délibérations et presse les collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possède de caractères orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils lui ont coûté, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce n'était pas assez pour assurer la réputation philologique de la jeune Alcalá, il songe encore à publier, avec un soin tout pareil, les œuvres complètes d'Aristote!

Autour de l'Université commencent à s'élever les Collèges. A côté du _Mayor_ de San Ildefonso, réservé à une élite, Cisneros aurait voulu en créer dix-huit autres, ayant chacun douze _becarios_ ou boursiers: deux cent seize étudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs études à l'abri du besoin.

Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientôt paraître sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospères se hâtent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de leur richesse et de leur puissance et en même temps pour faire leur cour au véritable maître de l'Espagne, certains fondent à la fois deux établissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcalá ne comptait qu'un monastère, celui des Franciscains: elle en aura bientôt dix-neuf, couvents ou Collèges monastiques.

En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rétablir sa santé, vient visiter les nouvelles Écoles. Le Recteur va le recevoir à la porte du Grand Collège, précédé des massiers de l'Université. Les gardes veulent arracher les masses d'argent, «jugeant que des sujets ne doivent point conserver en présence du souverain de tels emblèmes de puissance». Mais le prince, sans être fort instruit lui-même, n'ignore pas le prix de l'instruction: «Non, non, s'écrie-t-il, qu'on garde les masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-là seuls ont le droit d'y être rois qu'elles ont initiés à leurs secrets.» Puis il va de salle en salle, assiste à des examens, préside à des discussions et, émerveillé de tout ce qu'il voit et entend, il exprime à Cisneros sa surprise.

La ville ne l'étonne pas moins que l'Université. Il ne la reconnaît plus! On a désséché des marais, on a pavé les rues, démoli de vieux bâtiments, on a percé des rues. De nouvelles églises se construisent: Pedro Gumiel, l'architecte des Écoles, rebâtit l'antique sanctuaire de San Justo, dont les canonicats seront réservés aux docteurs du cloître universitaire; on rajeunit Santa María la Mayor[145]; sur l'emplacement de la mosquée des Maures, presque tous convertis ou chassés, on construit Santiago. Des hôpitaux s'élèvent de terre. Les vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur change trop leur ville et ils disent, en riant, «qu'il n'y a jamais eu à Tolède d'archevêque plus _édifiant_».

[145] Où sera plus tard baptisé Cervantes.

Dans la cité renaissante on voit affluer tous les corps de métier que les Universités attirent et font vivre: libraires, imprimeurs, hôteliers, maîtres de pension, marchands d'habits et de comestibles. Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de Guadalajara qui s'appellera plus tard «la porte des Martyrs[146]», arrivent sans cesse des compagnies d'étudiants, venant les uns de Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientôt près de deux mille.

[146] Quand on aura ramené par là dans la ville les reliques des Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568).

Plus tard, ce chiffre même sera dépassé.

Alcalá s'enrichira et s'embellira encore. Les études y prospéreront: sa renommée s'étendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera «le trésor de toutes les sciences»; le cardinal Wolsey citera ses écoles comme un modèle. Quand Philippe II aura définitivement choisi Madrid pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs, fera préférer aux jeunes gens ambitieux le séjour d'Alcalá à celui de Salamanque; les étourdis y seront attirés par la proximité des plaisirs. Le même Philippe II y fondera le «Collège du Roi» pour les enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs Covarrubias et Berruguete travailler à la pompeuse décoration du palais des archevêques. On verra encore s'ouvrir le _Teólogo_ et le _Trilingüe_[147]. Il y aura alors vingt-et-un collèges monastiques et autant de séculiers[148]. Une vie puissante bouillonnera dans l'étroite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidèle, pourra entonner le fameux couplet: «O mère Alcalá, que dirai-je de toi qui soit digne de ta gloire!...»

[147] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, Part. II, lib. III, cap. IV.

[148] L'Italien Confalonieri, qui vint à Alcalá en 1592, prétend qu'on y comptait alors cinq mille étudiants et qu'il en avait vu huit cents à un cours de théologie prenant des notes sur leurs genoux. (_Mémoire sur quelques questions notables_, publié par Palmieri, t. I du _Spicilegio Vaticano_.) Mais ces chiffres sont bien exagérés.

Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prévoir de telles destinées. Son œuvre était déjà assez forte et assez belle. Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait déjà l'Université une rente de 14,000 ducats[149], et il concéda pour toujours au Recteur du Grand Collège le prieuré de San Tuy avec ses avantages et bénéfices. Il voulut qu'on déposât dans l'église des Écoles les trophées qu'il avait rapportés de la conquête d'Oran, son étendard de guerre, sa croix épiscopale et ses insignes cardinalices. Il désira aussi que son corps fût enseveli dans cette même chapelle, au cœur de sa maison. Le célèbre Domenico de Florence lui sculpta dans le marbre un tombeau magnifique, orné de médaillons et de feuillages, que gardent des griffons aux ailes étendues. A travers l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, maître ciseleur, entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription gravée au pied du lit funèbre:

Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum, Condor in exiguo nunc ego sarcophago...

«Moi, François, qui avais, en l'honneur des Muses, élevé ce lycée superbe, j'y repose maintenant dans un étroit sarcophage.»

[149] Plus tard, les revenus de l'Université s'élevèrent à 42,000 ducats.

Quelques années plus tard, après sa défaite de Pavie, François Ier, qu'on emmenait prisonnier à Madrid, dut traverser la ville d'Alcalá. Les professeurs, les collégiaux et les étudiants furent le recevoir respectueusement aux portes de la cité et le conduisirent aux Écoles. Le monarque déchu parcourut silencieusement les cloîtres, les salles d'honneur et toutes les dépendances du vaste édifice. Il ne parla qu'à la fin de la visite, au moment de prendre congé du Recteur et des autres dignitaires, et il jugea d'un mot cette œuvre, si vite épanouie, d'une seule pensée et d'un unique effort: «En vérité, on n'appliquera pas à votre fondateur le mot de l'Évangile: _Hic homo cœpit ædificare et non potuit consummare_, «Cet homme a commencé à construire et il n'a pas terminé son ouvrage». Votre Jiménez a fait à lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois.»

CHAPITRE III.

LES PETITES UNIVERSITÉS ET LES UNIVERSITÉS «SILVESTRES».

A côté d'Alcalá, à côté de Salamanque, à laquelle sa nouvelle rivale ne porte point ombrage et qui atteint même en ce temps-là le plus haut point de sa prospérité,--à côté de Valladolid, magnifiquement dotée, fortement appuyée sur son _Colegio Mayor de Santa Cruz_, sur son collège dominicain de San Gregorio et sur tant d'autres qui ont crû de toutes parts dans cette grande ville, illustre par son passé, séjour préféré des rois, véritable centre de la monarchie;--à côté de Valence, également opulente et fréquentée, pourvue de chaires de toutes sortes et particulièrement célèbre par la valeur de ses études médicales, quelques-unes des Universités qu'a fait naître si subitement le mouvement intellectuel de l'Espagne se développent régulièrement, mais sans grand éclat.

Celle de Saragosse est servie par une situation particulièrement favorable; elle prospère au sein d'une population laborieuse. Celle de Santiago se soutient aisément par les rentes ecclésiastiques qui ne manquent jamais dans une cité enrichie par les pèlerinages; celle d'Ávila dispose d'un capital considérable, prélevé par Ferdinand et Isabelle sur les sommes qu'ils ont confisquées aux juifs.

D'autres se heurtent dès le début à des difficultés de diverse nature. Les Universités de Catalogne sont trop voisines les unes des autres pour ne pas se faire de tort. Tolède ne peut guère lutter avec Alcalá et, quand la Cour se transporte à Madrid, la vie s'en va des Écoles, comme de la capitale découronnée. A Séville, où cependant les ressources abondent, où les esprits sont vifs et les intelligences faciles, où les hautes classes de la société ne manquent pas de culture, le Collège-Université de Santa María de Jesús[150] se trouve dès l'abord en concurrence avec le Collège de Santo Tomás, fondé par l'archevêque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre puissant de Saint-Dominique; il ne réussit même pas à s'agréger l'antique Collège de San Miguel, où s'entretient le culte des humanités et particulièrement des lettres latines, et, somme toute, cette Université reste fort indigne du centre important où elle s'est fondée[151].

[150] On l'appelait communément _Colegio de Maese Rodrigo_, du nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernández de Santaella.

[151] Antonio Martín Villa, _Reseña Histórica de la Universidad de Sevilla_. (Sociedad de Bibliófilos Andaluces, Sevilla, 1886.)

Un bon nombre d'autres établissements sont trop pauvrement pourvus ou organisés d'une façon trop incomplète pour affirmer fortement leur existence et exercer sur les contrées avoisinantes la force d'attraction nécessaire. Telle, par exemple, l'Université d'Orihuela. A deux pas de la cité de Murcie, non loin de la mer, née dans un pays admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, où jamais ne manquent les récoltes[152], où croissent des forêts superbes de palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une maison triste et sombre, où par les petites fenêtres grillées entre à peine un peu de jour; elle distribue à quelques rares étudiants un enseignement médiocre et limité: elle tourne de bonne heure au couvent ou au séminaire.

[152] On connaît le proverbe: _Llueva ó no llueva, trigo á Orihuela_: «Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du blé à Orihuela.»

Dans le petit bourg de Baeza, où la vie est presque nulle, la toute-puissance d'un Cisneros aurait à peine réussi à créer un centre universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local, à la fois naïf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y emploie pendant près d'un demi-siècle avec une ardeur extraordinaire. Vers 1535, un certain D. Rodrigo López, possesseur de quelques opulents bénéfices, les résigne tous entre les mains du pape Paul III pour qu'il fonde des Écoles dans sa ville natale, et comme la donation n'est pas jugée suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son œuvre. Trois de ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de Castabal, Pedro Fernández de Córdoba, épuisent leur fortune à continuer son entreprise: ils font construire un vaste édifice, une chapelle; à force de démarches, longues et coûteuses, ils obtiennent de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Université, avec les privilèges et prérogatives ordinaires. Mais tous ces frais d'établissement ont presque épuisé leurs ressources, et lorsqu'il s'agit d'attirer dans ces beaux bâtiments maîtres et écoliers, c'est tout au plus s'ils peuvent assurer à huit professeurs une maigre allocation.

* * * * *

Parmi ces créations à demi avortées, trois ont spécialement joui en Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universités _silvestres_, les Universités «rustiques» de Sigüenza, d'Osuna et d'Oñate.