La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
Part 5
La journée du lendemain est encore plus remplie. Après avoir été longuement interrogé dans le Paranymphe, qui est la salle d'honneur de l'Université, le candidat est livré à ses camarades qui lui font expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions d'amour-propre qu'il a déjà goûtées et les honneurs qui l'attendent. Cette cérémonie bouffonne s'appelle le _vejamen_, et l'on nomme _gallos_ les traits malicieux qui, ce jour-là, tombent un peu sur tout le monde.
Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignoré la description d'une de ces cérémonies caractéristiques[109]. Cette cérémonie eut un éclat particulier parce qu'on y voyait, au premier rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite[110]. Le principal orateur était un maître de l'Université et la victime désignée était un religieux, de l'ordre des Carmélites.
[109] Gaspar Lucas Hidalgo, _Diálogos de apacible entretenimiento_, Barcelona, 1609: _Noche Primera_, cap. II, _Que contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de los Reyes_.
[110] Le roi et la reine étaient arrivés à Salamanque dans les premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la ville qui avaient été à leur rencontre déguisés en _soldados galanes_. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque. (_Diálogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.) Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop l'apprêt, le _maestro_ commença par se moquer, d'ailleurs assez doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de la messe: «_Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_» Un autre, en apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «_Ite, missa est!_» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié, de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude, et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.
Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues, surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait, nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques restaient, ce jour-là, au couvent[111].
[111] Cette coutume du _Vejamen_ était si généralement admise que Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen jocosum.»
Le _Vejamen_ achevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme[113].» Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à moi et à l'Université, notre mère.»
[112] Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces, _El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces cérémonies:
«FABIO.--No pienso yo que el Imperio, Cuando á su elección se hallan Los príncipes electores, Ya con mitras, ya con armas, Resplandece en mayor vista Que cuando ocupan sus gradas Tantas borlas de colores Verdes, azules y blancas, Carmesíes y amarillas...»
[113] A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons et l'épée. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p. 621; _Appendice_.)
Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent réaux au bedeau et au notaire des écoles.
La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza Mayor_.--Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de toutes les fêtes, même des fêtes de canonisation[114]. Les arcades ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la _plaza_, et la course commence.
[114] Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san Juan de Sahagún. (Villar, _Historia de Salamanca_.)
Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une commission nommée par le Cloître des Docteurs[115] a été les choisir quelques jours auparavant dans une _ganadería_ voisine. Les toreros de profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son gré, montrer son courage et son adresse.
[115] L'assemblée des professeurs titulaires.
Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison du corps. Quand l'animal commence à se lasser, un signal est donné par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger[116].» Ce premier jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération».
[116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628).
Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer sans aucun secours.
Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait bander les yeux à son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»
Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place à l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur, les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait l'antique tradition qui consacrait par de telles fêtes l'investiture d'une dignité si grave et si pacifique.
[117] Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467, vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles: «Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit autres, plus un cheval.» _Viaje del noble Boemio León de Rosmital de Blatna por España y Portugal._ (_Viajes por España: Libros de Antaño._ Madrid, 1879, p. 81.)
Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires de poulets[118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou des _Décrétales_, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études. Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans une même journée. D'autres candidats, plus pauvres ou plus avisés, attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.
[118] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_.
* * * * *
Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies, où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigés, des étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées, devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure, finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers, sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient encore à l'antique _Estudio_ un attachement fidèle; ils emportaient, comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées: Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.
[119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes._ Valencia.
DEUXIÈME PARTIE.
I.
Origines et Progrès des Universités Espagnoles.
CHAPITRE PREMIER.
ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES CENTRES D'ENSEIGNEMENT.
La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la Péninsule.
Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[120]. Pendant toute la durée du treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.
[120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilité des habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains, l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans _La Inocente Sangre_, II, I.
Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand, le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires; Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[121]. Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses privilèges[122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[123]. Sur elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les libéralités des rois.
[121] Cédule de Badajoz (nov. 1252).
[122] Bref daté de Naples (avril 1255).
[123] Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII, Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.
[124] On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie, fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.
Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de Léon.
Un demi-siècle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle: l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois _Universidades mayores_ d'Espagne.
[125] Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).
Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en reste, crée l'Université d'Huesca (1354).
Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur, elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.
[126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).
Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Université est une institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout, à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de contrôler son enseignement[127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des _tercias_, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre: c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la société civile, formant comme une cité libre avec son organisation spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.
[127] Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit même l'enseignement du droit civil.
En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[128]; en 1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en 1534, celle de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de Gandía[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133]; en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136].
[128] Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de cette ville.
[129] Bulle de Jules II (1504).
[130] En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le _Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_.
[131] Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.
[132] Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.
[133] Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.
[134] Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette ville et vice-roi du Pérou.
[135] Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et patriarche d'Antioche.
[136] Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta, archevêque de Tarragone.
Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment tout son effort.
[137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la réunion des Universités de Catalogne.
Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.
Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées municipales.
Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs statuts des _Habita_ de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II. D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres, comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur Montpellier.
Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs couvents, relèvent directement de leurs supérieurs: telles, par exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.
Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit à la fois ses étudiants et ses maîtres.